Lune Rouge

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La clef des Anges

Franck LEFEVRE

 

 

- I -

- " Mégane, viens voir ! "

Thibault sautait littéralement sur place, tandis que sa soeur gravissait les marches de l'escalier en bois. Il était dans leur chambre, debout sur un vieux canapé en tissu, les yeux rivés sur le mur en face de lui.

Sa soeur atteignit enfin le haut de l'escalier. Elle allait entrer dans la chambre, lorsqu'un cri suraigu retentit.

- " Mégane, Thibault ! Descendez immédiatement, c'est un ordre ! "

Les deux enfants se regardèrent avec désarroi. Ils allaient encore subir la colère injustifiée de leur mère. Thibault prit la main de sa petite soeur dans la sienne, et la serra pour lui donner du courage. Ensembles, ils descendirent lentement les marches qui les amenaient vers leur châtiment.

 

- II -

Ils dormaient. Côte à côte, leurs jeunes corps meurtris autant que leurs coeurs, ils étaient serrés si fort l'un contre l'autre que l'on n'aurait pu les séparer.

Ils écoutaient.

En bas, ils entendaient leur mère aller et venir, jurant, pestant contre la fatalité qui lui avait donné de tels petits monstres à élever. Et à chacune de ses interjections, ils frissonnaient.

Petit à petit, les sons se firent moins forts, les cris se calmèrent. Ils attendirent encore. Quelques instants plus tard, le bruit de la porte de sa chambre, qu'ils connaissaient par coeur, déclencha enfin les sanglots étouffés de Mégane.

- " Pleure pas, soeurette... ". Thibault avait envie de pleurer, lui aussi, mais c'était sa petite soeur, et il devait être fort. " Meg, pleure pas... ".

Il la retourna, et elle blottit son petit visage empli de larmes contre son thorax. Maintenant, comme d'habitude, il était plein d'amour pour elle, et plein de rage envers sa mère.

 

- III -

Plus tard, ils appelèrent Ange. C'était pour eux le véritable réconfort, le moment qui leur ferait oublier la réalité de leur douleur. Quand il fut là, Ange leur sourit. Il leur apporta la chaleur et la tendresse qui leur manquaient. Il leur raconta des histoires, de jolies histoires où même les enfants abandonnés vivaient heureux, recueillis par les habitants des forêts. Des histoires qui leur faisaient briller les yeux de plaisir, et qui posaient sur leurs visages des sourires enjoués.

Quand ils s'endormirent, épuisés, toujours serrés comme des enfants siamois, Ange était encore là, veillant sur eux.

 

- IV -

- " Debout ! Espèces de sales feignants, il fait jour depuis des heures ! ".

Thibault fut le premier à ouvrir les yeux. Instinctivement, il serra contre lui sa soeur pour la protéger. Celle-ci, l'esprit encore embrumé par le sommeil, cherchait à se pelotonner pour dormir encore.

- " Allez, soeurette...réveilles-toi ", murmura-t'il à sa soeur en posant des petits baisers sur ses joues. " Vite...avant qu'elle ne monte nous chercher ! "

- " Hum...j'ai encore sommeil ! ", répondit-elle d'une voix pâteuse.

Il regarda le réveil Mickey posé sur la table de nuit. Les aiguilles marquaient tout juste sept heures.

- " Je sais ", dit-il, " mais elle va venir dans cinq minutes, et il faut te lever , ma Meg. ". Il passa affectueusement sa main dans les cheveux bouclés de sa soeur.

" Allez, fais un effort... "

 

- V -

Après leur toilette, comme tous les jours, ils allèrent se présenter devant elle. Son visage haineux les dévisageait avec intensité.

- " Thibault, tes dents ! ", siffla-t'elle comme un serpent.

Il ouvrit la bouche, et elle scruta celle-ci attentivement. Il ferma les yeux, faisant le voeu silencieux qu'elle serait moins sévère que la veille. Il dut rester ainsi une bonne minute, attendant son verdict.

- " Les mains, maintenant ! ". Il reprit confiance, car il les avait frotté avec application. Il les tendit, presque nonchalamment.

La revue des troupes -c'est ainsi qu'elle appelait son inspection- se termina sans reproches. Thibault y vît là un signe que cette journée serait une belle journée.

 

- VI -

Pendant la journée, ils se réfugièrent dans leur chambre. C'était le seul endroit où ils se sentaient en sécurité. Thibault savait que ce n'était qu'une illusion, mais il savait aussi que Mégane avait besoin de cette illusion pour être plus forte, elle qui était si petite et si fragile.

- " Pourquoi il vient pas, Ange ? ".

Mégane posait souvent cette question. Et Thibault ne savait jamais qu'y répondre. Il y pensait souvent, mais bien qu'il soit le plus âgé, il n'en savait pas plus que sa soeur sur Ange.

Il se disait fréquemment que leur compagnon n'était, lui aussi, qu'une illusion. Il se disait qu'à son âge, on ne pouvait pas croire à une apparition comme celle d'Ange. Et pourtant, quand il l'avait devant lui, il savait que ce n'était ni un fantôme, ni un mirage: il existait, tout comme eux. La seule différence, c'était qu'Ange n'était visible que pour eux. Personne ne se rendait compte de sa présence, à part Thibault et sa soeur.

- " Il doit être occupé ailleurs. ", lui répondit-il sans conviction.

 

- VII -

En fin d'après-midi, ils entendirent les marches de l'escalier grincer sous les pas de leur mère. Elle apparut bientôt dans l'encadrement de la porte.

- " Regardez-moi dans quel état vous avez mis votre chambre! Vous allez me ranger tout ça, et vite! ". Ses yeux lançaient des étincelles, tandis qu'elle parcourait la pièce du regard.

- " Dix minutes! Vous avez dix minutes...et après, la toilette avant de manger ! "

 

- VIII -

Le repas fut un véritable calvaire. Deux jours auparavant, Mégane avait eu la malchance de faire tomber sa fourchette par terre. En guise de punition, elle avait été privée de repas jusqu'au lendemain, sans compter que sa mère lui avait méchamment tapé sur les doigts avec la fourchette en question. A ce souvenir, Thibault sentait monter en lui la peine et la colère. Dieu merci, il avait pu donner à sa soeur quelques barres chocolatées qu'il tenait de la dernière visite de sa grand-mère, et qu'il avait dissimulées à leur mère.

Leur martyre silencieux fut heureusement entrecoupé par la sonnerie du téléphone. Leur mère pesta:

- " Quel est l'abruti qui appelle pendant les heures de repas ? "

Ils entendirent son pas, tandis qu'elle allait décrocher, dans le hall d'entrée. Il y avait un téléphone dans le séjour, mais elle ne voulait pas qu'ils entendent les conversations, sans aucun doute. Pour cela, il aurait fallu qu'elle ne hurle pas comme elle le faisait à chaque fois qu'elle répondait à un appel.

- " Allô !...", cria-t'elle d'un ton sec.

Il se passa une dizaine de secondes, pendant lesquelles Thibault essaya en vain de capter les paroles à l'autre bout du fil... mais sans succès.

- " Quoi ?...une semaine, trouvez quelqu'un d'autre! Je ne suis quand même pas la seule interprète sur Terre! "

- " Allons bon! On aura tout vu...et mes enfants, je ne vais quand même pas les emmener avec moi, non de ... "

A ces mots, Thibault comprit qu'il était bien possible que leur mère doive s'absenter quelques jours. Le coeur alerte, il se concentra pour entendre ce qui allait suivre.

- " C'est quand même un monde! Vous pourriez prévenir plus tôt, j'ai à peine le temps de me retourner...il va bien falloir que je leur trouve une personne qui les garde..."

- " Ah bon... vous aviez tout prévu alors, et sans me demander mon avis en plus! Je n'ai plus qu'à m'incliner si je comprends bien ? "

- " Je le prends comme je veux! Encore heureux pour vous que j'accepte, pour vous arranger. On se retrouve à l'aéroport Lundi, à 11 heures. "

Entendant le bruit du combiné, raccroché comme à l'accoutumée sans délicatesse par leur mère, les enfants se remirent à manger avec application. Mais Thibault avait l'esprit en fête. Une semaine sans elle! Quelles vacances ce seraient pour eux!

Lorsqu'elle revint, leur mère avait sa figure des mauvais jours. Elle les regarda intensément, et ses yeux lançaient des étincelles. Thibault jeta un regard plein d'intentions à sa soeur, qui comprit qu'elle devait redoubler de prudence ce soir-là.

 

- IX -

Le soir, Thibault et Mégane appelèrent Ange, et Thibault lui raconta avec force détails l'heureuse anecdote du coup de téléphone pendant le repas. Ange leur dit combien il en était heureux, mais il leur rappela qu'ils devraient se comporter le plus sagement du monde pendant les deux jours suivants, sous peine de représailles sévères. Les enfants lui promirent de faire de leur mieux, et -chose rare!, s'endormirent paisiblement, le visage souriant.

 

- X -

Les deux jours qui suivirent semblèrent très longs aux enfants, maintenant qu'ils savaient ce qui les attendait. Leur mère, qui plus est, était encore plus maussade que d'habitude, et semblait attendre le moindre prétexte pour exercer son autorité sur eux. Mais Thibault veillait attentivement sur sa soeur, et tous deux réussirent à tenir.

La veille du départ de leur mère, pendant le repas, ils entendirent le carillon retentir dans l'entrée. Tandis que leur mère allait ouvrir, ils tendirent tous deux le cou pour essayer d'apercevoir le visiteur, car les visites étaient plutôt rares dans la maison.

Tout d'abord, ils ne purent distinguer personne, car l'entrée était à moitié masquée par le mur intérieur de la cuisine. Néanmoins, ils entendirent les paroles échangées entre leur mère et la visiteuse (car la voix était celle d'une jeune femme).

- " Bonjour Madame. Je suis envoyée par votre Agence pour la garde de vos enfants. Je m'appelle Lucie. "

- " Ah oui...c'est vous! Et bien, entrez alors, vous n'allez pas rester plantée là ! "

La voix de l'inconnue était douce, et son débit sans rapport avec celui de leur mère. Thibault se pencha un peu plus, se tordant le cou pour essayer d'entrevoir celle qui allait remplacer leur mère pendant la semaine qui suivrait. Comme celle-ci s'avançait dans la pièce, il la vît enfin.

Elle était blonde, avec de longs cheveux bouclés qui tombaient en cascade sur ses épaules. Elle avait un joli visage, avec un air un peu triste qui contrastait avec l'éclat de ses yeux. Sous manteau gris sombre, elle portait un chemisier blanc, et une jupe longue en laine. Elle tenait de sa main droite une lourde valise, et sa main gauche tenait des papiers qu'elle tendait à leur mère.

- " Vous me semblez bien jeune pour ce travail ! "

- " Je vais avoir 20 ans, Madame. Mais si je vous semble trop jeune... "

- " Vous savez bien que je n'ai pas le temps de trouver quelqu'un d'autre ! Je dois partir demain matin à 8 heures. Ils auraient pu m'envoyer autre chose qu'une gamine, quand même..."

- " J'ai gardé beaucoup d'enfants, Madame, et jamais personne n'a eu à se plaindre de moi... "

- " On voit que vous ne les connaissez pas encore, ces petits monstres ! Ce qu'ils ont pu m'en faire voir... vous aurez intérêt à être impitoyable avec eux, je vous le dis, sinon vous allez vivre un enfer ! "

- " Ne vous inquiétez pas, j'ai l'habitude... je sais être sévère, si cela est nécessaire. "

- " Bon...mais retirez donc votre manteau, vous n'allez pas le garder quand même ! "

- " Je vais vous présenter les enfants. Thibault, Mégane, venez dire bonjour à Lucie !... "

Les enfants se levèrent de table, et vinrent se poster devant Lucie. Celle-ci voulut se baisser pour embrasser Thibault, mais il la devança en lui tendant la main.

- " Bonjour, mademoiselle... je m'appelle Thibault, et ma petite soeur s'appelle Mégane. "

- " Bonjour Thibault. Mais, tu sais, tu peux m'appeler Lucie... et me donner un baiser plutôt que de m'offrir ta main ! "

Machinalement, Thibault jeta un regard vers sa mère, pour quêter une approbation de sa part. Celle-ci, embarrassée, marmonna quelques mots qui pouvaient passer pour un acquiescement. Ayant observé le manège, Lucie en profita pour déposer un baiser sur la joue de Thibault, et saisir Mégane qu'elle regarda à bout de bras :

- " Que tu es jolie !... quel âge as-tu, petite Mégane ? "

Intimidée, Mégane regardait son frère.

- " Elle a cinq ans, mademoiselle. Excusez-la, elle est très timide. "

- " Tu verras, Mégane, on va bien s'entendre, tous les trois. Tu veux bien me faire un bisou ? ",dit Lucie qui sans attendre l'embrassa près de l'oreille. Mégane se trémoussa dans ses bras. " Mais tu es chatouilleuse !... j'ai trouvé le point sensible, on dirait. ". Mégane finit par émettre un rire qui gazouillait dans sa gorge, car elle essayait en même temps d'empêcher Lucie de réitérer ses chatouilles. Thibault les regardait en souriant, heureux de voir sa soeur s'amuser autant.

- " Bon... vous comptez y passer la soirée ? "

L'exclamation de la mère brisa le charme qui commençait à opérer. Lucie reposa Mégane, et se retourna vers elle.

- " Pardonnez-moi, Madame. Il faut bien que nous fassions connaissance... "

- " Vous aurez tout le temps pour cela, lorsque je serais partie. Maintenant, je vais vous faire visiter les lieux, à commencer par votre chambre. Suivez-moi ! "

 

- XI -

Elle montra à Lucie sa chambre, qui était à l'étage, en face de celle des enfants. Le reste de l'étage était constitué par une mezzanine, comportant un canapé-lit et un bureau, qui surplombait la grande salle de séjour. En bas, une chambre (celle de la mère), une remise et la salle de bains complétaient l'ensemble. Enfin, un sous-sol immense rempli de cartons contenait un congélateur où Lucie pourrait trouver des légumes et des viandes diverses pour les repas.

- " Voilà, vous avez tout vu. Ah...juste une chose, je vous demande de ne pas mettre les pieds dans ma chambre. Sous aucun prétexte, c'est bien compris ? "

- " C'est entendu Madame. ", répondit Lucie qui commençait à s'habituer aux lubies de la maîtresse de maison.

- " Bien. Les enfants, finissez de manger et allez vous coucher. Mais n'oubliez pas de vous brosser les dents ! "

 

- XII -

Quand les enfants furent couchés, Lucie se retrouva en tête-à-tête avec leur mère. Elles étaient assises dans la cuisine -car Lucie avait tenu à préparer un café, mais son hôte ne voulait pas risquer de salir la nappe blanche qui avait servi pour le repas. Lucie avait pourtant pu observer que le nappe était déjà sale, mais elle n'en fit pas la remarque. D'après ce qu'elle avait vu du personnage, il valait mieux se soumettre à ses restrictions.

Pendant qu'elle buvaient le café, le silence s'installa. Et Lucie n'osait le rompre, car son interlocutrice semblait plongée dans ses pensées.

- " Vous avez un petit ami ? "

L'esprit ailleurs, Lucie sursauta, car dans le silence de la maison, la question avait résonné bruyamment. Ce faisant, elle faillit renverser sa tasse sur la table de la cuisine. Heureusement, seules quelques gouttes tombèrent sur la toile cirée.

- " Maladroite! Vous ne pourriez pas faire un peu attention ?...dire que vous allez garder les enfants ! "

- " Je suis désolée, vous m'avez surprise dans ce silence...ne bougez pas, je vais passer un coup d'éponge. "

- " Et ne faites pas diversion! Je vous ai posé une question, il me semble... "

Pendant qu'elle se levait pour chercher une éponge, Lucie se demandait ce qu'il fallait bien répondre à cette question. Car visiblement, ce n'était pas innocemment qu'elle avait été posée. Finalement, elle opta pour la franchise.

- " Non, Madame. Je n'ai pas de petit ami...pour être exacte, je n'en ai plus: nous nous sommes séparés il y a un mois. "

- " Ah, ces hommes...tous les mêmes! Pas un pour racheter l'autre. S'il n'y avait eu mon défunt mari, je croirais qu'ils sont nés pour rendre les femmes malheureuses ! "

Gênée, Lucie ne savait quoi dire. Elle sentait que la discussion s'engageait sur un terrain glissant, et que le moindre mot de sa part pouvait déclencher une réaction négative chez cette veuve. Heureusement, celle-ci était apparemment engagée dans un monologue qu'elle connaissait par coeur, l'ayant sans doute débité à nombre de personnes pendant des années.

- " Lui, au moins, c'était quelqu'un. Tout le monde dans le quartier pourra vous en parler, il était connu comme le loup blanc. C'était un instituteur, et pas un de ces avortons qu'on nous sert maintenant, un vrai puits de savoir, lui ! Mais trop bon; bien trop gentil, je n'arrêtais pas de le lui répéter ! Avec lui, les gosses en prenaient un peu trop à leur aise, à mon goût...mais lui, il disait qu'il fallait laisser les jeunes esprits s'exprimer 'jusqu'à la rébellion' comme il disait. Moi, je n'ai jamais été complètement d'accord avec lui, mais il faut voir comment il y croyait, à ce qu'il disait. Ça forçait le respect. Alors, je l'ai épousé. "

- " Je comprends, Madame. Il doit beaucoup vous manquer... "

- " Oui, c'est vrai... "

Lucie, un peu interloquée, s'aperçût que le ton de la femme avait changé. Il y avait soudain comme une grand mélancolie qui s'emparait d'elle. Cela contrastait tellement avec les instants précédents que Lucie se sentait presque attendrie.

- " Bon !...il est tard, et demain je me lève à six heures. Il est grand temps pour moi d'aller dormir. Je vous réveillerai pour vous donner mes dernières consignes. J'espère que vous arrivez à vous lever le matin ! "

En l'espace de quelques secondes, son visage avait retrouvé son air hautain, et son regard sa sévérité. A tel point que Lucie se demanda si elle n'avait pas quelque peu exagéré sa sensibilité.

- " Bien sûr, Madame. Ne vous inquiétez pas, j'en ai l'habitude. "

- " Tant mieux, car je n'aurais pas de temps à perdre à vous réveiller ! "

" Allez, bonne nuit...à demain. "

- " Bonne nuit, Madame. "

 

- XIII -

En montant se coucher, Lucie passa devant la porte de la chambre des enfants. Par pur réflexe, elle entrouvrit celle-ci pour s'assurer du bon sommeil de Thibault et Mégane. Quand elle les vît, dormant serrés l'un contre l'autre, elle sentit que son coeur fondait.

Depuis qu'elle se sentait devenir femme, Lucie avait une véritable passion pour les enfants. Ces petits être en devenir, d'une innocence pas encore entamée par la vie, lui donnaient une formidable envie de leur vouer une partie de son temps. Elle avait donc décidé, parallèlement à ses études, de trouver un emploi de garde, qui lui fournirait ce contact dont elle avait besoin, et lui donnerait un peu d'argent pour arrondir ses fin de mois.

Jusqu'à présent, elle avait toujours pris beaucoup de plaisir à cette tâche, d'autant plus que les enfants, qui sentaient si bien les choses, étaient toujours enchantés par ses attentions. Mais cette fois-ci, elle sentait quelque chose de particulier chez Thibault et Mégane, et elle se disait que cette semaine allait être spécialement intéressante pour elle.

Comme ils semblaient soudés, même dans le sommeil ! Lucie se remémora la manière qu'avait eu Thibault de parler de sa soeur, tout à l'heure, alors que Lucie la tenait dans ses bras. Elle avait senti dans ses intonations un tel amour pour Mégane... Quand elle referma la porte, très doucement, elle avait un sourire sur le visage.

 

- XIV -

- " Ah, vous avez fini par vous réveiller, quand même ! "

Lorsque Lucie entra dans la cuisine, l'exclamation de son hôte lui rappela qu'elle aurait encore à endurer, pendant deux longues heures, ses sarcasmes et ses lubies.

- " Bonjour, Madame. Je suis désolée, mais j'ai une nuit assez difficile. Cela m'arrive quelquefois -le changement d'air, sans doute. "

- " Ça commence bien... mais n'oubliez pas que demain, vous devrez vous débrouiller toute seule ! "

- " Ça ne dure jamais plus d'une nuit, croyez-moi. Demain tout ira bien. "

- " Bon. Maintenant vous allez nous préparer du café, pendant que je me prépare. Je l'aime bien fort, et ne le faites pas bouillir ! "

- " Je m'en occupe, Madame. "

Pour agrémenter le petit-déjeuner, Lucie ajouta au café des tartines qu'elle beurra soigneusement, de la confiture et du jus d'orange qu'elle trouva dans le réfrigérateur. Peut-être cela aurait-il un effet bénéfique sur l'humeur maussade de cette personne qui inspirait si peu la sympathie. Elle aurait aimé que ces quelques instants, les derniers avant le départ de la mère, puissent se passer sinon agréablement, du moins sans reproches et sans sarcasmes.

 

- XV -

Lorsqu'elle réapparût sur le seuil de la cuisine, Lucie songea que cette femme était vêtue exactement en accordance avec son caractère: l'austérité et la sévérité de ses vêtements ne détonnaient pas avec son air sombre et sa mine suspicieuse.

- " Je ne vous avais pas demandé de préparer une collation... de toutes façons, je n'ai pas le temps ! Il faut que je charge mes bagages dans la voiture, et je dois faire le plein. "

Lucie n'était qu'à moitié étonnée par cette remarque désobligeante. Néanmoins, elle mit toute sa fierté à trouver une échappatoire:

- " Ce n'est pas un problème, Madame. Je pense que les enfants auront assez d'appétit pour ne pas en laisser une miette. "

- " On voit que vous avez vingt ans... toujours réponse à tout ! "

Pendant qu'elle buvait son café, Lucie la regardait et n'osait dire un mot. Elle bût donc le sien en silence.

- " Pas question de faire venir quelqu'un ici; ni votre ancien ami ni une autre personne. Vous m'avez bien compris ? "

Comme la veille, Lucie faillit sursauter. Décidément, cette femme avait le don de la surprendre par ses questions inattendues !

- " Ce n'était pas dans mes intentions, Madame. "

- " Je sais de quoi je parle. Il arrivait à mon défunt mari de faire venir des élèves à la maison. Evidemment, il ne me prévenait pas -je pense qu'il savait que je n'aurais pas été d'accord, de toutes façons ! Alors je sais pertinemment quel désordre ces gosses pouvait mettre dans toute la maison. Il faut dire qu'il ne faisait rien pour leur inculquer une discipline. Soi-disant qu'ils avaient bien assez de celle de l'école, pour ne pas en rajouter quand il pouvaient s'amuser un peu ! "

- " Vous n'avez pas à vous inquiéter, personne ne viendra, c'est promis. "

- " Parfait. "

Lucie la vît lancer un regard à la pendule. Il était 7 heures 30.

- " Maintenant, je dois mettre mes valises dans la voiture. "

- " Je vais vous aider, si vous voulez... "

- " Je ne suis pas infirme ! Allez-donc réveiller les enfants. "

Lucie ne dit rien, mais cette fois-ci elle était assez contente de pouvoir échapper à cette compagnie fort peu agréable. De plus, elle se faisait un plaisir de revoir les enfants. Elle se dirigea vers l'escalier avec soulagement.

 

- XVI -

Dès qu'elle les vît, Lucie retrouva son attendrissement de la veille. Mon Dieu, comme elle avait hâte de fonder elle-même sa famille ! Mais elle se promettait de ne jamais devenir cette femme acariâtre et autoritaire qui avait pourtant des enfants si mignons.

Les premiers rayons du Soleil tombant de la fenêtre venaient auréoler les deux petits visages de lumière. Ils faisaient briller les cheveux bruns de Mégane et leurs donnaient de jolis reflets roux. Thibault enserrait sa soeur de ses bras, protecteur même dans l'abandon du sommeil. Devant ce spectacle si touchant, Lucie hésitait presque à les réveiller. Ce fût un appel d'en bas qui la rappela à l'ordre.

- " Qu'est-ce que vous fichez, là-haut ? Je dois partir ! "

Lucie s'arracha à ses pensées.

- " Thibault, Mégane... allez, les enfants, réveillez-vous, votre mère va partir. "

Thibault réagit le premier en ouvrant les yeux. Voyant Lucie, il lui sourit. Voir un autre visage que celui de sa mère, au matin, était en soi un vrai plaisir pour lui.

- " Bonjour, mademoiselle. "

Voyant une moue mi-boudeuse, mi-rieuse sur son visage, il rectifia aussitôt:

- " Heu...Bonjour, Lucie. "

- " Je préfère ça ",dit-elle en souriant.

" Bonjour, Thibault. Tu as bien dormi ? "

- " Oui. Et Mégane aussi. Elle est contente que vous soyez là. "

- " C'est très gentil. La pauvre, elle a encore sommeil... tu penses arriver à la réveiller ? "

- " Oui, je sais comment faire. Avec plein de bisous... et des chatouilles ! "

Lucie repensa à l'intermède si agréable de la veille, quand Mégane se trémoussait dans ses bras.

- " Effectivement, je suis sûre que ça marchera ! "

" Bon, je vais rejoindre votre mère, nous vous attendons en bas d'accord ? "

- " D'accord. On se dépêche ! "

 

- XVII -

De retour en bas, Lucie se mit à débarrasser la table de la cuisine des tasses et des verres qu'elles avaient utilisés, afin de faire de la place pour le petit-déjeuner des enfants.

Elle vît la porte de la cuisine s'ouvrir à la volée.

- " Que font-ils, bon sang ! Je croyais que vous deviez les faire se lever ? "

- " Ils arrivent tout de suite. Mégane était encore endormie et j'ai laissé Thibault s'occuper de la réveiller. "

- " Toujours à traînasser, celle-là ! "

- " Madame... il n'est que huit heures à peine, et elle est si petite ! "

- " Apprenez-moi à éduquer mes enfants, pendant que vous y êtes !... "

Lucie regretta aussitôt son intervention. Elle vît sur la figure de la femme s'amorcer un rictus qui lui fît peur. En ce moment précis, elle eût l'impression d'une véritable révélation: pour une raison inconnue, cette femme détestait ses enfants. Ce brusque état des choses lui glaça le sang.

- " Quand vous aurez vécu ce qu'ils m'ont fait vivre, ces sales monstres, on en reparlera. Vous n'êtes qu'une gamine, ne l'oubliez pas... et n'oubliez pas non plus que vous n'êtes que mon employée ! "

Subissant un mélange de peur et de stupeur, Lucie se sentait la gorge paralysée. Elle réalisa soudainement qu'elle tremblait de tous ses membres.

- " Regardez-moi ça: ça veut m'apprendre la vie, et ça fait dans sa culotte au moindre reproche !... "

" Ce n'est pas possible... je vais rappeler l'Agence pour qu'ils me trouvent une autre personne ! "

Ces mots furent le déclic pour l'esprit de Lucie: elle se rendit compte avec une acuité fulgurante qu'elle allait perdre les enfants. Elle perdrait le bonheur de passer une semaine avec eux, un bonheur qu'elle ressentait par anticipation, de tout son être. Aux derniers mots de cette femme qu'elle-même se mettait à détester, elle ne pût s'empêcher de crier.

- " Non ! Ne faites pas ça... je... je regrette ce que je vous ai dit ! "

Elle sentait qu'il était nécessaire pour elle de plier sous la volonté de son hôte.

- " Veuillez m'excuser... je vous promet que vous n'aurez pas à regretter de m'avoir choisie. "

Elle fût surprise de constater à quel point cet aveu fît effet sur l'humeur de cette femme -qu'elle appelait déjà intérieurement la Mégère. Elle sentît la détestable satisfaction de cet être infâme, devant une preuve de sa faiblesse. Mais elle pensa aux enfants, et, serrant les poings par l'esprit, résista à l'envie qui la tenaillait de hurler son dégoût à la face de son employeuse.

- " Vous allez manquer votre avion, si vous tardez encore... "

Elle avait trouvé les mots qu'il fallait. La mégère consulta rapidement sa montre.

- " Mon Dieu! Déjà huit heures dix... Vous avez de la chance, je n'ai pas une minute à perdre ! "

Elle enfila rapidement son manteau.

- " Mais je vous préviens: qu'il se passe quoi que ce soit et vous aurez affaire à moi, vous pouvez me croire ! "

" Ces sales gosses sont encore en haut !...pas le temps de les attendre, je file. Et vous, ne les laissez pas faire leurs bêtises. Au revoir ! "

Une question tenaillait l'esprit de Lucie. Machinalement, elle suivit la Mégère et l'accompagna jusqu'à la voiture. Dans une sorte d'état hypnotique, elle s'entendit formuler la phrase qui lui brûlait les lèvres.

- " Madame, attendez...je voudrais comprendre pourquoi...pourquoi vous êtes si dure avec vos enfants ? "

Elle ne réalisa qu'ensuite que cette question pouvait réactiver la menace à laquelle elle venait d'échapper. Heureusement, dans l'empressement de son départ, la Mégère ne sembla pas relever son impertinence.

- " Vous me demandez pourquoi ?...vous voulez vraiment savoir pourquoi je les renie, ces petits monstres ? "

" Ils ont tué mon défunt mari, voilà pourquoi ! "

 

- XVIII -

Adossée à la porte, qu'elle venait de refermer après le départ de la mère, Lucie resta prostrée pendant de longues minutes. Son cerveau bouillonnait; dans sa tête, les derniers mots de cette femme s'entrechoquaient. Ils ont tué mon défunt mari... Comment croire une pareille horreur ? Non, il était impossible que des êtres comme Thibault et Mégane, des enfants si gentils, si timides, puissent être coupables d'un tel acte ! Mais alors, que voulait dire cette accusation ?

Lucie n'arrivait pas à réfléchir. Elle n'arrivait même plus à penser...une nausée lui retournait l'estomac. Pliée en deux, elle atteignit l'évier juste à temps pour y déverser un flot de bile.

- " Ça va pas...t'es malade ? "

Lucie était en train de s'essuyer la visage quand la petite voix lui parvint. Se retournant dans sa direction, elle aperçût Mégane, à demi cachée par le muret qui séparait la cuisine du séjour. La petite tenait dans ses bras un ours en peluche, et la regardait d'un air soucieux. Cette inquiétude réchauffa instantanément le coeur de Lucie, qui s'empressa de la rassurer.

- " Mais non, ma chérie, tout va bien... j'ai juste eu un peu mal au coeur, mais maintenant ça va beaucoup mieux. Et si tu me fais un bisou, je crois que je serai complètement guérie ! "

Mégane hésita quelques secondes, dansant d'un pied sur l'autre. Lucie l'encouragea:

- " Tu veux bien ?... "

Elle s'agenouilla en tendant les bras à la petite. Finalement, Mégane s'y engouffra et l'embrassa sur la joue. Puis elle se laissa aller, la tête dans le creux de l'épaule de Lucie, qui la serra très fort contre elle. Elle aurait voulu que cet instant dure une éternité. Comme elle se sentait bien -merveilleusement bien! Elle s'abandonna totalement à ce bonheur fugace mais intense.

 

- XIX -

Main dans la main, Thibault et Ange observaient Lucie et Mégane depuis le séjour. Thibault leva le visage vers son protecteur: ses yeux brillaient de bonheur. Jamais il n'avait vu Mégane se comporter aussi tendrement avec une autre personne que lui ou Ange. Il aurait pu être jaloux de cette jeune femme, qui lui soutirait une partie de l'affection de sa soeur. Mais il avait tellement d'amour pour celle-ci qu'il se réjouissait de la voir ainsi. Ange lui renvoya un regard dans lequel il lût de la bienveillance. Il appréciait Lucie, lui aussi.

- " Tu ne vas pas les rejoindre ? "

Thibault reporta son attention sur Lucie et Mégane, savourant quelques secondes encore ce spectacle touchant, puis se décida à lâcher la main de son compagnon pour avancer dans la cuisine. Quand il atteignit le seuil de celle-ci, Lucie le remarqua enfin.

- " Et voilà ton frère, ma chérie... tu crois que j'aurais droit à un bisou de sa part aussi ? "

Reposant la petite Mégane au sol, elle eût droit à l'embrassade de Thibault.

- " Vous avez faim, les enfants ? Je vous ai préparé du chocolat, et puis il y a des tartines avec de la bonne confiture et du jus d'orange. Ça vous va ? "

En choeur, les enfants approuvèrent avec force superlatifs ce petit-déjeuner qu'ils n'avaient pas l'habitude de recevoir le matin. Pendant qu'ils mangeaient les tartines et buvaient leur chocolat, Lucie les regardait avec ravissement. Thibault était aux petits soins pour Mégane, et cela la touchait particulièrement, elle qui savait par expérience combien les relations entre un frère et sa soeur pouvaient être difficiles, surtout s'il y avait une différence d'âge conséquente. Mais elle comprenait aussi que c'était pour faire face à l'extrême sévérité de leur mère qu'ils étaient devenus si proches. Elle se dit que les plus mauvais aspects de la vie pouvaient eux aussi générer, finalement, des choses positives.

- " Dis-moi, Thibault... tu as mis bien du temps à nous rejoindre ? "

- " J'étais avec Ange. "

Il avait répondu avec un ton sincère, ce qui intrigua d'autant plus Lucie.

- " Tu étais avec Ange... mais qui est Ange ? "

- " C'est notre ami. On parlait de toi et Mégane... "

- " C'est un voisin ?... tu pourrais me le présenter, quand même ! "

A ces mots, les enfants se mirent à rire, devant une Lucie qui se demandait ce qu'il y avait de drôle dans ses paroles. Mais leurs mimiques étaient si innocentes qu'elle ne se sentait pas capable de leur en vouloir, si bien qu'elle ne savait comment réagir. Finalement, leur gaieté communicative eût raison d'elle, et quand elle parla, c'était avec une mimique amusée.

- " Voyons, les enfants... qu'est-ce que j'ai dit de si drôle ? "

Thibault, qui se retenait visiblement de pouffer, réussit néanmoins à lui répondre, tant bien que mal.

- " Mais non, on ne peut pas te le présenter ! "

Mégane, les yeux encore brillants d'avoir ri, s'approcha d'elle.

- " C'est vrai...tu peux pas le voir, toi, il y a que nous ! "

- " Comment ça ? Expliquez-moi, car vraiment je ne comprends pas...ce n'est quand même pas l'homme invisible, votre Ange ! "

Mégane regarda Thibault. Celui-ci, songeur, encore hésitant sur l'attitude à adopter, se décida finalement.

- " Je vais t'expliquer... mais il faut me promettre de me croire, d'accord ? "

De plus en plus étonnée, mais très curieuse de connaître l'explication de Thibault, Lucie acquiesça.

 

- XX -

Avec ses mots encore hésitants, il lui raconta l'histoire peu banale. Ange était apparu peu après que leur père soit décédé. La première fois qu'ils l'avaient vu, ils avaient été un peu étonnés qu'il se matérialise aussi soudainement, à côté d'eux, comme un fantôme. Mais bien vite, ils s'aperçurent qu'il était toujours gentil, si gentil avec eux, alors que leur mère ne cessait de les harceler. D'ailleurs, plus leur mère devenait méchante, plus Ange leur apportait une affection qui leur manquait cruellement. De plus, il semblait qu'il était toujours là aux moments où les enfants avaient besoin de lui. Si bien qu'ils avaient fini par s'habituer à sa présence rassurante, et ne se posaient plus de questions sur ses origines.

- " Tu veux dire qu'il apparaît comme ça, comme par magie ?... "

Thibault, du regard, chercha les yeux de Lucie. Quand il répondit, d'un hochement de la tête, elle lisait en même temps dans ses yeux qu'il ne mentait pas.

- " Tu comprends que pour moi, c'est vraiment difficile de croire une chose pareille ? D'autant plus que je ne peux même pas le voir... au fait, tu es sûr que je ne le verrais pas ? "

- " Jamais personne ne l'a remarqué, à part moi et Mégane. Je ne sais pas pourquoi, c'est comme ça. "

" J'ai déjà essayé de lui en parler, à lui, mais il ne veux pas me répondre. Il me dit toujours qu'il ne faut jamais chercher à savoir pourquoi les choses existent, il faut les accepter, c'est tout... "

- " C'est très étrange, cette histoire... "

Lucie les regarda, alternativement, pendant de longues secondes. Elle connaissait bien la propension que pouvaient avoir certains enfants à s'inventer des histoires, et même à s'en persuader. Mais cette fois-ci, une voix intérieure lui disait que les enfants ne mentaient pas. La manière qu'avait Thibault d'en parler ne correspondait pas avec les habituelles histoires inventées, et puis il y avait cette phrase que même un garçon intelligent comme lui ne pouvait avoir pensée, à son âge: il ne faut jamais chercher à savoir pourquoi les choses existent, il faut les accepter, c'est tout...

 

 

- XXI -

Le petit-déjeuner avalé, elle proposa aux enfants d'aller jouer, pendant qu'elle mettrait un peu d'ordre dans la maison.

- " Il fait un temps superbe. Vous pourriez aller vous amuser sur la terrasse ou dans le jardin... "

En voyant la mine des enfants, qui se regardaient mutuellement avec des airs interrogateurs, Lucie s'étonna:

- " Et bien, qu'est-ce que vous attendez ?... vous n'avez pas envie d'aller jouer dehors ? "

Thibault répondit faiblement:

- " Mais... maman nous a interdit de sortir, on n'a pas le droit d'aller dehors. "

- " Comment ça, pas le droit ? Vous voulez dire que vous ne sortez jamais ? "

- " Non, elle dit qu'on pourrait faire des bêtises, et puis elle ne veut pas qu'on salisse nos vêtements. "

- " Ça alors ! Quelle ... "

Lucie s'interrompit avant de jurer. Décidément, même absente, cette mégère arrivait à la mettre hors d'elle. Elle prit quelques inspirations profondes, pour se calmer.

- " Ecoutes, Thibault. Peu importe ce qu'a dit ta mère, maintenant c'est moi qui décide. Et de toutes façons, elle n'en saura rien car je n'ai pas l'intention de lui en parler. Tu es un grand garçon, et je sais que tu es capable de veiller sur ta soeur et de faire attention. Alors je vous donne la permission d'aller dehors, voilà ! "

- " Oh merci...je ferai bien attention à Mégane, promis ! "

Lucie se dit qu'elle ne se lasserait jamais de voir les yeux de Thibault briller ainsi.

- " J'en suis sûre... allez, filez ! "

Thibault fit demi-tour, et partit en courant rejoindre sa soeur.

- " Mégane ! Viens, on va jouer sur la terrasse... youpi !!! "

Au passage, il la prit dans ses bras en virevoltant. En un clin d'oeil, ils furent sortis de la maison.

 

- XXII -

Assise sur un banc, Lucie lisait un livre sur la terrasse. De temps en temps, elle levait la tête pour regarder Thibault et Mégane, qui semblaient enchantés de pouvoir jouer au dehors. Mégane s'était installée sur la balançoire, et son frère lui donnait des impulsions, qui arrachaient à celle-ci de petits cris de joie.

Mais dans les pensées de Lucie, inexorablement, revenait la mystérieuse présence de celui que les enfants appelaient Ange. Elle avait beau essayer de penser à autre chose, il lui était impossible de se concentrer sans que revienne l'idée de cet homme, dont elle ne savait rien -et même pas s'il existait réellement.

Elle posa son livre, et rentra à l'intérieur pour préparer un thé glacé. Avec ce soleil, les enfants apprécieraient sûrement un rafraîchissement. Quand il fût prêt, elle disposa la carafe et trois verres sur un plateau. Elle était sur le point de franchir le seuil de la terrasse lorsqu'elle les vît. De surprise, elle faillit laisser tomber le plateau.

Thibault et Mégane étaient sur la terrasse, jouant au ballon. Mais ils ne se faisaient pas face, comme Lucie aurait pu logiquement le penser. Ils étaient légèrement décalés l'un par rapport à l'autre, comme s'ils n'étaient pas deux, mais trois. Tour à tour, Thibault envoyait le ballon à Mégane, et celle-ci l'envoyait non pas à son frère, mais en face d'elle, où personne n'était visible. Néanmoins, Lucie pouvait voir que le ballon s'arrêtait en l'air, comme attrapé par une main invisible, et repartait, relancé vers Thibault.

Complètement abasourdie, Lucie posa son plateau sur la table du séjour, et s'approcha discrètement de la porte-fenêtre. D'où elle était, elle pouvait maintenant entendre les exclamations des enfants.

- " Allez, Meg... attrapes ! "

Mégane fit une pirouette comique pour récupérer le ballon, qui s'était échappé de ses petites mains.

- " Oh... Thibault, on change maintenant, c'est Ange qui m'envoie le ballon. Tu lances trop fort ! "

- " D'accord soeurette. A toi, Ange, doucement pour Meg ! "

Le ballon, qui était resté en l'air faisant face à Thibault, pivota pour pointer vers Mégane. Il s'envola vers elle, laissant Lucie béate de stupeur.

Ange existait donc. Elle ne pouvait réfuter ce que ses yeux voyaient, mais elle se dit que ce serait tout bonnement inconcevable si elle n'y avait pas assisté. Comment était-ce possible ? Ce spectacle était surnaturel, et pourtant les enfants le vivaient, et en faisaient même partie !

- " Les enfants, je peux jouer avec vous ? "

Elle n'avait pas trouvé d'autre moyen, pour vaincre son incrédulité, que d'entrer elle-même dans cette fantasmagorie. Mais que se passerait-il ? Peut-être ce personnage invisible ne se manifestait-il qu'avec les enfants, et dans ce cas elle ne trouverait aucun fait pour la convaincre, et resterait figée dans un doute angoissant.

Les enfants s'arrêtèrent de jouer pour la regarder. Puis ils tournèrent leurs regards vers le vide, à l'emplacement du troisième joueur. Thibault sembla écouter des paroles, inaudibles pour Lucie. Comment croire à une mystification ? Il hochait la tête, et son regard était attentif, comme s'il écoutait vraiment quelqu'un parler.

- " Ange est d'accord. Mais toi, tu ne pourras pas lui lancer le ballon, sans le voir... Alors je te le lance, tu l'envoies à Meg, et Meg à Ange... d'accord ? "

- " D'accord. Mais tu pourras dire à Ange que j'aimerais bien le voir ! "

" Au fait, il entend ce que je dis ? "

Thibault sourit.

- " Bien sûr, il t'entend. Il dit que lui aussi, il aimerait bien que tu le voies. "

Il s'approcha de Lucie, et tendit le visage pour lui murmurer à l'oreille.

- " Je crois qu'il aimerait bien être ton fiancé. "

Lucie, rougissante, lui répondit doucement.

- " Mais je ne le connais même pas... et en plus, je ne l'ai jamais vu ! "

 

- XXIII -

Au bout d'une dizaine de minutes de jeu, Lucie se surprît à constater qu'elle ne faisait même plus attention à l'invisibilité de leur compagnon. Elle pût juste constater qu'il devait être plus grand qu'elle, compte tenu de la hauteur à laquelle le ballon se figeait dans ses mains qu'elle ne pouvait voir.

Quand, à son tour, elle reçut le ballon, elle le posa par terre au lieu de le relancer.

- " Si on s'arrêtait un peu pour boire un bon thé glacé ? "

Comme à leur habitude, les enfants accueillirent avec joie cet intermède. Avec eux, il était difficile de ne pas apprécier leur enthousiasme.

Elle alla chercher le plateau, et l'apporta sur la terrasse.

- " Au fait, peut-être qu'Ange voudrait en boire aussi ? "

A nouveau, elle vît Thibault tourner ses yeux vers leur invisible compagnon.

- " Il dit que si c'est toi qui l'a fait, il ne veut pas rater ça ! "

Lucie repensa à la confidence discrète de Thibault " Je crois qu'il aimerait bien être ton fiancé. ". Bizarrement, elle se sentait presque flattée de se savoir appréciée de cette personne, qui n'existait que pour les enfants.

Elle avait beau commencer à s'y habituer, Lucie était tout de même émerveillée de voir le verre qu'elle avait rempli s'élever, tout seul, dans les airs. Et regarder celui-ci se vider comme par magie la laissait béate.

- " Alors, mon thé glacé vous plaît ? "

Sans en avoir conscience, elle posait moins cette question aux enfants qu'au nouveau compagnon translucide qui l'intriguait tant. Thibault, très intelligent pour son âge, le comprît en voyant son regard s'attarder sur le verre qui s'élevait vers une bouche qu'elle ne voyait pas.

- " C'est super bon ! Et Ange adore ça, lui aussi... "

Après s'être désaltérés, les enfants proposèrent à Lucie de retourner jouer avec eux.

- " Merci, les enfants. Mais je crois que je vais rentrer. Il faut que je prépare le dîner. Demandez à Ange, je suis sûre qu'il sera ravi ! "

Thibault parût un peu déçu, et Lucie le remarqua.

- " Que diriez-vous si je vous préparais une bonne tarte aux framboises pour le dessert ? "

Le résultat ne se fît pas attendre: elle revit apparaître une mine réjouie sur leurs visages.

- " Oh oui !!!... Avec de la crème Chantilly d'accord ? "

- " Mais oui, avec de la Chantilly... allez, maintenant retournez jouer pendant que je nous prépare un festin ! "

 

- XXIV -

Le repas fût un plaisir pour Lucie. Les enfants avaient tant d'appétit, et mettaient tant de superlatifs dans leurs commentaires sur ce qu'il mangeaient, qu'elle ne pouvait qu'être ravie. Durant ce moment, elle repensa aux paroles si cruelles de la Mégère. Comment pouvait-elle haïr des êtres si charmants ? Lucie les trouvait tellement mignons ! A vrai dire, plus les minutes passaient, plus elle les adorait. Mentalement, elle dût se secouer car elle se dît que ce bonheur qu'elle vivait aurait une fin dans six jours. Six jours ! Comme ils allaient passer vite, ces instants privilégiés avec les enfants...

Après le repas, elle requît l'aide des enfants, pour débarrasser la table et faire la vaisselle. Ceux-ci ne se firent même pas prier. Ils avaient plutôt l'air d'apprécier de passer encore un moment avec elle -car ils devaient se coucher bientôt.

En une dizaine de minutes, la vaisselle fût nettoyée, essuyée et rangée.

- " Merci, mes chéris. Mais maintenant, il va falloir vous brosser les dents et aller vous coucher ! "

Mégane accueillit cette phrase avec une moue boudeuse.

- " Oh, non... pas tout de suite, s'il te plaît. Encore un petit peu... "

- " Bon, allez vous brosser les dents et après je vous accorderai...disons dix minutes, d'accord ? "

Elle n'avait pas fini de parler que Mégane courait déjà vers la salle de bains.

- " D'accooord... "

Avec un sourire, Lucie l'imagina se précipitant sur sa brosse à dent et le dentifrice.

- " Et ne mets pas du dentifrice partout, Meg chérie !... "

Thibault, quant à lui, était moins démonstratif. Il avait souri, lui aussi, à la vue du comportement de sa soeur, et attendait patiemment qu'elle ait terminé ses ablutions.

- " Tu sais, Lucie, je suis vraiment content qu'on t'ai eue toi... Mégane t'adore, et tu es si gentille avec nous. "

- " Vous êtes mignons, tous les deux. C'est normal que je sois gentille avec vous, vous êtes charmants. "

Elle l'avait attiré vers elle, et l'enlaça doucement. Bien qu'il soit à un âge où, en général, les enfants n'apprécient pas beaucoup les démonstrations de tendresse, il se laissa néanmoins aller contre elle. Elle reçût cette accolade comme une nouvelle offrande.

- " Je sais déjà que vous allez me manquer, quand votre mère rentrera et que je devrais partir. "

Elle avait pris son visage dans ces mains, pour lui faire cette confidence, et elle avait vu une ombre passer dans son regard à l'évocation de leur mère. Les yeux de Thibault brillaient quand il répondit, dans un murmure.

- " Toi aussi, tu vas nous manquer... "

Finalement, elle l'embrassa sur la joue, avec tendresse.

- " Ça y est, j'ai fini ! "

La petite Mégane avait fait irruption, toute joyeuse.

- " Très bien, Meg. Allez, Thibault, à ton tour ! "

Il se dirigea vers la salle de bains. Lucie s'installa sur le canapé, et Mégane ne se fît pas prier pour la rejoindre. Avec un naturel désarmant, elle vînt se blottir contre elle. Lucie, toute attendrie, lui caressa les cheveux pendant qu'elle sentait Mégane se relâcher dans ses bras. Des mots tendres lui venaient à l'esprit, au fur et à mesure qu'elle savourait ce nouvel instant d'abandon juvénile.

- " Ma chérie... tu vas aller dormir, après... "

- " Hum... "

Mégane commençait déjà à s'endormir, confiante, serrée contre Lucie qui n'osait pas rompre le charme. Le coucher attendrait bien quelques minutes...

 

- XXV -

Après avoir couché les enfants, non sans quelques baisers, Lucie redescendit dans le séjour. Assis près de la cheminée, Ange la regarda s'installer dans le canapé pour regarder la télévision.

Pendant une bonne demi-heure, il ne la quitta pas du regard. Il pensait aux enfants; à leur joie retrouvée, depuis que Lucie s'occupait d'eux; à leurs démonstrations d'affection, qui contrastaient tant avec leur attitude vis-à-vis de leur mère. Mais pouvait-on encore parler d'une mère, au sujet d'une femme qui passait plus de temps à les battre qu'à les aimer, comme elle l'aurait dû ?

Bien sûr, il y avait ce terrible accident, dans lequel leur père avait trouvé la mort. Mais comment pouvait-elle en imputer la responsabilité aux enfants ? Ils étaient si petits, si innocents, au moment du tragique événement.

Lucie s'était endormie. Ange s'approcha doucement du canapé, derrière elle. Quand il fût tout près d'elle, tendant les mains, il dessina le contour de ses cheveux, frôlant leurs boucles sans les toucher. Il resta ainsi, pendant de longues minutes, pendant que sur l'écran de télévision défilaient les images d'un vieux film en noir et blanc, où un couple s'embrassait avec passion.

 

- XXVI -

Le visage déformé de la Mégère, arborant un rictus affreux, se penchait sur elle. Elle se releva vivement du canapé, où elle s'était endormie. L'ignoble apparition la dévisagea, pendant qu'elle essayait de retrouver ses esprits. Mais tout était si embrouillé dans sa tête, poursuivie qu'elle était par les brumes du sommeil.

- " Que... que faites-vous là, vous n'êtes pas partie ? "

Elle ne reconnaissait pas sa voix. On aurait dit qu'elle lui parvenait d'un immense tunnel, dont les échos martelaient ses tympans. La Mégère semblait prendre un plaisir malsain à la voir ainsi.

- " Ce que je fais ici ?... mais je suis chez moi, ici !!! "

" Si vous voulez savoir, je suis revenue pour rectifier vos oublis... corriger ces saletés... "

Elle avait reculé en tendant le bras, et Lucie s'avança machinalement pour suivre du regard son geste.

Dans le séjour à demi plongé dans le noir, deux formes se balançaient mollement, suspendues à la poutre qui surplombait la table.

- " Regardez, vous voyez, maintenant ils ne feront plus de bêtises, ces horribles bâtards ! "

Quand elle découvrît ce qu'étaient les formes, après que la Mégère eût allumé les lumières, Lucie se mît à hurler...

 

- XXVII -

En sueur, le coeur battant à se rompre, Lucie se dressa dans son lit, terminant dans la réalité le cri qu'elle avait commencé dans son cauchemar. Encore horrifiée, avec une nausée atroce au bord des lèvres, elle resta ainsi, prostrée, pendant un long moment. Peu à peu, les sanglots qui lui avaient échappé s'apaisèrent, et sa respiration reprît un rythme normal. Quand elle eût recouvré son calme, elle se rendît compte qu'elle n'était pas seule: Thibault et Mégane étaient là, sur le pas de la porte. Ils avaient dû assister à toute la scène.

- " Oh, mon Dieu... mes chéris, vous êtes... là. "

Thibault semblait angoissé. Quant à Mégane, elle avait l'air terrifié, et se serrait contre lui.

- " Tu... tu vas bien, dis ? Tu nous as fait peur ! "

- " Oh pardon, mes chéris... oui, ça va bien. J'ai fait un horrible cauchemar. Mais vous êtes là, tout va bien, venez me faire un câlin vous voulez bien ? "

Elle s'assit au bord du lit, et attrapa Mégane qui s'était approchée d'elle, encore anxieuse. Malgré elle, en serrant la petite contre son coeur, elle sentait les larmes lui revenir.

- " Tout va bien, ma chérie... tu es là, tout va bien. "

 

- XXVIII -

Durant la journée, Lucie pût constater avec attendrissement combien les enfants étaient soucieux pour elle. Il ne se passait pas une heure sans que l'un ou l'autre ne vienne la voir. Thibault la regardait quelques instants, avec ses beaux yeux francs, et inlassablement lui posait la même question.

- " Ça va ? "

Cette attitude était touchante, et Lucie, loin de s'en agacer, avait à chaque fois à coeur de le rassurer. Alors, elle se penchait vers lui, posait sa main sur le haut de ses tempes, et dans un caresse rassurante lui répondait qu'elle allait très bien.

Mégane, elle, ne lui posait pas de question. Mais elle s'approchait, silencieusement, et Lucie sentait une petite main se glisser dans la sienne. Puis, la petite s'appuyait contre elle, et restait ainsi, cherchant dans une sorte de communion physique à lui fournir un apaisement qu'elle ne savait apporter par des mots. Lucie, elle aussi, se taisait, et profitait de ce moment d'osmose silencieuse.

 

- XXIX -

Quand Lucie s'était réveillée dans un cri, Ange avait craint pour elle. Il y avait bien longtemps qu'il ne craignait plus pour personne, hormis pour les enfants. Mais il avait eu peur pour elle, et s'était précipité vers sa chambre. Quand il était arrivé, Lucie et les enfants se trouvaient ensembles, et il était resté sur le seuil de la chambre, rassuré, à les observer se consoler mutuellement.

Pourtant, il aurait tant voulu pouvoir, lui aussi, savourer avec eux cet instant suspendu entre l'appréhension et le réconfort. Mais cela ne lui était pas permis, et cela ne lui serait sans doute jamais permis, car il était confiné dans une semi-existence. Les enfants ne sauraient jamais combien il fût triste, à cet instant, songeant à toutes ces choses qu'il ne pouvait partager qu'avec eux.

 

- XXX -

- " Thibault, Mégane... vous avez vu Ange, aujourd'hui ? "

Thibault regarda sa soeur, interrogatif. Celle-ci secoua la tête, d'un air désolé.

- " Il ne doit pas être loin. Vous voulez bien le chercher, il y a de la charlotte pour le goûter. "

Les enfants se mirent en quête de leur compagnon.

Lucie, sans vouloir se l'avouer, était inquiète. Elle songea que la situation pouvait paraître risible: s'inquiéter pour un être invisible ! Elle aurait pu sourire, si elle n'était aussi anxieuse de savoir ce qu'il était advenu d'Ange.

Au bout d'une dizaine de minutes, les enfants revinrent, désappointés. Thibault commençait à être soucieux, lui aussi.

- " On l'a cherché partout, mais il n'est pas là. "

" Ça lui arrive, des fois... t'inquiètes pas, il va revenir. "

- " Bon... et bien, tant pis pour lui, on va manger la charlotte tous les trois ! "

Mégane accueillit cette déclaration avec un cri de joie.

- " Hummmm... "

Pendant qu'ils prenaient leur goûter, Lucie ne cessait de jeter des regards furtifs à droite et à gauche, l'angoisse lui faisant oublier que même s'il arrivait, elle ne pourrait voir Ange.

 

- XXXI -

- " Où tu étais, dis ?... on s'est inquiétés pour toi, tu sais ! "

Mégane était à califourchon sur Ange, qui était allongé et essayait d'esquiver ses chatouilles.

- " Oui... surtout Lucie. si tu avais vu comme elle te cherchait partout ! "

Thibault fît un clin d'oeil à Ange. Celui-ci, s'appuyant sur un coude, ricana gauchement.

- " Hé là... arrêtes donc de raconter des bêtises, et de t'imaginer des choses ! Elle ne peut pas me voir, de toutes façons, alors ça m'étonnerait qu'elle m'ait cherché, comme tu dis ! "

- " Mais si, je t'assure... demandes à Mégane, si tu me crois pas ! "

Mégane profitait de l'attention que portait Ange aux paroles de Thibault pour redoubler ses chatouilles. Elle s'arrêta néanmoins pour confirmer les dires de son frère.

- " Oui, c'est vrai... même que c'est elle qui a commencé à demander où tu étais ! "

Elle cessa complètement de jouer et, s'allongeant contre lui, le menton sur sa poitrine, poursuivît d'une voix malicieuse.

- " C'est parce qu'elle t'aime. On le voit bien, nous ! "

Ange, gêné, ne savait comment réagir. Il se donna une contenance en ébouriffant les cheveux de Mégane.

- " Dites-donc, les experts en psychologie, vous ne croyez pas que vous en faites un peu trop ?... "

Thibault ébaucha un sourire, mi-figue, mi-raisin.

- " Elle te plaît, Lucie, non ?... "

Ange laissa échapper un soupir d'exaspération.

- " Mais oui, bien sûr... mais primo on ne se connaît presque pas, et secundo elle ne peut pas me voir. Elle ne pourra jamais me voir, tu comprends ? Alors tu vois que je n'ai même pas besoin d'y penser, ça serait perdu d'avance ! "

- " Mais c'est pas juste... on serait si bien, avec vous deux ! "

Ange détourna le regard, un voile de tristesse passant dans ses yeux. Que dire à ces enfants, auréolés de la naïveté et de la franchise qu'il appréciait tant d'habitude ? Lui qui avait toujours trouvé une réponse à leurs interrogations... en cet instant, il se sentait comme impuissant devant elles.

- " Bon, les enfants, je suis fatigué alors je vais vous laisser... on reparlera de ça une autre fois, d'accord ? "

" Allez, Meg, au dodo... fais de beaux rêves, ma princesse. "

Mégane se laissa mettre au lit sans protester. Ange l'embrassa tendrement et la regarda quelques instants.

Thibault était resté debout, les contemplant en silence. Avant qu'Ange ne parte, il le rejoignît. Une certaine tristesse dans la voix de leur protecteur n'avait pas échappé à son intelligence précoce.

- " Tu es triste, pour Lucie... Ça doit être dur, pour toi, de ne pas avoir une amie. "

Ange s'agenouilla, prenant la tête du garçon de ses deux mains. Il esquissa un sourire.

- " Ne t'en fais pas... tu sais, je vous ai, vous. Et c'est déjà merveilleux pour moi. Je n'échangerais ma place pour rien au monde ! Et puis, je sens combien Lucie s'est attachée à vous, et ça aussi c'est un cadeau magnifique. "

Dans cet instant, à mi-chemin entre la tristesse et le réconfort, Ange et Thibault se sentirent plus proches qu'ils ne l'avaient jamais été. Front contre front, leurs pensées jointes comme leurs mains, ils scellèrent dans une prière muette une affection que nul ne pourrait rompre.

 

- XXXII -

Le lever du Soleil faisait passer de grands rais de lumière dans la chambre. Ange, appuyé sur la grande armoire, regardait Lucie endormie, attendant son réveil. Depuis l'incident de la veille, son inquiétude était telle qu'il avait voulu rester là, avec elle, guettant sur son corps assoupi l'indice d'un autre mauvais rêve. Mais cette nuit s'était passée dans un sommeil bienfaiteur, il avait pu le constater.

Les enfants avaient raison: il s'était épris de Lucie, et cela dès le premier jour. Sa grande douceur, sa bienveillance envers les petits, et sa délicate beauté l'avaient subjugué. Cette situation était insoluble, pourtant, et il le savait bien. Cependant, il voulait profiter jusqu'au bout de sa présence, et durant la nuit il trouvait les moments les plus intimes qu'il puisse imaginer avec elle, sans qu'elle le sache. Mais la pudeur l'éloignait quand elle se déshabillait avant de se coucher.

En la regardant ainsi, les yeux clos, abandonnée sur ce lit, il se sentait déchiré entre la retenue et une envie folle de la prendre dans ses bras. Il le pouvait, mais ce ne serait jamais comme l'étreinte normale qu'elle était en droit d'attendre. Etre enlacé par des bras invisibles était indigne d'elle.

Quand elle ouvrit les yeux, sortant peu à peu de la torpeur de l'endormissement, il l'accueillit d'un salut qu'elle n'entendit pas. Puis il sortit en silence de la chambre, avant qu'elle ne se lève.

 

- XXXIII -

- " A table, les enfants !... "

Lucie portait un grand plat qu'elle posa sur la table. Elle entendit la galopade de Thibault et Mégane descendant l'escalier.

- " Doucement, n'allez pas vous casser la figure ! "

Mégane arriva la première, et dans le même mouvement sauta sur sa chaise et s'y installa.

- " Hé bien... on dirait que vous avez faim. "

" J'ai fait du rôti. Avec des tomates, des champignons et des pommes de terre. "

Mégane tendait déjà son assiette.

- " Hum... "

Lucie pouffa de rire en la servant.

- " Et voilà, une bonne portion pour une petite affamée ! "

" Je te sers, Thibault ? "

- " Heu... oui, merci. "

Il avait visiblement l'esprit ailleurs. Pendant que Lucie remplissait son assiette, elle le regarda, perplexe.

- " Que se passe-t'il, Thibault ? Tu as l'air soucieux... "

Il sembla seulement faire attention à elle à partir de ce moment. Piquant du nez dans son assiette, il avait du mal à trouver ses mots.

- " Non, je... je pensais à toi, à quand tu seras partie... ça va être... moche. Ça sera plus pareil, tu comprends ? Moi je veux pas que tu partes, comme ça... "

- " Oh, Thibault... c'est si gentil de me dire ça. Mais que veux-tu, je serai bien obligée de m'en aller. Et puis, tu sais, pour moi aussi ça ne sera plus pareil... sans mes petits chéris. "

- " Pourquoi on n'a pas droit aux gens qu'on aime ? Nous, on n'a qu'une maman qui nous déteste ! "

- " Oh, ne dis pas ça... Tu sais, je crois que ta mère... "

Lucie hésitait sur les mots à employer. Cela lui était d'autant plus difficile de rassurer Thibault qu'il avait probablement raison. La haine dans les paroles de la Mégère, au moment de son départ, lui revenait en mémoire.

- " Je crois que ta mère souffre beaucoup, depuis que votre papa est... parti. Elle est peut être un peu dure avec vous, mais c'est sûrement parce qu'elle a peur de vous perdre, comme lui... tu sais, ce n'est pas facile quand on est toute seule pour élever ses enfants. "

- " Oui, mais toi tu y arrives bien, et tu nous bats pas, toi ! "

- " C'est vrai... mais on ne peut pas comparer: moi je ne vous ai que pour quelques jours. "

- " Alors, si tu nous avais pour toujours tu nous battrais, c'est ça ? "

Il était désarmant de simplicité dans sa logique.

- " Mais non, grands dieux non, jamais ne pourrais lever la main sur vous, tu le sais bien ! "

Thibault avait redressé la tête, et maintenant il soutenait son regard. Qu'il était intelligent, pour son âge !

- " Bon, d'accord... j'admets que je trouve votre mère assez méchante avec vous. Malheureusement, je ne peux rien y faire. "

- " Mais, après, tu viendras nous voir quand même, des fois... "

- " Oh oui... si votre mère est d'accord, je viendrais aussi souvent que je pourrais, je vous le promets. De toutes façons, je ne pourrais pas vous laisser sans avoir de vos nouvelles ! "

Mégane, qui jusque là n'avait fait que suivre, tant bien que mal, la conversation, s'arrêta de manger pour résumer sa conception des choses.

- " Et bah, toi, t'es gentille comme une vraie maman et on t'aime ! "

- " Merci, ma chérie... moi aussi, je vous aime très fort. "

 

- XXXIV -

Quand elle entra dans sa chambre pour se coucher, Lucie aperçût une feuille de papier, posée sur le couvre lit. Intriguée, elle s'en saisit et le déplia.

L'écriture était belle, très masculine. Elle la parcourût des yeux, à plusieurs reprises. Allongée sur le lit, elle resta pendant un moment, les yeux dans le vague. Les bras le long du corps, quand elle s'endormît elle tenait encore le papier où elle avait pu lire le message.

Les enfants ont raison: vous êtes comme une vraie mère pour eux. Et je serai triste, moi aussi, de vous voir à nouveau remplacée par la créature qui se prétend leur mère.

La Nature est injuste !

Votre invisible admirateur.

 

- XXXV -

- " Coucou ! "

Lucie eut à peine le temps d'ouvrir les yeux avant de recevoir sur elle une petite diablesse de cinq ans, riant comme une folle, et essayant de l'étouffer sous ses baisers.

- " Mégane... arrêtes, laisses-moi respirer ! "

Toutes deux, elles se débattirent pendant quelques secondes, le rire communicatif de Mégane ayant fait une victime chez Lucie.

- " Attends un peu, tu vas voir comment je vais me venger !... "

Maintenant, c'était Mégane qui subissait les chatouilles de Lucie. Elle ne tarda pas à capituler, les cheveux en bataille et les yeux brillants. Sa défaite fût conclue par l'énorme bisou sonore que Lucie lui fît sur la joue.

- " Bon, la première tornade est passée, j'espère qu'il n'y en aura pas d'autre ! "

Lucie avait dit ça en regardant vers la porte. Mais Thibault était là, un plateau dans les main.

- " On t'a préparé ton petit-déjeuner... "

- " Oh, que c'est mignon... viens ici que je t'embrasse, toi aussi ! "

Il posa le plateau au bord du lit.

- " Du café, des tartines, de la confiture et du jus d'orange. En plus vous avez pensé à tout, mes petits anges ! "

Elle s'empara de son bol, dans lequel elle trempa une tartine.

- " Hum... en plus ça tombe bien, j'ai une faim de loup ! "

Les enfants la regardaient manger en souriant, et elle ne se forçait pas pour leur montrer son appétit. Quand elle fût rassasiée, le plateau était presque entièrement vide.

- " Et voilà !... merci, c'était délicieux. Mais maintenant vous allez me laisser prendre ma douche et m'habiller, je vous retrouve en bas d'accord ? "

Thibault reprit le plateau pour le redescendre dans la cuisine, et s'apprêtait à sortir à la suit de sa soeur, mais Lucie le retint.

- " Thibault... j'ai un service à te demander, tu veux bien ? "

- " Oh bien sûr... tout ce que tu voudras, qu'est-ce que je dois faire ? "

- " Heu... en fait il y a juste une question que je me pose, à propos d'Ange... quand il n'est pas avec nous, il doit bien avoir un endroit, tu sais, un endroit où il va souvent ? "

Thibault lui sourit. Mais sans faire de commentaire, il réfléchît quelques secondes avant de répondre.

- " Oui... je l'ai vu souvent, le soir, sur la balançoire. Il reste dessus un bon moment, en se balançant. Même que ça me rend triste quand je le vois comme ça... il a l'air si seul. "

- " Je crois aussi... ça doit être difficile pour lui, de vivre comme ça. Heureusement qu'il vous a, tous les deux. "

- " Il m'a dit pareil. "

" Dis, Lucie, tu crois que tu pourras le voir, un jour ? On serait tellement contents, Meg et moi... on vous aime, tous les deux. "

- " Oh mon coeur, je le sais bien, mais je crois que ça ne sera pas possible. Moi aussi, j'aurais envie de le voir, de le connaître comme vous, mais Dieu sait pourquoi, vous le voyez et moi pas. "

 

- XXXVI -

A la tombée du jour, Ange quitta les enfants pour sortir. Ils avaient joué pendant une bonne partie de l'après-midi, et Mégane s'était beaucoup amusée lorsqu'il l'avait prise à cheval sur son dos, caracolant comme un cheval fou. C'était une enfant toujours prête aux jeux et aux rires, et il était impossible à Ange de résister à ses yeux rayonnants et à son sourire.

Quelle joie lui apportaient ces enfants ! Jusqu'à présent, ils avaient été les deux rayons de soleil de sa vie. Sans eux, il aurait été seul au monde, et il n'aurait sans doute pas pu supporter une telle vie.

Mais maintenant, un troisième rayon de soleil s'était joint à eux en la personne de Lucie. Et à cet instant de sa vie, il avait besoin de cette présence, peut-être plus encore que de celle des enfants. Cependant, le destin ne lui avait accordé qu'un demi-bonheur, dans cette relation unilatérale.

La tête basse, il s'avança vers la balançoire. Il aimait se balancer, donnant de petites impulsions en réfléchissant sur sa vie. Une vie qui, malgré tous ses efforts pour raviver sa mémoire, démarrait avec les enfants. Il essayait souvent de se rappeler sa jeunesse, son adolescence, mais il n'obtenait rien. Avant Thibault et Mégane, il n'avait aucun souvenir.

Il allait s'installer sur le siège de la balançoire quand il vît le bout de papier. Lorsqu'il le déplia, son coeur battait plus que de coutume.

Un proverbe dit que la vérité sort souvent de la bouche des enfants: si c'est vrai, je vais regretter de ne pouvoir vous rencontrer... Quant à leur mère, je dois avouer que j'aurai de la peine à les voir la retrouver.

La Nature est injuste, en effet !

Votre non-voyante Lucie.

 

- XXXVII -

- " A quoi on va jouer, maintenant ? "

Assis dans leur chambre, Thibault et Mégane avaient laissé partir Ange, et maintenant il leur fallait s'amuser seuls.

Thibault réfléchît quelques secondes.

- " On pourrait jouer à cache-cache ... "

Mégane fît la moue.

- " ... ou à chat-perché ? "

Elle applaudît en se relevant.

- " Oh oui, oui !... ça va être amusant ! "

Tapant sur l'épaule de son frère, elle partît en criant.

- " Chat !!! "

Thibault se leva à son tour, plus lentement. Il veillait toujours à laisser un bon avantage à sa soeur, beaucoup plus petite que lui.

Quand il sortit de la chambre, il la repéra, sur la mezzanine, cachée derrière le vieux canapé. Néanmoins, il fît semblant de ne pas l'avoir remarquée, et inspecta de l'autre côté de l'étage. Au bout d'un moment, impatientée, Mégane l'appela d'un air de défi.

- " Coucou le chat... je suis là ! "

Se tournant vers elle, il prît une pose de lutteur en avançant, d'un air menaçant.

- " Attention, je vais t'attraper... Tu peux pas m'échapper ! "

Il rugît en avançant plus vite, faisant mine de vouloir la saisir. Mais elle se faufila en riant de l'autre côté du canapé.

- " Raté... tu peux pas m'attraper ! "

Il s'observèrent pendant un instant, d'un air de défi, lui grognant comme un fauve, et elle riant malicieusement.

Dans la cuisine, Lucie posa l'assiette qu'elle venait d'essuyer. Séchant ses mains avec un torchon, elle approcha du séjour.

- " Mes chéris, faites attention en courant... je ne veux pas qu'un de vous deux tombe dans l'esc... "

Elle n'eût pas le temps de finir sa phrase. Thibault, avec un grand cri, s'était élancé vers Mégane. Celle-ci l'esquiva, et sauta sur la rambarde pour s'y percher. Mais elle avait mal calculé son saut, et, entraînée par son élan, passa par dessus la barre d'appui.

Lucie sortait tout juste de la cuisine quand elle vît la petite fille basculer. Sous elle, trois mètres de vide la séparaient du sol de carrelage.

 

- XXXVIII -

Le souffle coupé, un cri d'angoisse coincé dans sa gorge, Lucie voyait tomber le petit corps au ralenti. Alerté par cette situation critique, son cerveau avait inondé son corps d'adrénaline. En à peine deux secondes, des milliers de pensées l'assaillirent. Elle imagina la chute de Mégane, et sût que la petite fille allait mourir. Elle ne pourrait survivre à un tel choc, sur les dalles du sol.

Tout son être tendu comme un arc, elle refusait ce spectacle. Elle se dit qu'elle ne pourrait, elle non plus, survivre à une telle horreur. Cette petite fille de cinq ans, pour qui elle avait tant d'affection, ne pouvait pas être tuée comme ça.

Dans ces fractions de secondes, elle réalisa qu'en perdant Mégane, elle perdrait sa fille, car elle se sentait déjà la mère de ces enfants.

Fulgurante comme cette pensée, l'apparition d'Ange mît un terme à son supplice. Mégane n'était qu'à un mètre du sol lorsqu'il la reçût dans ses bras.

Lucie, sous le choc, s'évanouît.

 

- XXXIX -

- " Lucie... "

Une voix, loin, très loin, l'appelait. Elle jaillissait, ponctuellement, puis une torpeur engloutissait les sons qui devenaient inaudibles.

- " Lucie... "

La voix, plus proche, plus nette. Un horrible mal dans son crâne qui battait au rythme de son coeur. Une odeur, horrible...

Elle revint à elle. Pendant quelques secondes, elle chercha à accommoder les images floues qui lui parvenaient. Elle se sentait faible, si faible...

- " Oh... "

Le brouillard qui embrumait sa vision se dissipa. Elle distingua un visage, qu'elle n'arriva pas à identifier. Derrière, elle voyait celui de Thibault. Une barre plissait son front, et l'anxiété se lisait dans ses yeux.

- " Ma tête... me fait horriblement mal. "

Elle ferma les yeux, pensant par ce moyen apaiser ses souffrances.

Elle entendît une voix chaude, masculine, inconnue.

- " Thibault, va chercher de l'aspirine s'il te plaît... "

Au bout d'un moment, elle rouvrit les yeux. Une question lui brûlait les lèvres.

- " Mégane ?... "

- " Ne vous inquiétez pas, Meg va très bien. Reposez-vous, vous êtes encore faible. Voilà de l'aspirine, buvez doucement... "

Elle se laissa soulever légèrement pour boire. Le liquide frais lui fît du bien.

- " Maintenant, restez tranquille un moment. Dans quelques minutes, vous serez sur pieds. "

Elle n'avait pas la force de faire autre chose. Refermant les yeux, elle s'endormît.

 

- XXXX -

Elle voyait Mégane tomber, et se précipitait pour essayer de l'empêcher de se briser le cou par terre. Mais elle avait beau courir, elle ne bougeait pas d'un pouce. Ses jambes s'affolaient, et remuaient de plus en plus vite, mais ses pieds glissaient sur le sol comme sur une patinoire.

Elle vît le corps de la petite se rapprocher du sol, inexorablement, la tête la première. Quand il s'écrasa, horrifiée, elle se mît à hurler...

 

- XXXXI -

Dressée sur le canapé, à demi-allongée, elle cria pendant de longues secondes. Agenouillé auprès d'elle, l'inconnu lui tenait la main.

- " Lucie...Lucie... je vous en prie, calmez-vous. "

" C'est fini, maintenant... tout va bien, calmez-vous. "

Haletante, les yeux hallucinés, elle le regardait sans le voir. Il caressait sa main, et ne cessait de lui parler d'une voix douce et chaude, dans laquelle perçait une certaine appréhension.

- " Lucie... tout va bien, Mégane est là, regardez... "

Quand la petite apparût, encore pâle de frayeur, Lucie la saisît contre elle en fondant en larmes.

- " Oh, Mégane, ma chérie... tu es vivante, j'ai eu si peur ! "

Elle ne cessait de la serrer, de l'embrasser, comme pour s'assurer par ce contact de sa réalité.

- " Si tu savais comme je t'aime, ma chérie... j'ai eu si peur de te perdre. "

Elle ne voulait plus la lâcher. Toutes les deux, elles étaient comme des naufragées, brisées par la tempête, agrippées l'une à l'autre et échouées sur une île inconnue.

Thibault vint les retrouver. Passant ses bras autour d'elles, il resta ainsi, sans rien dire. Mais Lucie vît à ses yeux qu'il avait pleuré, lui aussi.

Au bout d'un moment, Lucie se retourna: l'inconnu était toujours là, les observant d'un regard attendri. Dans un éclair de lucidité, elle comprît.

- " Vous... êtes Ange, c'est ça ? "

Il eût un sourire.

- " La Nature n'est pas si mal faite que ça, finalement. "

Il y avait quelque chose de surprenant chez lui. Son physique était plutôt banal à première vue: il était brun, avec une visage assez carré, et une bouche sensuelle. Mais ses yeux le transformaient. Ils irradiaient une telle douceur et une telle bonté que tout son visage en était transfiguré. Et sa voix était en accord avec eux, douce et chaude comme une caresse.

Elle lui trouva beaucoup de charme, et lui sourît en retour.

 

- XXXXII -

Ils étaient tous les quatre installés autour de la table de la cuisine. Lucie ne se sentait pas encore tout à fait remise, et Ange avait proposé de faire la cuisine, pour fêter par la même occasion leur rencontre.

- " Tout va bien, Lucie ? "

Il était plein d'attentions pour elle. Dans ses yeux, un petite lueur d'inquiétude venait encore ternir son si beau regard.

- " Ça va beaucoup mieux, merci. C'est bien moi, ça: c'est Mégane qui tombe et c'est moi qui m'évanouis ! "

Elle rît, mais elle était encore tendue, cherchant sans cesse Mégane du regard. En la regardant, Ange se dît qu'elle avait changé: son comportement et ses réactions étaient ceux d'une mère, dorénavant.

- " Votre réaction était tout à fait normale, vous savez. Quand on est sur le point de perdre quelqu'un qu'on aime, c'est un choc terrible... "

- " Si je perdais ma fille, je ne pourrais plus vivre. "

Les mots étaient sortis d'eux-mêmes. Elle repensa avec stupéfaction à cet instant où elle avait considéré Mégane comme sa fille.

- " Vous êtes pleine d'amour, c'est une évidence. Quand je vous vois avec les enfants, j'ai l'impression de voir une autre personne. La personne qu'était peut-être leur mère, avant. "

Le regard éperdu, elle observa les enfants pendant un moment. Quand elle reporta son attention vers Ange, ses yeux brillaient.

- " Je ne sais plus où j'en suis. Vous allez sans doute me trouver ridicule, mais je me sens très proche d'eux, si proche que... "

- " Si proche que vous vous sentez comme leur mère ?... qu'y aurait-il d'étonnant à cela ? Regardez-les: ils sont adorables, et ils vous aiment, autant que vous les aimez. Avec une mère comme la leur, ils ont tant d'amour en réserve, et vous êtes la mère qu'ils ont toujours rêvé d'avoir. "

- " Mais je ne peux pas... je ne peux rien faire, vous le savez bien ! "

- " Je ne sais pas grand chose, à vrai dire. Hier encore je croyais que jamais vous ne pourriez me voir... "

Pendant un moment il resta, le regard dans le vague, perdu dans des pensées que Lucie ne pouvait appréhender. Mais quand il la regarda a nouveau, un demi-sourire flottait sur ses lèvres.

- " A votre avis, que s'est-il passé, pour que les choses aient changé ?... "

Elle comprit qu'il faisait allusion à cet instant incroyable où elle avait soudain pu le voir. De manière étrange, elle se rendit compte qu'elle le croyait capable d'expliquer ce phénomène, alors qu'elle voyait bien dans ses yeux qu'il n'en comprenait pas la raison.

Avec une moue désolée, elle lui répondit.

- " Je n'en sais vraiment rien. A vrai dire, je pensais que vous pourriez me le faire savoir. "

- " Malheureusement, sur ce point je suis aussi ignorant que vous. "

- " Mais au fait, comment avez-vous fait pour arriver aussi vite et attraper Mégane ? "

- " J'étais déjà là. Pour être franc, je vous regardais... "

Il baissa les yeux, dans un mouvement presque juvénile -l'attitude d'un enfant pris sur le fait en train de voler des bonbons. Bien que gênée, Lucie en fut attendrie. Il avait des manières qui semblaient refléter une timidité et une sensibilité touchantes chez un adulte. Elle se rendit compte qu'il ressemblait beaucoup à l'homme que deviendrait Thibault, selon elle, plus tard.

- " Vous passiez souvent votre temps, comme ça, à m'observer ?... "

Quand elle vit sa réaction, elle regretta sa question.

- " Oh, pardon... de toutes façons, je vous comprends. De votre point de vue, il n'y a rien d'anormal à regarder quelqu'un. Le problème c'est qu'on ne peut pas s'apercevoir de votre présence. "

- " Je vous présente néanmoins mes excuses. Ce n'était pas très correct. "

- " Si j'avais eu les mêmes capacités, j'aurais sans doute fait comme vous, je pense. N'en parlons plus. "

Ils avaient fini de manger. Les enfants proposèrent de débarrasser la table, ce qui ne manqua pas de plaire à Lucie. Pendant que Mégane empilait les assiettes pour que Thibault les emporte, elle les regarda faire avec contentement.

- " Regardez-les, qu'ils sont mignons ! "

Ange acquiesça avec un sourire.

- " Vous savez, je repensais à ce que vous disiez tout à l'heure, à propos d'eux. On dirait qu'il y a une chose qui s'est libérée, en vous, quand Mégane... quand il y a eu cet incident. Et on dirait que c'est à ce moment précis que vous m'avez vu. "

Elle revit défiler les horribles images dans sa tête. Mais les pensées qui l'avaient assailli lui revinrent simultanément.

- " C'était très bizarre. Cela n'a pas duré plus d'une ou deux secondes, mais dans ma tête je vivais ça comme au ralenti. "

- " Et vous aviez peur... très peur ! Tellement peur que vous avez hurlé... "

Elle le regarda avec surprise.

- " J'ai hurlé ?... "

- " Oh oui... croyez-moi, je me souviendrais longtemps de ce cri ! "

- " Et c'est juste à ce moment que vous avez rattrapé Mégane, et que je vous ai vu apparaître ? "

- " Oui...je crois que c'est ce qui s'est passé. "

Il avait l'impression de toucher du doigt l'origine de l'étrange phénomène d'apparition. Mais l'explication lui échappait encore.

- " Je... je crois que cela relève du même mystère que mon existence elle-même. Et j'ai presque peur d'en connaître les causes, vous comprenez ? "

Elle le regarda attentivement.

- " Oui... je crois que je comprends. Comment disiez-vous: Il ne faut pas chercher à savoir pourquoi les choses existent, il faut les accepter, c'est tout ? "

Il l'observa à son tour, avec intérêt et surprise.

- " Exactement... je crois vraiment que je vous ai sous-estimée, jusqu'à présent ! "

- " Oh, vous savez, je n'ai fait que vous citer... "

Il remplit leurs deux verres d'un peu de vin, et tendit le sien à Lucie.

- " Je lève mon verre à votre intelligence... et à votre modestie ! "

 

- XXXXIII -

Les enfants ne tenaient pas en place, et Lucie se dit qu'elle n'arriverait jamais à les coucher. Mais tant de choses s'étaient passées, en si peu de temps, qu'elle comprenait leur excitation. Les difficiles moments qu'ils avaient vécus les avaient tous rapprochés, d'une manière bien plus forte que les instants plus joyeux. Pour Lucie, ils avaient été une véritable révélation, et les enfants l'avaient senti, eux aussi.

- " Tu restes encore un peu avec nous, dis ?... "

La petite voix de Mégane, pleine d'une touchante supplication, procurait toujours à Lucie une émotion proche de celle d'une mère pour sa fille.

- " Bien sûr, ma chérie... on va faire un gros câlin, mais après tu vas dormir promis ? "

La petite passa les bras autour de son cou, et la serra très fort.

- " Promis... "

Assis au pied du lit, Ange les regardait en silence. Mégane lui fît un clin d'oeil.

- " Maintenant, c'est comme si on avait un papa et une maman... "

Lucie la serra plus fort.

- " Oh, mon petit coeur... "

Elle avait les larmes aux yeux. Ange se leva, bouleversé lui aussi. Pour se donner une contenance, il alla border Thibault.

- " Allez, il est l'heure de dormir maintenant. Faites de beaux rêves. "

Lucie recoucha Mégane, et l'embrassa.

- " Bonne nuit, ma chérie. "

- " Bonne nuit, Lucie. "

 

- XXXXIV -

Ils étaient redescendus, et Lucie avait proposé à Ange un café, qu'il accepta de bon coeur. En fait, ils ressentaient tous deux le besoin de partager encore quelques instants.

Pendant que Lucie préparait leurs tasses, Ange la regardait faire, avec cette expression indéfinissable, qu'elle trouvait si attirante. Au bout d'un moment, il se rendît compte qu'elle l'observait, elle aussi.

- " C'est drôle de vous voir me regarder, maintenant... Vous avez quelques jours à rattraper ! "

Elle rît de sa remarque.

- " C'est vrai... à mon tour de m'excuser, mais je vous découvre. "

- " J'imagine que vous aviez dû me donner un visage, avant. Et je pense que la réalité doit vous décevoir un peu... "

Elle posa la boite de sucre, deux cuillers et les deux tasses fumantes sur la table, puis s'assit en face de lui.

- " C'est vrai que je vous imaginais différemment. Mais je n'avais même pas votre voix pour m'aider... De toutes façons, le physique ne représente pas grand chose à mes yeux. Tout ce que je sais, c'est que vous plaisez énormément aux enfants. "

- " Tout comme vous ! Ils vous adorent, il n'y a qu'à écouter Mégane: elle est folle de vous. "

Il se passa un moment, pendant lequel Lucie ne disait mot. Ange la sentait perdue dans des réflexions dont il n'était pas difficile pour lui de comprendre la teneur. D'autant moins difficile que, dans sa tête, les mêmes pensées l'occupaient.

Elle releva soudain les yeux, et il vît qu'elle semblait perturbée. Finalement, elle se décida à lui parler.

- " Savez-vous ce qui s'est passé, avec leur père ? "

Il fronça les sourcils, d'un air surpris.

- " Le matin où leur mère est partie, en montant dans sa voiture, elle m'a dit qu'elle détestait les enfants, parce qu'ils avaient tué leur père... c'était horrible ! "

Ange tressaillit. Elle vît son visage s’empourprer de colère, et son regard se durcir tandis qu'il se redressait à moitié vers elle.

- " Ecoutez, Lucie... cette... cette femme a mis cet accident sur le dos de ses enfants parce que c'était plus facile pour elle que d'affronter la réalité en face ! Pourquoi penser que le destin peut vous séparer de celui que vous aimez, quand c'est tellement plus simple de se persuader que ses enfants sont des monstres ?... "

" Elle ne peut pas supporter l'idée qu'il n'y ait pas de responsable dans cette tragédie, c'est tout ! Alors, elle se venge sur ces gosses, qui ne peuvent même pas se défendre, et elle a même réussi à les culpabiliser... "

Reprenant son calme, il lui raconta le drame.

- " Ils allaient passer le week-end à la mer. Ils étaient partis le matin, en voiture, et ils roulaient sur la route nationale. A cette époque, Mégane avait trois ans, et Thibault sept. Leur mère les occupait avec un jeu où on doit trouver des mots commençant par une certaine lettre. Vous savez, comme ils étaient petits, ils avaient besoin d'occupations pendant le trajet... "

- " Leur mère jouait avec eux ?... "

- " Bien sûr. Il faut dire qu'à l'époque, elle était encore supportable... "

" Bref, ils jouaient tous les trois, et le père participait de temps en temps, montrant quelque chose en demandant aux enfants ce que c'était... Et puis, à un moment, ils sont passés devant un calvaire. Mégane n'en avait jamais vu, et elle l'a montré à son père, pour qu'il lui explique ce que c'était. Il a eu le mauvais réflexe de tourner les yeux pour regarder. Juste au mauvais moment, car en face un inconscient avait commencé à doubler sans prendre le temps de regarder ce qui venait dans l'autre sens... "

- " Et ils ont percuté l'autre voiture ?... "

- " Oh non, sinon à mon avis ils seraient tous morts, à l'heure actuelle... Quand il a regardé de nouveau la route en face de lui, il a juste eu le temps de braquer pour éviter la voiture. En sortant de la route, ils sont partis dans le décor et la voiture s'est encastrée dans un arbre. Ils ont tous été sauvés par les ceintures de sécurité, mais le mari a eu la cage thoracique enfoncée par la colonne de direction. Il est mort peu après, à l’hôpital. "

- " C'est terrible... "

- " Leur mère n'a pas supporté le choc... elle était en pleine crise de nerfs, et ils ont dû l'hospitaliser, elle aussi... elle est restée sous calmants pendant un mois. "

- " Le choc a dû être énorme pour elle... "

- " C'est vrai, mais ça ne justifie rien de son comportement vis-à-vis des enfants. Je ne peux pas accepter l'idée qu'elle leur ait fait supporter cette responsabilité. "

Il secoua la tête, comme pour se débarrasser de ces tristes pensées.

- " Lucie... "

Il s'interrompît, ne sachant comment exprimer ce qu'il ressentait. Après ces jours passés à la regarder sans qu'elle le voie, et à lui parler sans qu'elle l'entende, il avait bien du mal à trouver ses mots, maintenant qu'ils se trouvaient ensembles.

- " Est-ce que vous croyez au Destin ? "

Elle reposa sa tasse, qu'elle venait de porter à ses lèvres, et le regarda d'un air étonné.

- " Je... je ne sais pas, pourquoi ?... "

- " Je veux dire que si nous pouvons dorénavant nous voir, et nous parler, vous ne croyez pas que c'est une sorte de miracle du Destin ? "

Elle le regarda quelques secondes, intensément, avant de répondre.

- " Je ne sais pas ce que c'est, mais je ne regrette pas que ça soit arrivé. Les enfants m'avaient tellement parlé de vous que j'étais frustrée de ne pas pouvoir vous connaître. "

- " J'en suis heureux, moi aussi. "

Tendant le bras par dessus la table, il lui prît la main, avec douceur. Sans rien dire, le regard plongeant dans celui de Lucie, son discours était plus explicite que des mots. Elle comprît son émoi, et resta elle aussi silencieuse.

Regardant sa montre, elle eût soudain un sursaut.

- " Mon Dieu... déjà une heure du matin ! "

" Je crois qu'il est temps pour moi d'aller dormir... Leur mère revient demain soir, et j'aurai pas mal de ménage à faire avant son arrivée ! "

Elle débarrassa la table rapidement, et il l'accompagna pendant qu'elle gravissait l'escalier, sans faire de bruit, jusqu'à sa chambre. Elle entrouvrît sa porte, et se retourna vers lui.

Il se tenait devant elle, hésitant. Finalement, il parût se décider, et pencha sa tête vers la sienne. Ils échangèrent un baiser.

- " Bonne nuit, Lucie... "

Tandis qu'il s'éloignait, à reculons, le regard toujours posé sur elle, elle ne bougeait pas. Elle tendît la main vers lui. Dans ses yeux, il lût ce qu'il espérait depuis toujours, sans y croire.

- " Viens... "

Leurs mains se retrouvèrent, et elle l'attira doucement à l'intérieur. De sa main libre, il referma la porte, en tenant la poignée pour ne pas réveiller les enfants.

 

- XXXXV -

 

Mégane ouvrit la porte et se jeta sur le lit.

- " Coucou !!! "

Quand, à côté de celui de Lucie, elle découvrît le visage d'Ange, son sourire s'élargit.

Un peu gêné, il lui rendît néanmoins son sourire.

- " Hé... il va falloir que tu apprennes à frapper, avant d'entrer ! "

Elle était tellement excitée qu'elle ne l'écoutait pas. Gesticulant comme une anguille, elle se trémoussait pour se faufiler entre lui et Lucie.

- " Faites-moi une place ! "

Lucie ouvrît les yeux, étonnée de la trouver contre elle.

- " Et bien, en voilà des manières !... Encore toi, petite tornade brune ! "

Mégane lui sauta littéralement dessus pour l'embrasser.

- " Ma chérie... "

Thibault apparût sur le seuil de la chambre. Il portait le plateau du petit-déjeuner.

- " Heu... bonjour, je vais chercher une autre tasse. "

Lucie et Ange se regardèrent, amusés. Le naturel des enfants était désarmant.

 

- XXXXVI -

 

La journée passa rapidement. Trop vite, pour Lucie, qui voyait d'heure en heure approcher le moment fatidique de leur séparation.

Pendant une bonne partie de l'après-midi, ils jouèrent tous les quatre, profitant de leur harmonie retrouvée. Les enfants s'amusaient, insouciants, enthousiastes, mais Lucie ne cessait de penser à leur mère.

Profitant d'un moment de répit, durant lequel ils laissèrent Thibault et Mégane jouer à la balançoire, Lucie se décida à parler à Ange.

Ils s'étaient assis sur le banc de la terrasse. Un bras passé autour de sa taille, Ange regardait les enfants s'amuser.

- " Ange... que va-t'on devenir, maintenant ? Je ne sais pas comment on va pouvoir faire. "

Il se tourna vers elle, et lui prît le visage dans ses mains, avec douceur.

- " Je ne sais pas. Tout ce que je sais, c'est que j'aime les enfants, et que je t'aime, toi aussi... je ne veux pas qu'on soit séparés. "

- " Je t'aime aussi... mais je devrai partir, ce soir, quand elle sera rentrée. "

- " Je sais. "

- " Et même si elle acceptait que je vienne, de temps en temps, pour voir les enfants, je ne pourrai pas supporter cette situation, tu comprends ? "

- " Oui, je comprends... ça sera insupportable, pour moi aussi. "

Il voyait les yeux de Lucie s'embuer. Elle se jeta soudain dans ses bras, éclatant en sanglots.

- " Calmes-toi, Lucie... tout va s'arranger, tu verras. "

La serrant contre lui, caressant ses cheveux pour la réconforter, il se sentait néanmoins aussi désespéré qu'elle l'était. Devant une telle situation, ils étaient tous deux impuissants.

 

- XXXXVII -

Pendant qu'ils mangeaient, Lucie était au supplice. C'était leur dernier dîner ensembles, et elle pensait à cette femme qui, d'une minute à l'autre, allait briser le bonheur qu'elle commençait seulement à réaliser.

A chaque fois qu'elle entendait passer une voiture, Lucie sursautait. Ange s'en était aperçu, et il lui prenait la main de temps en temps, pour la réconforter. Mais il pâlissait de minute en minute.

Les enfants ne semblaient pas se rendre compte de la situation. Ils parlaient et riaient, ce qui ne faisait qu'ajouter à la tristesse de Lucie.

Mégane s'interrompît soudain au beau milieu d'une phrase, attirant sur elle le regard intrigué d'Ange et Lucie. Elle avait gardé la bouche ouverte, et regardait avec stupéfaction dans la direction de l'entrée.

- " Mégane... qu'y a-t'il, ma chérie ? "

- " La porte s'est ouverte toute seule ! "

Suivant son regard, Lucie s'aperçût qu'effectivement, la porte d'entrée était ouverte. Précédée par Ange, elle se leva pour aller vérifier. Quand il se retourna, après être sorti pour regarder à droite et à gauche, elle l'interrogea anxieusement du regard.

- " Il n'y a personne... c'est bizarre. "

Malgré l'étrangeté de la situation, elle se sentait presque soulagée, tant elle était persuadée que la Mégère allait apparaître, sur le seuil.

 

- XXXXVIII -

Après avoir ouvert la porte, la Mégère pénétra dans la maison.

- " Thibault, Mégane... c'est moi ! "

Un lourd silence régnait à l'intérieur. Elle attendit un instant, mais nulle voix ne lui répondit.

- " Hé, vous m'entendez ! "

Elle avança dans le séjour, puis jeta un coup d'oeil dans la cuisine. Mais elle ne vît personne. Intriguée, elle monta à l'étage.

Dans la chambre des enfants, le lit était impeccablement fait, et aucun jouet ne traînait. Elle inspecta les autres pièces, sans trouver quiconque.

- " Nom de ... "

Elle redescendît l'escalier en jurant. A travers la vitre de la porte-fenêtre, elle parcourût du regard le jardin, en vain.

 

- XXXXIX -

Ange referma la porte.

- " Il n'y a même pas de vent... c'est vraiment étrange. "

Lucie le regardait, interloquée. Il la rassura des yeux.

- " Ne t'inquiètes pas, elle devait être mal fermée. "

" Allez... finissons de manger, ça refroidit. "

 

- XXXXX -

Quand elle entendit la porte se refermer, la Mégère se retourna.

- " Ah, enfin vous êtes... "

Elle s'arrêta, car elle s'adressait au vide.

- " Si c'est une plaisanterie, je vous assure qu'elle ne me fait pas rire ! "

Se précipitant vers la porte, elle l'ouvrît brusquement. Dehors, contrairement à toute attente, elle ne vît personne.

 

- XXXXXI -

Interrompus une nouvelle fois, alors qu'ils s'étaient remis à manger, Lucie et Ange regardaient la porte, qui était à nouveau grande ouverte.

Avec un sourire, Ange se leva pour aller la refermer.

- " Décidément... je crois que cette porte aurait besoin d'être réparée ! "

 

F I N

 

Tous droits réservés par Franck Lefèvre © 07/09/1996.

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Lune Rouge
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