UN HOMME SANS HISTOIRE...
Achille
Lépine est accoudé sur la rambarde de son balcon. Il
guette. Achille habite au septième étage d’un
immeuble qui en compte autant. Il n’y a personne au-dessus de lui…
il n’y a jamais eu personne au-dessus de lui ! Monsieur Achille
Lépine a toujours été seul commandant à
bord d’une existence sans histoire qui, forcément,
n’intéresse personne. Sauf lui, bien entendu, puisque c’est
la sienne !
Dans
son petit appartement où il navigue en solitaire, rien de
notoire n’accroche le regard, pas même la reproduction d’une
toile de Maître, puisque, je le répète, Achille
n’a jamais eu de maître. Il n’a d’ailleurs jamais éprouvé
le besoin d’en avoir, il roule tout seul, sans faire de vagues. Sa
vie est lisse comme la peau d’un bébé, claire comme
de l’eau de roche, banale comme un récit truffé de
lieux communs ! Aujourd’hui ressemble à hier et demain,
c’est déjà aujourd’hui ! Il n’y aura, dès
lors, ni déception, ni surprise et, ce qui se passera au-delà
du bout de son temps, il n’en a cure !
Achille entretient-il des regrets ? Aucun… pas
même celui de voir le temps passer beaucoup trop vite ! Soit
dit en passant, peut-on nourrir des regrets face à un concept
qui nous échappe ?
A l’inverse d’Achille, le temps est sans
limite. C’est la règle du jeu, les dés ne sont pas
pipés, on est fixé dès le départ. Que
peut bien faire alors Lépine pour remplir au mieux cette
période délimitée qui lui a été
allouée sur Terre ? Guetter ? Guetter qui ? Guetter quoi
? Le facteur ? Certainement pas, puisqu’il n’attend de nouvelles
de personne. Le flic du quartier ? Pas davantage, il est en règle
et n’a donc rien à se reprocher ! La concierge ? Il l’évite
autant qu’il le peut, l’arthrose du mari de la bignole et ses
problèmes de varice ne l’émeuvent guère ! La
mort ? Il est encore trop tôt pour y penser !
N’est-ce pas déprimant de n’attendre
personne, de ne plus rien espérer ? Non mais, quel culot
d’affirmer qu’Achille n’espère plus rien et n’attend
personne !
Au contraire, si Achille Lépine est
accroché au garde-fou de son balcon, c’est pour une raison
très précise, une motivation lumineuse qui se présente
sous le nom de Mademoiselle Lucie et sous la forme affriolante d’une
cinquantaine de kilos de chair rose, fraîche, quelques grammes
de tissus, cela dépend de la saison, une paire de talons
aiguilles et une chevelure soyeuse, toujours impeccablement peignée.
Notre homme ferait-il partie de la confrérie des chevaliers de
la brosse ? Serait-il un impénitent coureur du tour de taille,
un incurable pourfendeur de la morale la plus austère, ou,
tout bêtement, un simple voyeur titillé par une
appétence refoulée ?
Rien de tout cela, n’en déplaise aux
amateurs de ragots et aux lecteurs assidus de canards à la
déontologie inversée. Achille, faut-il le rappeler, est
un homme sans histoire, qui refuse de s’en créer par crainte
de la voir jetée en pâture au public.
Quand elle surgit de son habitation, Mademoiselle
Lucie, se précipite vers l’arrêt de l’autobus situé
quelques mètres plus loin, en contrebas de la chaussée.
Elle agite le bras pour que le chauffeur arrête le véhicule.
Achille consulte sa montre-bracelet : le car enlève la
belle puis démarre à huit heures trente précises
comme chaque jour. Mademoiselle Lucie ne reviendra qu’en début
de soirée.
Où va-t-elle ainsi, semblant toujours
pressée, courant après quelque invisible destin ?
Quelle importance, elle ne s’appelle même pas Lucie ! Lépine
ne s’est jamais donné la peine de connaître son nom,
il l’a appelée Mademoiselle Lucie parce que « ça
lui va bien » ! Un surnom passe-partout pour un personnage clé
dans une histoire qui n’en est pas une, puisque, Achille Lépine
refuse d’en avoir, même la moindre !
Que fait notre homme durant le reste de la journée
? Mystère. Ce locataire de la vie estime n’avoir aucun
compte à rendre à son propriétaire le temps.
Dès qu’il a quitté sa tour de
guet, Achille ferme les tentures, de manière à protéger
sa vie intime. Nul ne sait ce qui se trame derrière ces grands
morceaux de tissu noir. Une oreille bien exercée peut capter
le grincement d’une scie dans son mouvement de va-et-vient ou le
bruit étouffé d’une masse s’abattant sur quelque
chose de mou. Des sons atténués qui ne perturbent en
rien la paix régnant dans l’habitation et qui sont à
mille lieues d’intriguer les voisins du sieur Lépine.
Ceux-ci savent qu’ils ont affaire à un homme sans histoire.
Il est donc inutile de s’inquiéter ou de s’alarmer.
Pourtant, un jour le vieil Abraham, le locataire
du sixième, en a touché un mot à la pipelette,
mais sans intention de troubler la tranquillité de l’immeuble.
L’homme éprouvait simplement le désir de parler à
quelqu’un, sachant bien que la gardienne à cause de ses
soucis, l’arthrose de son mari et des varices qui l’empêchent
de rester longtemps debout, n’avait guère le temps de
grimper jusqu’au septième !
Si Abraham avait engagé la conversation
avec la pipelette, c’était davantage pour se dégourdir
la mâchoire que pour s’adonner à une vile délation.
Il vit seul et redoute qu’une pratique trop peu usuelle de la
langue ne l’empêche un jour du plaisir de s’exprimer.
Alors, angoissé par cette peur infantile, il recherche la
compagnie pour deviser de tout et de rien. Bien sûr, quelques
esprits chagrins rétorqueront qu’il lui suffit de se parler
à lui-même. Abraham n’est pas sot, il y a déjà
songé. Mais que pourrait-il se dire ? Anonner des banalités
à autrui, passe encore, mais à soi-même ! Ce
serait avoir piètre opinion de sa personne ! Et puis, dans le
but louable de s’épargner, ne serait-il pas tentant de
s’enfermer dans le silence ?
« Rester coi » pour Achille Lépine
ne pose pas un problème. D’ailleurs, puisqu’il n’a pas
d’histoire, il se confine dans un mutisme aussi épais que
les murs de la cathédrale d’Albi, une retraite que personne
n’aurait l’idée d’investir. Lorsqu’il sort et qu’il
croise une de ses connaissances, un hochement de tête décourage
toute tentative de dialogue. Il ne daigne même pas parler de la
pluie ou du beau temps, au fond, quel en serait l’intérêt
? Qu’est-ce que cela apporterait dans son existence ? Achille
s’adapte à toutes les saisons, dès lors, point besoin
de discourir là-dessus ! Un homme sans histoire en accord
avec lui-même !
Cependant, il existe un domaine qui pourrait
délier sa langue, un domaine qui constitue sa grande force
mais aussi sa cruelle et douce faiblesse… son talon d’Achille…
l’art culinaire et ces bons petits plats qu’il mijote, ses
recettes maison à l’arôme si particulier, ces odeurs
spécifiques exhalées de ses fourneaux, cette chair si
tendre et si fraîche qu’il prépare suivant un
cérémonial immuable : pointilleux comme un photographe
qui, dans sa chambre noire, développe ses clichés, en
choisit les meilleurs, puis élimine les déchets.
Précautionneux ainsi qu’un chef coq, il découpe les
morceaux pour les assaisonner au goût délicat de son
palais. Méticuleux à l’image d’un enquêteur,
il classe les différents éléments dans son
congélateur comme autant de pièces précieuses.
Achille regarde l’horloge suspendue au-dessus du
frigo. Mademoiselle Lucie ne va plus tarder à rentrer. Il
s’installe sur son balcon et attend. Le soir chemine sur la ville.
Un peu partout des lumières s’allument dans les foyers. Des
voitures, tous feux éteints, sont garées au bas des
immeubles.
Bientôt, la cité n’est plus qu’un
murmure. L’autobus, illuminé comme un jour de fête,
arrive à l’heure. Mademoiselle Lucie s’en libère et
regagne sa demeure d’un pas alerte.
Achille Lépine s’attarde encore un peu
sur son perchoir. Des idées de mets délicieux
accompagnés de vins choisis lui viennent en tête et le
font saliver. Des appellations contrôlées défilent
dans un esprit qui ne l’est plus guère, lui, contrôlé,
depuis qu’il a cédé à la panique devant
l’inconscience criminelle de ses semblables. Il y a bien longtemps
que viandes de vaches folles ou bourrées à la dioxine
ont été proscrites de sa table, pour céder la
place à des chairs plus douces, plus délicates et plus
digestes… comme celles de Mademoiselle Lucie dont il se promet
d’apprécier, bientôt, la tendreté !
N’en doutons point, celle-là comblera la
splendide marmite à pression qu’Achille s’est offerte pour
la nouvelle année. Par respect pour cette ravissante créature,
il se montrera digne dans le choix de la préparation.
Pour commencer, en guise d’amuse-gueule, comme
s’il absorbait une huître, il gobera les yeux, délicieusement
citronnés, en les faisant sauter d’un coup sec de leur
orbite.
Des aromates de première qualité
agrémenteront ensuite l’incomparable saveur de la chair
fraîche, si insipide autrement.
Une sauce piquante, à base de pili-pili,
relèvera en un délectable bouquet la fadeur naturelle
des bras trop maigres de la jeune femme.
Les cuisses seront farcies d’épices
embaumées, à l’exotisme nostalgique.
Les doigts des pieds et des mains, arrosés
d’un nuage de Porto Cruz, seront suçotés,
l’auriculaire pointé vers le haut en signe de remerciement à
quelque gracieuse mansuétude divine.
Le tronc, lui, bénéficiera d’un
traitement particulier. Passé à la broche, doré
et à point, il sera servi sur un plat de riz baignant dans des
coulis de légumes divers.
De l’épine dorsale, il extirpera la
substantielle moelle qu’il couchera sur un morceau de pain encore
chaud, parfumé à l’ail.
Les seins, aspergés de chocolat et de crème
fraîche, auront la prestance d’un appétissant
Saint-Honoré.
Quant aux fesses, bien cuites, elles s’offriront
en délicieux melons d’amour confis dans le miel.
Fin gourmet, Achille Lépine fera durer le
festin pour la plus grande jouissance de ses papilles gustatives
comblées au-delà de l’ordinaire. Il prolongera le
plaisir de la mastication d’un tel mets en l’accompagnant du plus
gouleyant des grands crus.
Et c’est le cœur serré qu’il se
préparera à ingurgiter l’ultime, délicat,
odoriférant, onctueux, succulent morceau de Mademoiselle
Lucie.
Achille se régale à ces
pantagruéliques pensées. Demain, il s’en ira quérir
les différents condiments. Il ne lui restera plus, alors, qu’à
cueillir la jeune femme comme un beau fruit mûr qu’il lui
tarde de croquer.
Mais, chut ! Il ne faut en parler à
personne et surtout pas à la police ! Achille Lépine,
je le dis pour la dernière fois, ne veut pas d’histoire !
Texte © Alain MAGEROTTE..