Lune Rouge

Un homme sans histoire

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UN HOMME SANS HISTOIRE...

Alain MAGEROTTE

 

Achille Lépine est accoudé sur la rambarde de son balcon. Il guette. Achille habite au septième étage d’un immeuble qui en compte autant. Il n’y a personne au-dessus de lui… il n’y a jamais eu personne au-dessus de lui ! Monsieur Achille Lépine a toujours été seul commandant à bord d’une existence sans histoire qui, forcément, n’intéresse personne. Sauf lui, bien entendu, puisque c’est la sienne !

Dans son petit appartement où il navigue en solitaire, rien de notoire n’accroche le regard, pas même la reproduction d’une toile de Maître, puisque, je le répète, Achille n’a jamais eu de maître. Il n’a d’ailleurs jamais éprouvé le besoin d’en avoir, il roule tout seul, sans faire de vagues. Sa vie est lisse comme la peau d’un bébé, claire comme de l’eau de roche, banale comme un récit truffé de lieux communs ! Aujourd’hui ressemble à hier et demain, c’est déjà aujourd’hui ! Il n’y aura, dès lors, ni déception, ni surprise et, ce qui se passera au-delà du bout de son temps, il n’en a cure !

Achille entretient-il des regrets ? Aucun… pas même celui de voir le temps passer beaucoup trop vite ! Soit dit en passant, peut-on nourrir des regrets face à un concept qui nous échappe ?

A l’inverse d’Achille, le temps est sans limite. C’est la règle du jeu, les dés ne sont pas pipés, on est fixé dès le départ. Que peut bien faire alors Lépine pour remplir au mieux cette période délimitée qui lui a été allouée sur Terre ? Guetter ? Guetter qui ? Guetter quoi  ? Le facteur ? Certainement pas, puisqu’il n’attend de nouvelles de personne. Le flic du quartier ? Pas davantage, il est en règle et n’a donc rien à se reprocher ! La concierge ? Il l’évite autant qu’il le peut, l’arthrose du mari de la bignole et ses problèmes de varice ne l’émeuvent guère ! La mort ? Il est encore trop tôt pour y penser !

N’est-ce pas déprimant de n’attendre personne, de ne plus rien espérer ? Non mais, quel culot d’affirmer qu’Achille n’espère plus rien et n’attend personne !

Au contraire, si Achille Lépine est accroché au garde-fou de son balcon, c’est pour une raison très précise, une motivation lumineuse qui se présente sous le nom de Mademoiselle Lucie et sous la forme affriolante d’une cinquantaine de kilos de chair rose, fraîche, quelques grammes de tissus, cela dépend de la saison, une paire de talons aiguilles et une chevelure soyeuse, toujours impeccablement peignée. Notre homme ferait-il partie de la confrérie des chevaliers de la brosse ? Serait-il un impénitent coureur du tour de taille, un incurable pourfendeur de la morale la plus austère, ou, tout bêtement, un simple voyeur titillé par une appétence refoulée ?

Rien de tout cela, n’en déplaise aux amateurs de ragots et aux lecteurs assidus de canards à la déontologie inversée. Achille, faut-il le rappeler, est un homme sans histoire, qui refuse de s’en créer par crainte de la voir jetée en pâture au public.

Quand elle surgit de son habitation, Mademoiselle Lucie, se précipite vers l’arrêt de l’autobus situé quelques mètres plus loin, en contrebas de la chaussée. Elle agite le bras pour que le chauffeur arrête le véhicule. Achille consulte sa montre-bracelet : le car enlève la belle puis démarre à huit heures trente précises comme chaque jour. Mademoiselle Lucie ne reviendra qu’en début de soirée.

Où va-t-elle ainsi, semblant toujours pressée, courant après quelque invisible destin ? Quelle importance, elle ne s’appelle même pas Lucie ! Lépine ne s’est jamais donné la peine de connaître son nom, il l’a appelée Mademoiselle Lucie parce que « ça lui va bien » ! Un surnom passe-partout pour un personnage clé dans une histoire qui n’en est pas une, puisque, Achille Lépine refuse d’en avoir, même la moindre ! 

Que fait notre homme durant le reste de la journée  ? Mystère. Ce locataire de la vie estime n’avoir aucun compte à rendre à son propriétaire le temps.

Dès qu’il a quitté sa tour de guet, Achille ferme les tentures, de manière à protéger sa vie intime. Nul ne sait ce qui se trame derrière ces grands morceaux de tissu noir. Une oreille bien exercée peut capter le grincement d’une scie dans son mouvement de va-et-vient ou le bruit étouffé d’une masse s’abattant sur quelque chose de mou. Des sons atténués qui ne perturbent en rien la paix régnant dans l’habitation et qui sont à mille lieues d’intriguer les voisins du sieur Lépine. Ceux-ci savent qu’ils ont affaire à un homme sans histoire. Il est donc inutile de s’inquiéter ou de s’alarmer.

Pourtant, un jour le vieil Abraham, le locataire du sixième, en a touché un mot à la pipelette, mais sans intention de troubler la tranquillité de l’immeuble. L’homme éprouvait simplement le désir de parler à quelqu’un, sachant bien que la gardienne à cause de ses soucis, l’arthrose de son mari et des varices qui l’empêchent de rester longtemps debout, n’avait guère le temps de grimper jusqu’au septième ! 

Si Abraham avait engagé la conversation avec la pipelette, c’était davantage pour se dégourdir la mâchoire que pour s’adonner à une vile délation. Il vit seul et redoute qu’une pratique trop peu usuelle de la langue ne l’empêche un jour du plaisir de s’exprimer. Alors, angoissé par cette peur infantile, il recherche la compagnie pour deviser de tout et de rien. Bien sûr, quelques esprits chagrins rétorqueront qu’il lui suffit de se parler à lui-même. Abraham n’est pas sot, il y a déjà songé. Mais que pourrait-il se dire ? Anonner des banalités à autrui, passe encore, mais à soi-même ! Ce serait avoir piètre opinion de sa personne ! Et puis, dans le but louable de s’épargner, ne serait-il pas tentant de s’enfermer dans le silence ?

« Rester coi » pour Achille Lépine ne pose pas un problème. D’ailleurs, puisqu’il n’a pas d’histoire, il se confine dans un mutisme aussi épais que les murs de la cathédrale d’Albi, une retraite que personne n’aurait l’idée d’investir. Lorsqu’il sort et qu’il croise une de ses connaissances, un hochement de tête décourage toute tentative de dialogue. Il ne daigne même pas parler de la pluie ou du beau temps, au fond, quel en serait l’intérêt  ? Qu’est-ce que cela apporterait dans son existence ? Achille s’adapte à toutes les saisons, dès lors, point besoin de discourir là-dessus ! Un homme sans histoire en accord avec lui-même !

Cependant, il existe un domaine qui pourrait délier sa langue, un domaine qui constitue sa grande force mais aussi sa cruelle et douce faiblesse… son talon d’Achille… l’art culinaire et ces bons petits plats qu’il mijote, ses recettes maison à l’arôme si particulier, ces odeurs spécifiques exhalées de ses fourneaux, cette chair si tendre et si fraîche qu’il prépare suivant un cérémonial immuable : pointilleux comme un photographe qui, dans sa chambre noire, développe ses clichés, en choisit les meilleurs, puis élimine les déchets. Précautionneux ainsi qu’un chef coq, il découpe les morceaux pour les assaisonner au goût délicat de son palais. Méticuleux à l’image d’un enquêteur, il classe les différents éléments dans son congélateur comme autant de pièces précieuses.

Achille regarde l’horloge suspendue au-dessus du frigo. Mademoiselle Lucie ne va plus tarder à rentrer. Il s’installe sur son balcon et attend. Le soir chemine sur la ville. Un peu partout des lumières s’allument dans les foyers. Des voitures, tous feux éteints, sont garées au bas des immeubles.

Bientôt, la cité n’est plus qu’un murmure. L’autobus, illuminé comme un jour de fête, arrive à l’heure. Mademoiselle Lucie s’en libère et regagne sa demeure d’un pas alerte.

Achille Lépine s’attarde encore un peu sur son perchoir. Des idées de mets délicieux accompagnés de vins choisis lui viennent en tête et le font saliver. Des appellations contrôlées défilent dans un esprit qui ne l’est plus guère, lui, contrôlé, depuis qu’il a cédé à la panique devant l’inconscience criminelle de ses semblables. Il y a bien longtemps que viandes de vaches folles ou bourrées à la dioxine ont été proscrites de sa table, pour céder la place à des chairs plus douces, plus délicates et plus digestes… comme celles de Mademoiselle Lucie dont il se promet d’apprécier, bientôt, la tendreté !

N’en doutons point, celle-là comblera la splendide marmite à pression qu’Achille s’est offerte pour la nouvelle année. Par respect pour cette ravissante créature, il se montrera digne dans le choix de la préparation.

Pour commencer, en guise d’amuse-gueule, comme s’il absorbait une huître, il gobera les yeux, délicieusement citronnés, en les faisant sauter d’un coup sec de leur orbite.

Des aromates de première qualité agrémenteront ensuite l’incomparable saveur de la chair fraîche, si insipide autrement.

Une sauce piquante, à base de pili-pili, relèvera en un délectable bouquet la fadeur naturelle des bras trop maigres de la jeune femme.

Les cuisses seront farcies d’épices embaumées, à l’exotisme nostalgique.

Les doigts des pieds et des mains, arrosés d’un nuage de Porto Cruz, seront suçotés, l’auriculaire pointé vers le haut en signe de remerciement à quelque gracieuse mansuétude divine.

Le tronc, lui, bénéficiera d’un traitement particulier. Passé à la broche, doré et à point, il sera servi sur un plat de riz baignant dans des coulis de légumes divers.

De l’épine dorsale, il extirpera la substantielle moelle qu’il couchera sur un morceau de pain encore chaud, parfumé à l’ail.

Les seins, aspergés de chocolat et de crème fraîche, auront la prestance d’un appétissant Saint-Honoré.

Quant aux fesses, bien cuites, elles s’offriront en délicieux melons d’amour confis dans le miel.

Fin gourmet, Achille Lépine fera durer le festin pour la plus grande jouissance de ses papilles gustatives comblées au-delà de l’ordinaire. Il prolongera le plaisir de la mastication d’un tel mets en l’accompagnant du plus gouleyant des grands crus.

Et c’est le cœur serré qu’il se préparera à ingurgiter l’ultime, délicat, odoriférant, onctueux, succulent morceau de Mademoiselle Lucie.

Achille se régale à ces pantagruéliques pensées. Demain, il s’en ira quérir les différents condiments. Il ne lui restera plus, alors, qu’à cueillir la jeune femme comme un beau fruit mûr qu’il lui tarde de croquer.

Mais, chut ! Il ne faut en parler à personne et surtout pas à la police ! Achille Lépine, je le dis pour la dernière fois, ne veut pas d’histoire !

 

Texte © Alain MAGEROTTE..


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