Lune Rouge

La preuve

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LA PREUVE

Alain MAGEROTTE

 

A une époque pas si lointaine, la vie avait pris ses quartiers dans cette vaste demeure, entraînant ses locataires dans un tourbillon où se relayaient bons et moins bons moments.

Une sympathique famille qui n’avait guère le loisir de s’inquiéter de la fuite du temps. Dès lors, elle ne prit garde aux rides qui se creusaient, aux enfants qui grandissaient, aux départs qui se profilaient… autant de coups de semonce envoyés par dame solitude et son compagnon, le silence, qui, à la longue, investirent des lieux qu’occupe encore, abandonné de tous, le vieux Simon et… des choses de la maison désappointées ; bien que personne ne soupçonnât qu’elles fussent capables d’éprouver le moindre sentiment. Et pourtant…

… L’inspecteur Miller, désigné pour l’enquête, parce qu’il en a vu d’autres dans sa longue carrière, s’attend, en pénétrant à l’intérieur de la maison en briques rouges, à évoluer dans un climat inhospitalier créé par les choses ! Toutefois, le policier n’en a cure. Ce qui l’intéresse, c’est de découvrir la preuve que le vieux Simon, après s’être débarrassé de son enveloppe charnelle, fait partie des meubles et qu’ainsi, il ne sera pas nécessaire de draguer les étangs ou passer les bois au crible pour retrouver son corps.

L’enveloppe charnelle du vieillard était devenue trop provocante pour les choses de la maison… elle rappelait, par sa décrépitude, que le vieux Simon s’était montré impuissant face au temps et n’avait pu, dès lors, endiguer un exode qui allait plonger la demeure dans un état proche de l’abandon.

Comme le feu qui couve sous la cendre, la grogne couve donc sous le silence qui s’est installé derrière les lattes en bois des volets baissés contre lesquels viennent mourir les bruits de la rue.

Des volets toujours clos qui ont incité les voisins à prévenir la police. 

« Comment peut-on en arriver là ?

-  Une si chouette famille, M’sieur l’inspecteur…

-  C’est la maman qu’est « partie » la première… une femme aimante, douce, dévouée, sportive… tous les matins, elle s’imposait des kilomètres à vélo… un jour, elle n’est pas rentrée… un chauffard, ivre, l’avait percutée… elle est morte sur le coup… un drame épouvantable… et puis l’exode, naturel celui-là, a commencé… abandonnant Simon, le patriarche, au milieu de ses souvenirs… dans une demeure devenue sombre, sinistre… 

-  L’aîné des trois enfants ? une « tête » comme on dit ; il a fait des études d’ingénieur… il est parti vivre au Canada et n’est jamais revenu… même pas pendant les vacances…

-  La seconde était une artiste… que d’heures passées au piano ! je pense qu’elle a décroché un prix au Conservatoire… après cela, elle est montée à Paris… elle doit sûrement donner des concerts…

-  Le petit dernier ? il voulait être écrivain. Je crois qu’à quinze ans, il avait lu tout Proust et Zola. Quelle culture ! lui aussi s’est tiré sans espoir de retour. On dit qu’il est devenu un romancier à succès bien que j’ai pas encore vu de livre à son nom… l’a dû prendre un pseudonyme… »

L’inspecteur Miller entame son tour d’inspection par la salle de séjour où trône, dans l’angle principal, le piano rendu nostalgique au souvenir des mains expertes qui caressaient ses touches mélodieuses. Privé de gammes, il en a pris bonne note et son parti à contre cœur.

Une imposante bibliothèque couvre tout un pan de mur. Ses rayons plient sous le poids des livres. Sa majesté pleine de glaces, insensible à la douleur de ses « petits bras », est prête à abandonner son orgueil pour quémander que l’on fasse à nouveau appel à son immense savoir.

Le tapis de la salle de séjour, acheté dans un souk, est désorienté à l’idée de ne plus feutrer les pas des jeunes femmes sur sa peau laineuse en lorgnant, coquin impénitent, leurs jambes exquises sous des jupes aux couleurs chatoyantes.

Groupés sur un dressoir, des cadres ébréchés protègent des photos prises à des périodes diverses. Les plus anciennes, jaunies par les années, restituent des images d’aïeux à la pose hésitante. Les plus récentes, répercutent la décontraction de personnages mieux familiarisés avec l’indiscret objectif. Des instantanés courant après un bonheur à jamais enfoui.

L’inspecteur Miller a l’impression que l’atmosphère s’alourdit au fur et à mesure de sa recherche. Il a hâte de mettre la main sur cette satanée preuve. Le policier poursuit sa perquisition dans la salle à déjeuner. Un coucou y a suspendu son vol dans un vide que rien ne semble devoir combler. Au milieu de la pièce, une table en chêne a conservé dans les plis d’une nappe poudreuse, comme des secrets jalousement gardés, les propos enregistrés au cours des dîners de famille se prolongeant tard dans la soirée.

Les six chaises, qui la ceinturent, se languissent de l’absence des vibrations, parfois pénibles, souvent jubilatoires, que leur dispensaient d’imposants postérieurs ou d’incendiaires croupes.

La sonnerie du téléphone apporte son écot à la désolation en répondant aux abonnés absents.

Une moiteur suffocante s’est infiltrée dans la maison pour accabler davantage, si c’était encore possible, l’air ambiant. L’inspecteur Miller s’éponge le front en pénétrant dans une pièce contiguë à la salle à déjeuner garnie d’un unique bureau à la taque polie dans un matériau grossier contrastant avec le bois en noyer d’origine composant le reste du meuble. Il dissimule, dans ses tiroirs, une correspondance tissée avec des parents ou amis ainsi qu’un carnet d’adresses.

« La preuve se trouve peut-être là… » se dit, sans trop y croire, le policier qui, pour la forme, fait défiler à vitesse accélérée les feuilles du carnet avant de parcourir le courrier en diagonale.

« Non, elle doit être plus apparente… mise en évidence… » 

Il replace lettres et carnet dans le tiroir. En refermant celui-ci, Miller imagine que les choses doivent être reconnaissantes à Simon de ne plus le voir s’exhiber dans la peau de celui par lequel toute cette désolation est arrivée. L’ont-elles pardonné pour autant ?… Ce n’est pas le problème du policier…

Des objets divers encombrent le bureau ; sous-main, règle, coupe-papier, stylo, bics. Pas de quoi retenir l’attention de l’inspecteur Miller. Celui-ci s’engage dans un escalier, menant à l’étage, qui serpente dans une ambiance curieuse et subtile, faite de mystère et d’apaisement. Prenant pied sur un large palier, le policier reprend son souffle.

Dans la chambre à coucher, Miller découvre un lit à peine défait, comme si son résidant avait veillé à ne point trop froisser des draps susceptibles de servir encore. Deux tables de nuit entourent la couche. Leur froide rigidité toise une monumentale garde-robe où s’empilent, repassées, des chemises, aux couleurs tantôt unies, tantôt bariolées. La penderie voisine, tout aussi bienveillante, aligne sur ses cintres, des costumes sombres à l’odeur de naphtaline. Des tubes de crème et des fioles de parfum occupent la surface d’une toilette pour l’aider à mieux affronter une insoutenable solitude.

Dans une pièce servant de fourre-tout ; une étagère recouverte d’un drap masque à la vue des piles de journaux et de magazines ainsi qu’un fer à repasser. Des cassettes vidéos et des DVD sont rangés sur des rayonnages rudimentaires, suggérant bien les soirées familiales consacrées à l’aventure, au frisson ou au rire.

L’attention de Miller est attirée par un manuscrit scotché grossièrement, au moyen d’un papier collant, sur un guéridon coincé entre la porte et l’étagère. Le policier sait qu’il la tient enfin, sa fameuse preuve. D’un coup sec, il arrache le manuscrit de son support…

L’écriture est ferme. Les mots sont simples mais effroyables par leur association…

Ce jour, les choses sont, une fois de plus, passées à l’attaque en me faisant ressentir, par leur froide apparence et d’effrayants craquements, leur détermination à me faire payer chèrement cet état d’abandon. Mes angoisses me sont alors aussitôt revenues. Je n’en serai donc jamais quitte ? Envahissantes, possessives, elles me grignotent l’âme, la cervelle, les sens tout entiers. A ces angoisses obsédantes s’est accouplée la terreur de sombrer dans la folie.

Voilà les horreurs qui me guettent. J’en suis venu à les personnifier, je les vois, jaugeant ma capacité de résistance à leurs assauts. Les traits de ces démons, défigurés par la hargne, la méchanceté, la haine, font de ma vie un enfer. Et toutes ces choses qui m’entourent, me jugeant responsable de tous les maux, demeurent insensibles aux angoisses qui m’oppressent puisqu’elles les causent… les encouragent même par leurs attitudes.

La vague m’assaille de nouveau, ma raison s’égare. Je serre les accoudoirs du fauteuil à m’en déchirer les mains… une vengeance personnelle ? 

Je songe au suicide… est-ce de la lâcheté ou du courage ? C’est selon… dans ma situation, je le qualifierais de sauvetage, mais, cela n’arrangerait pas les choses. Elles seraient furieuses de ma tentative de leur échapper… qu’importe, je serais mort… je les crois cependant capables de me faire payer très cher mon geste en me poursuivant dans l’Au-delà… l’Au-delà, n’y ont-elles déjà pas un pied ?… Ça pourrait être pire que ce que je vis…

Je me sens complètement démuni et à leur merci…rien au monde ne pourra m’en défaire. Les médecins sont étrangers à ce genre de mal et les psychiatres se réservent les cas moins ardus.

Me voici repris de vertige, prêt à m’écrouler. Je ferme les yeux, terrassé à nouveau par un regain de malaise, une hausse de dégoût. Inconsciemment, ma bouche laisse échapper un cri, un appel à l’aide que nul n’entendra et qui ne me soulage pas. Comment tout cela se terminera-t-il ?… Y aura-t-il une fin ?… J’ai beau me creuser la tête, je ne vois pas d’autre alternative, d’autre échappatoire, d’autre issue, que la mort avec, comme je l’ai dit, le risque que cela comporte.

Et voilà que j’en reviens au suicide… l’unique solution ! Mais, comment le concrétiser ?… L’arme à feu, le poison, la corde ?… Ou encore, la chute, la noyade ?…

Je pencherais plutôt pour l’arme à feu, bien que ce ne soit pas la plus propre… j’ai souvenir d’un pauvre gars qui s’était donné la mort en se tirant une balle dans la bouche. Le plafond du local où il se trouvait était éclaboussé de sa cervelle sanguinolente, et ce n’était pas beau à voir.

La corde répand moins de sanies mais elle provoque une érection mal à propos. Le poison fait souffrir en tordant les boyaux… quant à la chute, elle est très douloureuse en brisant les os sans garantir la mort.

Alors, la noyade aurait-elle ma préférence ? C’est d’autant plus possible que, ne sachant pas nager, je coulerais à pic dans l’instant même. Seulement, c’est sans compter avec les répugnantes bestioles vivant dans l’eau, notamment les nèpes ou punaises d’eau et les rats qui y pullulent.

Une fin aussi misérable me soulève le cœur. J’ai parfois pensé à me précipiter sous un tram ou sous les roues d’un camion, mais il existe toujours une possibilité d’en sortir.

Et si j’offrais un contrat à un tueur ?… Ça me coûterait une grosse somme d’argent, et, le résultat n’est pas forcément sûr.

Mes angoisses reviennent au grand galop pour me saisir à la gorge… ah, si elles pouvaient m’étrangler ! Mais non, c’est la torture profondément enclavée dans tout mon corps. Je tressaute de mal, j’implore une fin quelle qu’elle soit… et qui ne vient pas. Ma souffrance est sans limite. Mouillé de sueur et de peur, je subis une véritable déchirure du corps et de l’esprit. Harcelé sans répit par ces choses devenues immondes, je suis aux abois, prêt au pire… ce pire qui serait, après tout, le bienvenu…

Euréka ! Aujourd’hui, j’entrevois le bout du tunnel de mes souffrances… pourquoi n’ai-je pas accédé plus vite au désir des choses ?… Ma stupide prétention d’homme, sans doute… les choses ont pourtant toujours été claires avec moi… elles veulent ma peau… Qu’elles la prennent donc !… Je suis même prêt à les aider à me délester de mon ignoble carcasse d’humain… ma déchéance corporelle alors soustraite à leur vue, nous nous traînerons, les choses et moi, dans une cohabitation moins pénible à vivre…

L’inspecteur Miller glisse le document dans sa poche, redescend l’escalier et prend soin de fermer la porte de la maison en sortant.

Quand il se retrouve assis derrière son bureau, le policier range la lettre dans une chemise sur la couverture de laquelle il indique, en caractères majuscules à l’aide d’un marqueur de couleur noire, SIMON, AFFAIRE CLASSÉE.

 

Texte © Alain MAGEROTTE..


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