LE DÉMON DE MIDI
Dès
qu’une contrariété se met en travers de sa route,
Valentin Lepersault soupçonne le Grand Architecte de lui
chercher des misères. Alors, le sourcil arqué, il
fustige d’un regard noir l’imposante croix qui chapeaute l’église
de Mérival. Il compte, par cette attitude de défi,
pousser le Tout Puissant à s’amender en compensant le
désagrément subi par un dédommagement
substantiel.
Mais,
aujourd’hui, notre Père qui est aux Cieux est allé
trop loin. Il a même carrément dépassé les
bornes : le locataire Céleste a plongé Valentin dans un
douloureux veuvage !
La
Delphine aurait eu pourtant encore de belles années devant
elle, alors pourquoi plût-il au Seigneur de la rappeler à
lui ? Car, il ne fait aucun doute que l’âme de la brave femme
volète au firmament, entre nimbus et cumulus, entre stratus et
altostratus. L’indélicat barbu aurait-il eu le coup de
foudre pour sa pulpeuse moitié lors d’une de leurs montées
au 7ème ciel ? C’est vrai qu’elle était
appétissante en diable la Delphine ; avec une paire de seins à
damner tous les Casanova auréolés du Paradis ! Et
puis, entre nous, fallait pas lui en promettre !
Valentin
oscille entre blasphème et tristesse, entre imprécation
et chagrin, entre sacrilège et désespoir. La Mariette
la semaine dernière, Augusta, il y a deux jours, et
maintenant, Delphine ! Mais, il les lui faut toutes, nom de D… ! Le
Divin serait-il polygame ?
Démiurge
ou non, il rendra des comptes ! Ave, Pater et toutes ces vaines
oraisons ne compenseront pas l’absence de la Delphine qui ne
reviendra pas, c’est certain. La résurrection est un
privilège exclusivement réservé au fils du Père
Eternel !
Bisque,
bisque rage, les moments de grâce intenses sont désormais
à ranger au placard des souvenirs. Notre homme doit se
contenter des « soyez courageux, mon fils » et des « elle
repose en paix (mon œil !) auprès du Seigneur »
égrenés avec contrition par un Monsieur le curé
plénipotentiaire.
Facile de se dérober de la sorte ! Ça
ne se passera pas comme ça, les copains ! Maintenant que
les voies du Seigneur sont devenues pénétrables,
Lepersault va affronter l’Eternel sur son terrain favori et, s’il
ose lui en faire grief, l’homme se retranchera derrière
cette excuse en béton qu’il n’a pas encore atteint l’âge
de l’abstinence sexuelle !
Désormais, en embuscade, il chassera tout
ce qui porte jupon à Mérival ! Chaque opportunité
sera mise à profit pour assouvir une sensualité
toujours en éveil et injustement brimée ! D’ailleurs,
quand on se prénomme Valentin, il est normal d’être
constamment amoureux !
Malheureusement,
entre l’intention et l’acte, le parcours, ici, s’apparente à
celui du combattant : à Mérival, le bouche à
oreille fonctionne davantage que le bouche à bouche et les
confidences murmurées à l’ombre d’un confessionnal
supplantent celles susurrées sur la moiteur de l’oreiller.
Les petites bourgeoises préfèrent s’ennuyer ferme
dans la médiocrité quotidienne et les bigotes
s’enorgueillissent de conserver, intacts, leurs bijoux de famille
rancis.
Comment pallier à cette infortune ?
Lepersault ne sait à quels saints se vouer puisqu’ils sont
tous subordonnés à celui d’En Haut ! Il lui
reste la solution d’approcher le banni d’En Bas ! Tout le monde,
à Mérival, sait comment procéder. Personne,
cependant, ne s’y risque. La peur de l’Enfer tient bon !
Ce matin-là, dès que la nappe de
brouillard, qui tapisse l’aube, se fut dissipée, Valentin
Lepersault, après s’être muni d’un sac contenant
quelques outils, gagne la sortie du village. D’un pas alerte, il
remonte les Hauts Prés jusqu’au carrefour des Trois
Routes. Il prend celle qui mène à Lanval puis,
s’engage dans le premier sentier sur sa gauche. Un sentier sinueux,
creusé de sombres ornières, qui s’enfonce dans le
ventre d’un petit bois à la végétation folle.
A plusieurs reprises, Lepersault s’écarte
du chemin tant la flore qui l’enserre brouille une piste éventrée,
de-ci de-là, par des racines gourmandes. Une zone où
perlent de minuscules sources agonisantes absorbées par
l’humus gras, lieu inexploité qu’un silence pesant
engourdi. Personne n’est propriétaire de ce secteur, bien
délimité, qui contraste avec les champs labourés
avoisinants. Les villageois l’appellent la terre du diable.
Lepersault atteint une petite clairière,
perdue dans la futaie, où se dresse le puits de
Satan, entouré d’un enchevêtrement de buissons, de
fougères, de ronces et d’épines ! Asséché,
il y a bien longtemps qu’il ne fonctionne plus.
L’homme commence à taillader à
coups de hache cette végétation encombrante qui, en
faisant écran, l’empêche d’atteindre le puits. Tout
occupé à son travail de sape, il sent confusément
qu’il n’est pas seul, que quelqu’un épie ses faits et
gestes. L’hallucination, n’est-ce pas un phénomène
inhérent à la proximité d’un site maudit ? Il
poursuit son œuvre. Des yeux, à l’affût, l’observent
en clignotant dans la pénombre d’un feuillage.
Lorsqu’il arrive au bout de sa peine, Valentin
ne perd pas de temps. Il se met à jouer avec la manivelle du
puits. Un grincement sinistre, en harmonie avec le lieu, se fait
entendre. Il tire, ensuite, à plusieurs reprises sur la chaîne
rongée par la rouille mais encore solide et apte à
supporter le poids de son corps. Les bras tendus, l’homme prend
appui sur la margelle et, d’un vigoureux rétablissement, se
retrouve accroupi sur celle-ci. S’accrochant au rebord, avec mille
précautions, il s’assied, les jambes pendant dans le vide.
Après avoir fixé son sac à outils sur le dos,
Valentin tire à nouveau sur la chaîne puis l’empoigne
à pleines mains pour entamer sa longue descente aux Enfers.
Soufflant, ahanant, il tape rageusement des pieds qui glissent sur
les pierres suintantes des parois humides.
Malgré la souffrance et le risque de se
fracasser les os à chaque mouvement, notre homme est déterminé
à aller jusqu’au bout de son calvaire.
Valentin atterrit sur le fond spongieux du puits.
Les paumes salies et rougies par les anneaux de la chaîne, il
reste prostré quelques instants pour respirer bruyamment comme
un plongeur qui émerge. Le cœur battant à grands
coups, le visage brillant de sueur, les cheveux plaqués sur le
front, il regarde vers le haut où une silhouette quitte
précipitamment son champ de vision, laissant apercevoir le
rond parfait d’un ciel bleu découpé par les limites
de la margelle. La fatigue, née d’un terrible effort,
procurerait-elle des perceptions imaginaires ? Il met, à
nouveau, cette sensation sur la réputation du site.
Nous sommes au début de l’après-midi,
Valentin ne doit plus trop tarder, l’obscurité vient tôt
en cette période de l’année.
Il se met à l’ouvrage en creusant le sol
avec frénésie, au moyen d’une pelle. Les mains
endolories, serrant fort le manche de l’outil, Lepersault creuse
encore et encore, formant ainsi une pyramide de terre mouillée
et de caillasse. L’émanation le fait tousser, la poussière
le fait crachoter. Notre homme en sera quitte pour une bronchite
mais, il ne s’en soucie guère. Il gratte, fouit, enlève
la terre comme s’il voulait atteindre son centre !
Soudain, il pousse un cri de joie ! Un corps dur
fait grincer le bord coupant de la pelle ! Délaissant
l’instrument, Valentin tombe à genoux et déblaye,
fébrilement, le reste de la glaise qui occulte, par endroits,
une petite boîte rectangulaire rougeâtre. Après en
avoir dégagé les contours, il s’empare de l’objet.
Ses mains tremblent. L’émotion est cependant plus forte que
la peur ! Tel un trophée, il brandit la boîte qu’il
secoue pour constater, ravit, qu’elle n’est pas vide.
A l’aide d’un tournevis, il force le couvercle
et découvre un parchemin roulé dans un anneau de fer.
Il l’en extrait, déroule le manuscrit et profère un
juron !
Sous la représentation terrifiante de la
Bête, agrémentée de signes cabalistiques, un
texte, en latin, donne, à coup sûr, la recette pour
rencontrer le Tout-Puissant des Enfers. Manque de pot pour Valentin,
cette langue lui est inconnue !
Monsieur le curé et le professeur de
Mérival pourraient déchiffrer ce texte mais,
accepteront-ils de le faire ? Lepersault refuse pourtant de s’être
donné tant de mal pour rien ! Chemin faisant, il trouvera bien
une idée pour convaincre l’un ou l’autre de l’aider.
Il range ses outils et la précieuse boîte,
replace à nouveau le sac sur son dos et entreprend une pénible
remontée. Les veines gonflées, suant et soufflant,
Valentin regagne le sommet, la force décuplée par la
volonté d’en sortir.
Comme il atteint la margelle, il manque de
rechuter dans le puits, frappé de stupeur en voyant Jérôme
Lampin qui l’attend devant l’amas de ronces et d’épines.
Le type a l’œil mauvais. Le moment de stupeur passé,
Lepersault harangue l’intrus.
« Que cherches-tu ? » lance-t-il,
accompagnant ses paroles d’un geste brusque du menton.
L’autre rétorque du tac au tac :
« La même chose que toi… je ne me
résous pas, moi non plus, à la perte de la
Mariette !
Ce n’est pas bien de profiter des efforts
d’autrui…
Lampin ne répond pas, brisant ainsi net
toute tentative d’explications oiseuses ou de justifications
bancales. L’affrontement est proche. A présent, ce sont deux
coqs aux ergots affûtés, prêts à en
découdre. Trop orgueilleux pour se dérober, leurs
caractères trempés les ont habitués à ne
jamais reculer.
Lorsqu’ils ne sont plus qu’à quelques
pas l’un de l’autre, ils s’arrêtent. Les yeux dans les
yeux, ils se défient. Puis, brusquement, Lampin se lance, la
tête la première, pour porter un violent coup de crâne
à l’estomac de son adversaire. Valentin l’encaisse en
poussant un ouf de douleur et s’affale. Jérôme se
précipite sur lui mais, dans un réflexe, Lepersault
esquive. Lampin s’aplatit comme une crêpe sur le sol.
Valentin, malgré les cotes endolories, se jette sur le dos de
son rival et lui tord le bras pour le contraindre à crier
grâce.
La face congestionnée, grimaçante
sous la souffrance, Jérôme sent le souffle court et
rauque de Lepersault dans sa nuque. Se servant alors de sa tête
comme d’un bélier, il la projette violemment en arrière
et vient heurter de plein fouet le front moite de Valentin. Sous la
violence du choc, celui-ci lâche son étreinte et se
retrouve, groggy, à terre.
Lampin, frottant vigoureusement son bras meurtri,
se relève en titubant puis, de rage, se met à asséner
de grands coups de pied dans le ventre de son ennemi.
Jugeant alors Lepersault hors d’état de
nuire, Jérôme, les muscles bandés, soulève
le corps pantelant de son rival, l’appuie contre la margelle, le
soulève par les pieds et le fait basculer dans le trou béant
du puits.
Jérôme Lampin n’est pas long à
chanter victoire. Il réalise, soudain, que le sac, contenant
l’objet de sa convoitise, était toujours accroché au
dos de son adversaire !
En pestant, il se met aussitôt à
tirailler la chaîne pour s’assurer de sa solidité
avant d’entreprendre, à son tour, une pénible
descente. Elle sera de courte durée ! Pris de crampes, Jérôme
lâche prise et va se briser le cou au fond du puits.
Les corps de Valentin Lepersault et de Jérôme
Lampin pourrissent désormais aux vents frais des saisons. A
Mérival, les villageois parlent, à messe basse, de leur
incursion sur la terre du diable.
Les âmes en peine de nos intrépides
soupirants, en quête de rédemption, sont assises, bien
au chaud, dans la salle d’attente du Purgatoire. Elles sont
défendues par l’esprit retors de Maître Arnold
Mensonger qui erre, de remise de peines en décisions
ajournées, dans les couloirs du Rachat, espérant
accéder un jour au Repos Eternel.
La plaidoirie qu’il a concoctée met en
exergue le fait que c’est l’amour qui a guidé les actes de
deux êtres paumés, parce que victimes expiatoires d’un
destin cruel ! L’unique faute commise aura été celle
de s’être laissé entraîner par le plus petit, le
plus inoffensif des monstres désacralisés, celui que le
Grand Lucifer, lui-même, considère avec dédain :
le démon de midi !
Texte © Alain MAGEROTTE..