Lune Rouge

Je suis un étranger

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Je suis un étranger

David CANCY

 

          Depuis combien de temps ?

          Deux, trois jours. Peut-être plus.

          Depuis le bruit des sirènes, plus rien.

 

     Le cliquetis des gouttes d’eau, résonnant régulièrement au fond du lavabo, se répandait tout autour de moi, obscurcissant ma pensée. La télévision ne fonctionnait plus, en panne depuis de nombreuses années. Le poste de radio m’apporterait bien un peu de distraction mais je n’avais pas envie. Allongé sur mon lit, j’attendais. La faim me tiraillait de pis en pis.

     Au gré des repas, j’avais amassé suffisamment de restes ou de biscuits – tenus cachés au fond de mon armoire – pour me servir les jours de grand froid, un garde-manger dont j’usais régulièrement. Quand le souper tardait, quand ils rentraient tard à la maison, quand ils oubliaient de venir me nourrir. Je ne leur en voulais pas, ils avaient bien des choses à faire de l’autre côté.

     Je fixais la tirette de ma porte, là où d’ordinaire ils m’offraient le repas. Elle ne m’avait pas apporté de lumière depuis fort longtemps. J’espérais pourtant, mais rien ne vint. Mes réserves s’amenuisaient, elles ne suffisaient plus hélas à me nourrir, et ne comblaient plus ma faim grandissante.

     Je pouvais lire, penser à autre chose. Il y avait encore tant de livres ou d’encyclopédies que je n’avais pas parcourus, ou si partiellement étudiés. Certains mériteraient d’être à nouveau découvert. Leur diversité avait forgé mon caractère, ma personnalité. Ces pages m’avaient tout appris et donné une idée de ce qu’était la vie, celle du dehors. Par elles, je découvris plus jeune ce qu’était un corps, les mathématiques, Dieu. Les étagères de ma chambre étaient emplies de livres de toutes sortes, je leur devais tout : ils étaient mes parents, ma mère, son sein. Durant toute mon enfance, je me suis abreuvé de cette présence, je vibrais aux romans d’aventure, je m’extasiais de la variété des découvertes humaines.

     Petit à petit, je m’étais découvert une passion pour les sciences physiques, plus précisément la chimie. Ma chambre devenait alors le laboratoire de mes petites expériences. Tout ce qui se trouvait sous ma main devenait objet d’émerveillement. Je mettais en pratique les effets de la moisissure, le développement de ces champignons venus de nulle part m’accompagnait, comblait mon antre de leur présence. Entre mes mains, une vie prenait forme, j’étais devenu ce Dieu qui m’avait fait naître. Je les aimais, tout comme lui avec moi. Puis ma passion s’estompa, les romans prirent le relais de mon évasion.

     Le courant romantique des grands écrivains français du dix-neuvième siècle devint mon fer de lance. Du Génie du christianisme aux Misérables, tant de chefs d’œuvre m’avaient accompagné que je ne pouvais les dénombrer. Je n’en retins que l’essence. Sous ma lampe de chevet, je m’envolais dans les frasques, leurs éclats, je plaignais le destin d’Emma Bovary mais l’admirais secrètement. Les mains si agiles de ces maîtres devenaient mes yeux, et leurs regards sur le monde m’inondaient de leur lumière.

     J’avais voulu les imiter, mon bureau s’en trouva envahi de notes en tous genres. Je voulais écrire mais ne me sentait pas la force ni le talent, de me mesurer à eux, je me contentais de suivre, docile. Ces feuillets griffonnés resteraient à jamais avortés, prolongeant simplement mes douces rêveries.

     Me levant du lit, je tentais quelques pas, il me fallait passer outre les cris sourds de mon estomac, ou quitter cette pièce. La rocaille des murs de ma chambre se montrèrent froids. D’ordinaire, ils me réconfortaient, me couvraient de leur protection. Mais aujourd’hui, ils se montraient glacials, accentuant mes maux au lieu de les atténuer. Je compris que je devais sortir.

     Le geste maladroit, je plaquais une mèche de cheveux sur le coté droit de ma tête. J’allais m’aventurer au grand jour, je me devais d’être beau.

     Las du caban qui me servait continuellement, je m’habillais du veston qui m’avait été offert pour mes seize ans. Bien qu’à l’étroit, je m’y sentais à mon aise, c’était l’habit des grands hommes comme me l’avait écrit ma mère sur la carte d’anniversaire. J’ajoutais à cela un nœud papillon que je m’étais confectionné moi-même avec un reste de tissu déchiré. Mal attaché, il ornait mon col en contraste avec la blancheur de ma chemise mais assorti avec le noir de mon pantalon et de mes souliers vernis. Un doute survint pourtant, qu’allais-je trouver au dehors ?

     Mes parents m’avaient précocement parlé des malveillances qui y régnaient, de ces êtres mauvais qui gangrenaient dans l’ombre. Ils hantaient mes pires nuits, tels ces démons issus des royaumes de Chutlhu. Je les chassais, ils revenaient pour tenter de m’assaillir de leur présence. Pour combler ma faim, je me devais de les affronter. Je fracassais alors le cadenas à l’aide d’un rude bâton, faisant voler en éclats quelques morceaux de bois.

     La confrontation avec la lumière extérieure me fût brutale, je ne l’imaginais pas aussi perçante. Je ne voyais rien, aveuglé par la pureté de ce souffle onirique, j’étais pétrifié.

     Me protégeant d’un bras de la clarté divine, j’avançais néanmoins d’un pas, tenant fermement dans mon autre main le gourdin. Celui qui m’avait protégé des monstres de la nuit durant de nombreuses années, lui seul pouvait maintenant me rassurer.

     Je marchais sur un sol de glace, dans mon antre, je ne connaissais que poussière et rudesse. Le froid me perçait de ses doigts agiles et fourchus, une sensation étrange me parcourut l’échine et remonta jusqu’à ma nuque. Fractionnée en carrés lisses, cette terre ne ressemblait en rien à celle où j’avais vécue jusqu’alors. Je découvrais le carrelage.

     Petit à petit, je commençais à discerner les contours des objets qui m’entouraient, leurs couleurs s’assouplirent et perdirent de leur magnificence pour me sembler plus matérielles. Ce qui était devant moi ressemblait à un guéridon. Bien que recouvert de poussière, il brillait d’un feu clair et luisant, reflétant ainsi de nombreuses ombres.

     Je sentais des bêtes affamées prêtes à se jeter sur moi, terrées, m’épiant pour mieux me surprendre. Pourtant je voulais maintenant découvrir leur monde, la peur au ventre. D’autres facettes m’apparurent progressivement, succinctes tout d’abord, puis m’envahissant de leur véracité frêle et sauvage. Le papier-peint – ce fut du moins cela que je me représentais – exaltait mille teintes, si âpres pour qui y était vierge, elles m’envoûtaient dangereusement. Des monstres s’y logeaient très certainement, grouillant dans les murs, cherchant le moment où elles pourraient s’immiscer et me ronger de leurs crocs acérés.

     La maison semblait abandonnée, la nuit l’avait pénétrée faisant fuir les habitants, je ne percevais aucune présence humaine. Les démons avaient eu raison de mes parents, ils pouvaient alors se répandre là où ils avaient été exclus. Ma chambre, protégée de leurs assauts par mes parents, m’en avait mis à l’abri. A présent que j’étais libre, j’étais à leur merci. Pourtant le pire ne fut pas ce que j’imaginais mais ce que je vis alors.

     Face à moi, un être se tenait debout à demi voûté. Sa vision fut un second choc.

     Son faciès boursouflé et livide regardait dans ma direction, il paraissait effrayé, tout comme moi. Les traits de sa face, meurtris par les flammes de l’enfer, m’attendaient depuis longtemps, pour me montrer ce qu’était le visage de la douleur. Son front large et bosselé était partiellement recouvert par une fine crinière brune reléguée sur une partie de son crâne. Il ne bougeait pas, je fis de même.

     Je tentais de ne pas montrer la peur qui me parcourait l’échine. Au moindre mouvement, il allait se jeter sur moi et me livrer en pâture aux autres créatures serviles qui attendaient dans son ombre.

     Sa peau, semblable aux écailles d’un dragon, vibrait sous une épaisse couche revêche, palpitante et fébrile. Ses longs bras dépassant d’un accoutrement ténébreux menaient à une arme diabolique. Je m’approchais alors et tendis la main dans sa direction, il me frôla le bout des doigts. Je reculais soudain terrorisé par ce que je venais de réaliser.

     De ses mains, Dieu avait créé toute chose, la Terre, le vent, la vie, le désir…le beau. Sa grâce, aussi infinie soit-elle, voulait également protéger l’être humain de l’autre versant de sa création. Mes parents en étaient les derniers cerbères. Je rejoins alors mon antre, pour ne plus jamais en ressortir. J’avais vu le monde dans cette surface froide et immuable de verre lisse.

 

David CANCY
Courriel : Cancy1@aol.com
Site : http://www.dcancy.com/

Texte copyright © David CANCY


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