Lune Rouge

CIALF Patrick

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Texte de Patrick CIALF :

Le pays dont j’ai toujours révé

Patrick CIALF

 

- Mais comment...

Je ne sais pas comment formuler ma question. Ce qui me surprend, est-ce la présence du docteur à cet endroit, ou le lieu dans lequel nous nous trouvons ?

Je suis dans l’eau jusqu’aux genoux. Le docteur aussi, malgré ses plis de pantalon impeccables. J’essaie de marcher, et j’ai l’impression étrange que l’eau ne me mouille pas. Elle forme seulement des ondes concentriques, qui se dispersent vers l’obscurité.

Autour de nous, il y a des têtes géantes, en pierre sombre. Elles sont dédoublées par leur reflet dans l’eau, et restent curieusement impassibles à notre passage.

Le docteur me guide, il a l’air de savoir où nous allons. Pourtant, je suis sûr qu’il vient ici pour la première fois.

Moi... Je connais cet endroit, mais mon souvenir est incertain, comme si l’image se transformait peu à peu autour de nous.

- Attention !

Bon avertissement. Je me suis cogné les orteils. Je m’aperçois que nous montons un escalier de marbre caché sous l’eau. Les ondes lumineuses passent de plus en plus vite, et pourtant je ne sens aucun courant.

L’escalier sort de l’eau, et une grande silhouette nous attend en haut des marches, une torche à la main. Je ne suis pas étonné - et je m’étonne de ne pas m’étonner - quand je vois que le porteur de la torche est un Minotaure.

Il incline sa tête cornue, et, sans un mot, il nous fait signe de le suivre. Le docteur me glisse à l’oreille :

- Souvenez-vous, vous m’avez déjà décrit tout ça.

- C’était déjà un Minotaure ?

- Pas toujours. Parfois, c’est un chien à trois têtes. Ou un griffon. Le Minotaure...

L’homme-taureau trébuche. Sa torche s’est emmêlée dans des lierres. Il la secoue dans tous les sens, et je crois qu’il va mettre le feu aux feuilles. Mais il la tire d’un coup sec, et les lierres se détachent d’un coup, comme des élastiques.

Le Minotaure retourne son mufle vers moi et me regarde d’un air sévère, comme si c’était ma faute. Je n’ai pas le temps de m’expliquer : nous arrivons dans une galerie plus large et mieux éclairée. Des miroirs couvrent les deux murs, mais ce ne sont pas nos images qui marchent à côté de nous. C’est le chien à trois têtes qui semble suivre exactement nos mouvements. Ah, si, le reflet du docteur est visible : il rectifie son noeud de cravate.

La galerie débouche dans un jardin en plein soleil. Il y a des palmiers et toutes sortes de fleurs, et des oiseaux multicolores qui volent autour de nous. Quand je regarde à travers les buissons, pourtant, je distingue des larges urnes de bronze noir où passent toujours les reflets du chien à trois têtes.

Le Minotaure plante sa torche dans une espèce de vase, ouvert comme un calice de fleur. Il me regarde de nouveau. Je sais qu’il peut parler et que sa voix peut être terrible. Il se contente de lever ses énormes mains.

- Il vous demande votre nom, chuchote le docteur.

Je me souviens, et je sais quoi répondre :

- Mon nom, tu le sais déjà, puisque tu m’attendais.

Le Minotaure a l’air perplexe, puis il hausse les épaules. Son torse est poli comme du métal, à présent, et pour la première fois, je vois mon reflet. A côté de moi, le docteur rattache un bouton de son veston.

Les oiseaux volent en nuage de plus en plus serré autour de nous. Ils n’émettent aucun son, et la fontaine derrière nous est tout aussi silencieuse. Pourtant, j’entends nettement la respiration profonde du Minotaure.

Nous sommes au centre du jardin. Je ne sais pas comment j’arrive à le deviner, puisqu’il y a des buissons tout autour de nous et que rien ne permet de deviner les limites. D’ailleurs, le docteur paraît désorienté : il regarde tout autour de lui, comme s’il cherchait quelque chose qui n’y est pas.

Il y a un large tambour de marbre devant nous. Je ne l’ai pas remarqué plus tôt parce qu’il est enfoncé dans un creux de la pelouse. Appuyée contre le marbre, il y a une grande hache de bronze à deux tranchants.

Le Minotaure vient vers moi. Il tend les mains vers mes épaules et il paraît sur le point de me prendre. Il pourrait me tordre comme une brindille. Au lieu de cela, il tend le bras plus loin et agrippe l’épaule du docteur.

- Mademoiselle Germaine, appelle le docteur d’une voix inquiète.

Le Minotaure le tire, sans effort apparent, et le traîne jusqu’au tambour de marbre. Il l’oblige à s’agenouiller et à poser sa joue sur la surface plate. Les oiseaux se sont encore rapprochés de nous, je sens leurs ailes battre contre mon visage, et je sais pourquoi je ne les entend pas : ils chantent en ultrasons.

Le Minotaure, avec sa main libre, empoigne le manche de la hache. Le docteur hurle :

- Mademoiselle Germaine, le patient suivant, s’il vous plaît !

Le Minotaure, des deux mains, lève la grande hache. Je sens un frisson glacé dans mon cou quand l’arme s’abat. Les gouttes de sang giclent, elles aspergent ma figure et les ailes des oiseaux.

Une demoiselle en blouse blanche me secoue par l’épaule :

- Vous êtes réveillé ? Vous m’entendez ?

Je grommelle quelque chose d’indistinct. Enfin, j’arrive à me soulever. La demoiselle me demande :

- Vous allez bien ? Où est le docteur ?

- Derrière le divan.

Nous regardons en même temps derrière le meuble. Le corps du docteur gît dans une mare de sang. Sa tête coupée a roulé plus loin, près de la bibliothèque.

Je n’ai jamais vraiment pu expliquer aux policiers ce qui s’était passé.

 

Courriel : alivan2@wanadoo.fr
Texte © : Patrick CIALF.


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