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Le pont

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"Le pont"
une nouvelle extraite de "Sortilèges"

Gilles SAINT-LAURENT

 

Pour la première fois depuis plusieurs dizaines d’années, un froid glacial s’était abattu sur l’Europe du Nord et, par conséquent, sur la cité des cinq clochers. La température descendait chaque nuit plus de dix degrés en dessous de zéro...

La neige fit son apparition le 13 décembre : d’abord timide, puis s’épaississant de plus en plus. En une nuit, le tapis blanc dépassait les vingt-cinq centimètres. Au bout de quelques jours, les services sociaux furent débordés : les distributions de charbon et de vivres se succédaient continuellement, tant les conditions climatiques empiraient de jour en jour...

Le 14, la température sembla remonter un peu, mais c’était pour mieux descendre ensuite : durant la nuit, le thermomètre afficha moins vingt-trois degrés ! Personne n’aurait pu survivre à un tel froid sans source de chaleur. C’est pourquoi plusieurs équipes de la police communale sillonnèrent les rues de la ville afin de repérer un éventuel sans-abri.

C’est au cours de cette nuit qu’arriva Léon Vicomte. Il s’était arrêté en ville afin de louer une chambre dans un hôtel. Malheureusement, tous étaient complets. La seule solution qui s’offrait à lui était de pousser une pointe jusqu’à la ville suivante. Mais, comble de malchance, la batterie de son véhicule le lâcha alors qu’il tentait de le faire démarrer. Il n’y avait aucun espoir de trouver un garagiste susceptible de l’aider à une heure pareille ! De plus, le vent s’était levé, créant une énorme tempête de neige...

L’homme quitta sa voiture afin de trouver un plan de la ville lui permettant de localiser le bureau de police. Après une bonne heure de marche, il finit par en dénicher un. Mais, le vent s’amplifiant et la neige s’épaississant, l’homme se perdit et finit par se retrouver au pied d’un immeuble qui faisait face à un parc. Il tenta de s’abriter dans le hall d’entrée, mais le gel en avait bloqué l’accès...

Où aller ? Etranger dans cette ville, il n’avait aucune chance de découvrir ne fut-ce qu’une église. Il avait commis une grave erreur en sortant de sa voiture. Même si cette dernière était dans l’incapacité de fonctionner, elle offrait cependant un abri contre la tempête. De plus, la couverture qu’il n’oubliait jamais d’emporter - lui évitant ainsi de salir son pantalon en cas de panne - l’aurait protégé encore un peu plus du froid.

Mais l’heure n’était pas aux regrets. Il fallait trouver un bâtiment accessible et y passer la nuit, le temps que le vent tombe et que le jour se lève. L’homme mit sa main en visière afin de tenter de découvrir quelque chose...

La chance était avec lui ! Face à lui, dans le parc, une cabane se dressait non loin de l’étang. L’homme se dirigea aussitôt vers celle-ci, mais il déchanta rapidement : elle était verrouillée et le cadenas était très solide. Il le secoua, mais il n’obtint aucun résultat.

— M’sieur ! T’aurais pas une p’tite goutte à boire ?

L’homme, surpris, se retourna. Un sans-abri lui faisait face, assis sur un banc. Sale, le visage amaigri, le clochard devait frôler la cinquantaine. Sa main droite tenait une bouteille en plastique contenant un liquide rougeâtre qui ressemblait vaguement à une quelconque vinasse.

— Désolé, mais je ne peux rien pour vous ! Pourquoi n’allez-vous pas vous mettre à l’abri ? Vous risquez de prendre froid ici !

Le clochard ne lui répondit pas. L’homme s’approcha et constata que le regard du sans-abri était comme sans expression, perdu dans le vide. Il lui tapota la joue. Celle-ci était glaciale... Ce n’est qu’au bout de quelques minutes qu’il comprit que le vieil homme était mort, tout comme il le serait également s’il ne trouvait pas rapidement un abri...

Il se remit donc en route, grelottant et transi de froid. Chaque pas lui demandait une énergie considérable. Il aperçut un banc et s’assit afin de reprendre sa respiration. Il se sentait terriblement fatigué. Preuve s’il en était, cette irrésistible envie de fermer les yeux. Il bailla intensément et se frotta les paupières.

— Juste quelques minutes de repos, se dit-il en s’installant le plus confortablement possible sur le banc.

Il croisa les bras, ferma les yeux quelques instants et finit par s’assoupir, tandis que la tempête redoublait d’intensité. Le rêve qu’il fit était pour le moins étrange. Il avait trouvé refuge sous un pont assez particulier. Ce pont semblait tout droit sorti d’une autre époque. Il possédait une tour de chaque côté des rives et n’était accessible qu’aux piétons. Mais là n’était pas le plus étrange. Des voix, qui semblaient lui parvenir de bien loin, se rapprochaient de plus en plus. Il ne comprenait pas ce qu’elles disaient, mais la vision qui s’en suivit le tira du sommeil.

Il sursauta et constata que son manteau était recouvert d’une fine couche de glace. S’il ne s’était pas réveillé à temps, Dieu sait ce qui lui serait arrivé... Il était plus que temps de trouver de quoi s’abriter. Il marcha droit devant lui et ne put retenir un cri. Face à lui se trouvait un pont, le pont dont il avait rêvé ! Tous deux étaient parfaitement identiques, jusque dans les moindres détails... Comment avait-il pu l’imaginer alors qu’il n’avait jamais mis un pied auparavant dans cette ville ?

Il se dirigea vers celui-ci et découvrit un escalier. Il monta les marches, tout en ayant soin de bien serrer la rampe. Un accident stupide serait si vite arrivé ! Ayant atteint la plate-forme, il aperçut une porte donnant accès à la tour de l’autre rive. La tour devait sûrement faire office de restaurant, vu la décoration et la disposition des tables. L’homme poussa la porte à tout hasard. Par chance, celle-ci n’était pas verrouillée.

— Enfin ! pensa-t-il. J’ai enfin trouvé un abri !

L’homme pénétra dans la salle et se mit en quête du thermostat. L’ayant trouvé, il enclencha celui-ci et le système de chauffage se mit aussitôt en route. Tandis qu’il s’asseyait, son estomac émit un bruit incongru. Il soupira, se releva et se dirigea vers les frigos. Il se composa un menu frugal, mais suffisant pour calmer sa faim, du moins provisoirement.

Tandis qu’il se désaltérait, une voix se fit entendre. Enfin, il ne s’agissait pas à proprement parler d’une voix, mais plutôt d’une sorte de souffle, un peu comme le bruit du vent, mais en plus fort et en plus mélodieux. Il se tourna, se demandant d’où pouvait bien provenir ce son. Mais il n’y avait rien à l’extérieur de la tour. Le bruit se manifesta encore et en un peu plus fort. Cette fois-ci, l’homme sortit et jeta un coup d’œil aux alentours. Il ne vit rien, mais entendit distinctement plusieurs voix. Il se pencha alors sur le mur de pierre et regarda en direction du fleuve. Ce qu’il vit le stupéfia.

L’eau semblait si proche tout à coup, un peu comme si la distance entre le pont et le fleuve s’était soudainement amoindrie. Il se frotta les yeux, persuadé de rêver ; mais non, l’eau se rapprochait bel et bien du pont !

Il s’apprêtait à jeter un coup d’œil en direction des tours, mais une brume épaisse et inattendue l’empêcha de distinguer ce qui se trouvait au niveau du sol. Il se pencha à nouveau vers le fleuve et recula, à la fois surpris et terrifié. L’eau n’était maintenant plus qu’à quelques centimètres du mur !

Bien décidé à en avoir le cœur net, il se précipita d’un pas ferme vers l’extrémité du pont. Cette fois-ci, il pouvait toucher l’eau du fleuve, ce qu’il fit. Un visage, semblant venir des profondeurs, apparut aussitôt, suivi de trois autres...

Face à lui se tenaient maintenant quatre jeunes femmes, le corps plongé dans l’eau et paraissant plus belles les unes que les autres. Elles tendirent la main dans sa direction. L’homme recula, mais les femmes ouvrirent leur bouche chacune à leur tour et le son se fit entendre à nouveau.

L’homme, comme hypnotisé, s’avança vers les créatures du fleuve et tendit sa main. Les sirènes la saisirent aussitôt et emmenèrent leur victime au fond du fleuve, tout comme elles l’avaient fait avec la vieille dame quelques mois auparavant...

 

Texte © Gilles SAINT-LAURENT.


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