Lune Rouge

Le petit village

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Le petit village

Pierre Van Malaerth

 

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 Toute ressemblance avec des personnes existantes, ayant existé, ou qui obligatoirement existeront, ne peut être que fortuite

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 En face, il y a la grande plaine, avec l’Astroport, là, au beau milieu, tel un minuscule jeu de constructions. Encore plus loin, il y a l’océan. Plus proche, sur la gauche, au pied des collines, j’aperçois le tracé d’une petite route qui serpente. Où mène-t-elle ? Certainement vers le petit village que l’on dit être implanté au bord de l’eau, sur la côte, tout là-bas, dans le fond. Il ne passe que rarement des gens sur cette route. En fait, à bien fouiller dans mes souvenirs, je n’en ai jamais vu...

 L’animation du trafic, c’est sur l’autoroute qui débouche de la droite et qui mène directement à l’Astroport. On dit qu’une autre petite route va de l’Astroport à ce petit village. Mais que ne disent pas les grands ! Il faudrait être curieux et y aller.

 Mais je suis trop petit.

 Avec les brumes, souvent, les bleus de l’océan et du ciel se confondent ; ce ne sont pas de ces jours où l’on pourrait apercevoir un village qui se cache si bien...

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 Comment m’était venue cette timide vocation de journaliste ? Peut-être : tout bêtement. Jusqu’à mes dix ans, mes parents avaient une petite et vieille bicoque branlante, à mi-hauteur d’une des collines qui bordent la plaine. Une plaine qu’un tableau accroché dans la salle à manger répétait sottement, entre mur et table, par le truchement d’une photo gondolée. Un tableau accroché de guingois, qui menaçait de basculer sur moi à chaque fois que je passais. Pour en discerner les détails, je devais me réfugier de l’autre côté de la table : "un lieu hors de son atteinte", je me disais. Car il m’aurait emporté.

 La véritable plaine était semblable à celle représentée, bien sûr, mais dehors et immense : l’Océan Pacifique dans le fond et, devant, à une trentaine de kilomètres, des aires de lancements de fusées. Derrière la maison, je me souviens aussi qu’une sente s’échappait du minuscule terre-plein, là où le barbecue grillait tous les week-end ; elle dégringolait jusqu’en bas, en sinuant entre les roches. Une simple barre de fer et un cadenas rouillé en interdisait l’accès.

 Mes premiers souvenirs de cet endroit sont flous. Aux ocres mystérieux, il y avait cette plaine qui s’étalait et, quelques fois, dans le lointain, quelque chose qui partait vers le ciel. Cela n’arrêtait pas la vie de la maison, mais, une fois, "c’est parti" en pleine nuit et, comme je ne dormais pas, j’ai vu cette lueur qui se reflétait sur les vitres de la fenêtre de ma chambre. J’ignorais ce qu’était cette flamme. Elle a dansé en escaladant les défauts du verre, une petite minute, s’y est amusée, puis a disparu. Cela ne pouvait provenir que d’un feu voulant revoir les siens, me suis-je dit ! Il n’avait fait aucun tapage. Il semblait tellement gai : en s’échappant de la plaine, il a agité son écharpe aux mêmes couleurs brûlantes des balisiers qui poussaient sur le devant de la maison. Le contentement est-il nécessairement bruyant, s’il est déjà coloré et lumineux ? Lui savait où il allait et en était heureux. Avait-il voulu sournoisement me narguer, en se rendant bien visible ? Je me suis rendormi en songeant qu’il était bien égoïste à ne pas vouloir partager.

 Alors, je me suis promis...

 Ça, c’est pour le rêve du gosse que j’étais. Il me semble que mon intérêt pour cette direction était né cette nuit-là ; je voulais savoir quels étaient ces secrets qui rendaient si joyeux. Naît-on curieux ? Et si "oui", cela s’use-t-il ? Retiendrai-je assez d’années d’adulte pour pouvoir avoir le temps de rattraper ce feu, le faire parler, raconter ? Deviner tous ses secrets ? Que tout le monde sache ! Ou bien n’avait-il brûlé rien que pour moi, une seule fois et à tout jamais ?

 Je n’ai su que bien plus tard que des fusées partaient pour les étoiles. Bien sûr, j’ignorais ce qu’était une "étoile" ; mon père me l’a expliqué et j’ai compris que c’était "ailleurs". Jusque là, j’avais cru que les étoiles se dissimulaient et se reposaient en ce lieu, le jour, et qu’elles ne sortaient que la nuit pour essayer de rentrer chez elles et se rejoindre toutes, dans cet ailleurs. Sur la couverture d’un livre, on comprenait parfaitement que quelqu’un les avait dispersées contre leur gré. Peut-être au milieu de beaucoup d’immenses plaines semblables à la nôtre, devant une maison comme la nôtre ?

 Certains jours, les bleus de l’océan se mêlaient aux bleus du ciel et aux cyans des dunes. Tout ne faisait qu’un. Plus de limite. Rien entre l’eau et le ciel, entre le ciel et le sol, entre le sol et l’eau. Et pourtant, quelque chose de caché. C’était là, droit devant, que passaient les mystères. Le Feu, lui, l’avait su. Une étroite fissure menant aux embrasements...

 Avec cette plaine menaçante qui m’attirait, qui aurait basculé si je m’étais trop approché de la balustrade, j’ai pris l’habitude de regarder plus loin que cette étendue malintentionnée. Nulle part on apercevait les toits de ce village de pêcheurs. Tout près, au pied des collines, il y avait ce chemin qui y menait. On n’en voyait que les premières courbes, puis elles se perdaient, loin, comme pour décourager le regard.

 La curiosité est toujours éveillée par ce que l’on ne voit pas, et qui pourtant existe ! J’ai voulu être journaliste pour découvrir et rapporter les réponses à ce qui me tracassait. Mais visiter ce n’était pas vivre, j’étais petit et je l’ignorais. Évidemment, puisque j’avais cinq ans ! Comment aurais-je pu.

 Sur la droite, c’était la grande route, large et rectiligne. Par beau temps, semblables à des insectes noirs et obstinés, on discernait, dessus, d’énormes camions et beaucoup de voitures qui progressaient. Ce n’était pas tous les jours. Mon père m’a expliqué que tout ce va-et-vient précédait "un envol de fusée". Je me suis demandé longtemps comment une fusée, que je ne discernais pas, pouvait avaler en elle tous ces camions et toutes ces voitures ! Plus tard, j’ai su.

 Mais, plus tard, j’étais en internat.

 Dix années se sont écoulées ; j’avais obtenu mes diplômes. Ils n’étaient pas valables pour construire des fusées, ils étaient tout juste bons pour communiquer avec elles ; j’ai cru que ça pouvait suffire à mon ambition. Trop de mystères et trop de questions avaient été laissés sans réponses : j’allais
-  enfin- savoir, et je serais payé pour ça. Mais si l’on est curieux, est-ce seulement pour satisfaire sa curiosité ? Ou est-ce pour trouver du merveilleux ?

 Je suis entré au "Journal des Mondes". Là on m’a mis à la rubrique nécrologique pendant une année ; alors, un beau jour, je suis allé dire au directeur que je savais ce qu’était la mort. C’était faux. Et lui, pas plus que moi, ne la connaissait. Ce jour-là, ni l’un ni l’autre ne mesurions notre commune ignorance : nous n’en avions fréquenté qu’une. Mais il m’a imposé cette unique facette dont il était le familier : il m’a congédié.

 Me restait de poursuivre et de retrouver ce qui se cachait à la limite de l’océan et du ciel, là où les flammes emportaient ces vaisseaux goulus de vie et de matériel : je me suis fait journaliste indépendant et j’ai guetté un départ. Le jour venu, je me suis joint à la meute des autres qui traquaient les nautes partant vers les étoiles ; alors, comme tous, j’ai emprunté cette autoroute qui menait à l’Astroport. J’allais découvrir ce que j’avais cru, longtemps, être des illusions : les vaisseaux stellaires en partance vers les Lointains.

 **

 C’était d’immenses fuseaux en construction, caparaçonnés de réservoirs. L’un d’eux vivait d’une vie intense, celle qui précède les grands départs. On le choyait, on l’activait, on le matait comme on bride un fauve. On l’enserrait encore mais, hautain, il avait sa vie propre et s’en enorgueillissait. Nous étions dérisoires auprès de lui ; il n’était déjà plus parmi nous et le sentait. Lui seul était si empli de chaleur qu’il en aurait consumé jusqu’aux questions qui avaient hanté les premières années de ma vie.

 Quand, enfin, il s’est libéré, tout le monde est reparti en ville : c’était fini.

 Pour moi, tout commençait : je suis resté.

 Pourquoi ? Maintenant que je savais pour ces fusées et pour tous ces camions, pour ces feux et cette grande plaine, restait de savoir où était réellement cet ailleurs. Comment pouvait-il commencer dans cette plaine, là, sous nos yeux ? Où commençait cette fissure, et "qui" la dissimulait ? Qui la rendait réelle, la maintenait en vie ? Quels complices discrets savaient ?

 Quels humains, autres que ceux de ce village ?

 À peine le vaisseau parti, j’étais persuadé que ce village m’attendait. Il fallait que j’y aille. Il était devenu une obsession et j’avais patienté des années pour le visiter. J’aurais pu y aller plus tôt, mais je savais que cela aurait été un sacrilège : je ne le méritais pas encore. Pourquoi ? Je n’avais aucune explication à opposer à cette impression. C’était ainsi. L’instant du rendez-vous n’était pas venu. Mais ce jour-là...

 Pratiquement, il y avait une autre raison. Oh, bien terre à terre et mesquine : on n’y avait accès que par une route partant de l’Astroport et il fallait être "accrédité". L’autre petite route n’avait été tracée rien que pour moi, pour me dire qu’il existait. Et aussi (mais c’était une médisance certaine) pour accéder au soi-disant ancien village de pêcheurs sur l’emplacement duquel il avait été construit.

 J’avais une carte de presse qui me donnait le champ libre pour entrer dans la zone de l’Astroport. De là, la voie serait libre pour me défiler. J’en ai profité.

 Le village avait demandé de ne pas faire partie de la visite de l’Astroport. À chaque bout de cette liaison, des barrières, gardées par un cerbère, l’isolaient du flux des curieux. À la première, je n’ai dû qu’à ma carte de Presse de domestiquer le benêt qui criait "c’est interdit !". Ses habitants ne voulant pas être dérangés, "il fallait louer un mobile électrique pour s’engager sur cette route"

 Voulait-on dresser des obstacles n’ayant d’autre but que d’exacerber mon obstination ?

 Cela m’a coûté cent solars, pour une dizaine de kilomètres sur une route étroite et tortueuse qui, à chaque virage, paraissait vouloir s’égarer dans les rochers ou chuter dans un ravin. À l’autre bout, il y avait un second benêt. Un clone du premier, c’était évident. Je lui ai dit que j’étais attendu et que j’étais en retard ; il m’a laissé passer.

 S’il avait contesté cette affirmation, sa déconfiture aurait été certaine : ce village m’attendait depuis dix-neuf années, c’était vraiment indiscutable !

 J’ai dépassé cette seconde barrière et j’ai garé mon mobile sur un parking caché par un bosquet d’arbres bizarres. Il m’a fallu manœuvrer, car un arbre bi ou tri-centenaire s’était abattu en plein milieu, par le travers, et l’obstruait. Une roue avait frôlé l’écorce morte et l’extrémité du tronc s’était effondrée. Cent et cent insectes gris étaient sortis de je ne sais où pour protester et reconstruire. Ils étaient là et j’avais défait leur monde. J’ai eu la révélation que l’on était toujours l’étranger de quelqu’un, et qu’il était facile de dévaster ce que l’on ignorait.

 Une bonne leçon. Les vies cachées exigent la circonspection, le village m’en avertissait. Accroupi, je me suis relevé. La trouée provoquée par l’arbre mort entrouvrait sur le ciel. Il y avait des nuages clairs qui filaient au-dessus de moi, j’étais bien au pied de cet ailleurs qui m’avait tant tracassé.

 À ma hauteur, entre les troncs et les taillis, on apercevait quelques fragments de pignons de maisons défraîchis. Autour de moi : quelques oiseaux, des débuts de chemins non bitumés, des panneaux illisibles, des pelouses (qui n’en étaient plus depuis longtemps !), des allées envahies par les herbes... et, même : par des pousses d’arbustes ! Mais, comme il ne s’agissait que de ne pas abandonner mon projet, je me suis engagé pour la direction la plus proche. Elle ne pouvait qu’être la bonne, puisque j’étais dans le village des nautes. C’est ce qui m’importait.  

 Maintes fois je m’étais posé mille questions sur ses habitants. Qui étaient ces gens ? Pourquoi s’isoler dans ce trou perdu ? Pourquoi ne pas apparaître dans des émissions pour grand public ? Et toutes ces interrogations, un peu sottes, un peu vaines, destinées à meubler, l’espace de quelques secondes, une distraction éperdue de l’esprit.

 Mais, maintenant que je le rencontrais, ce village était comme je l’avais imaginé : aux trois quarts vide, et, cependant, familier.

 Il était bien le but de ma quête.

 Les petites maisons étaient éparpillées au milieu de pelouses qui avaient tourné en prairies folles depuis des décennies. Les bâtisses en bois n’étaient plus entretenues et beaucoup d’entre elles avaient leurs volets clos. J’ai erré au hasard, sans me soucier de l’heure, et puis j’ai remarqué une allée plus large que les autres. Je l’ai suivie. J’ai débouché sur une placette, si tant est que cette surface méritait de porter cette dénomination, puisqu’il semblait bien que personne ne connaissait plus cet endroit depuis longtemps ! Des pas avaient malmené le gravier, quelques mois ou quelques siècles auparavant ; je me suis laissé guider.

 Cent mètres plus loin, je suis tombé à l’arrêt face à la devanture d’un local. Il était visiblement ouvert au public.

 J’étais arrivé.

 Certains jours, on sait que si le destin vous a posé là, c’est qu’il n’aurait pas toléré de vous savoir ailleurs. Je vivais un de ces moments privilégiés. Je me sentais bien. Il était -donc- satisfait.

 *

 Cette boutique était un de ces antres archaïques que l’on reproduit pour ces expositions sur le passé, quand on veut renouer avec la nostalgie. Une partie était destinée à servir des boissons, et, une autre, séparée à gauche, pour vendre du ravitaillement. Quand j’ai monté la marche, poussé la porte pour accéder au petit sas, j’ai cru être entré de plain-pied dans une de ces vieilles reproductions cinématographiques. Je n’aurais pas été étonné de découvrir un décor sépia à mon premier coup d’œil ! Mais tout était normal. Y comprises les couleurs et les ombres ! Sur la droite, en poussant deux petits battants rappelés par des ressorts grincheux, on pénétrait directement dans une salle. Tables, chaises, comptoir et étagères. À gauche, une porte vitrée laissait voir des gondoles supportant quelques boîtes et quelques flacons. Tout paraissait poussiéreux, abandonné.

 J’ai choisi d’aller à droite : il m’était impératif de trouver coucher et couvert.

 Quelqu’un était appuyé sur le comptoir, occupé à quelque obscur et méticuleux travail. "Le responsable du lieu", ai-je pensé. Je suis entré.

 J’ai poussé les petits panneaux de bois sculpté. Mais j’ai aussitôt stoppé mon geste : ça grinçait effroyablement !

 Le silence était de rigueur, c’était évident : l’homme avait relevé la tête. Il était dans une pénombre que l’on devinait protectrice uniquement pour lui. Je ne voyais pas ses yeux, mais il me regardait. J’ai fait le geste de battre une fois des paupières, pour présenter mes excuses, puis j’ai repris ma pression sur les panneaux, lentement, totalement honteux de mon audace, en guettant les grincements sournois et agaçants...

 Mais l’homme s’était déjà replongé dans son travail.

 S’il n’y avait eu ce bruit, mon insignifiance aurait été criante ! Comment pouvait-il être aussi vivant, lui, pour exister dans ce silence !

 Je me suis avancé en domptant ces deux battants, puis, encore, le frottement de mes semelles sur le sol. J’ai ainsi parcouru la dizaine de mètres, sachant parfaitement que je pénétrais dans un lieu inconnu des cartes et des plans de la ville...

 Un lieu qui avait son gardien : le Sphinx déjà aperçu.

 Je m’en suis approché.

 À venir près du comptoir, j’ai pu remarquer qu’il était encombré de feuilles de papier couvertes d’écritures et d’équations. Il y avait aussi, dispersés, quelques petits outils et des appareils de mesure.

 L’homme a reposé le boîtier qu’il manipulait. Et ses yeux topaze (je crois) ont plongé dans les miens...

 Il m’a semblé qu’il m’attendait. C’était une impression, évidemment, même si son iris transparent (je crois) pouvaient voir bien plus que celui du commun des mortels.

 En fait, il voyait bien mieux que celui d’un mage lorsqu’il découvre dans sa boule de cristal, j’en ai eu la confirmation, quelques instants plus tard. Mais, lui, c’était dans le passé qu’il lisait.

 Le passé est bien moins malléable que le futur, le sait-on ? Ses yeux, couleur d’aigue-marine (il m’a semblé), n’auraient su lire autre part que dans ces lieux qui échappent au plus grand nombre des hommes. C’est pour cette raison que son regard insaisissable vous captait pour ne plus vous relâcher. 

 J’étais à sa merci. Je n’ai su que lui dire, ce que j’ai cru, sur l’instant, cette banalité :

 "Il fait bon."

 Il m’a répondu :

 "Où ça ?"

 C’est lui que je cherchais sans le savoir ! Il était différent. Oh, ce n’était pas lui mon destin, mais tout indiquait, en lui, qu’il en faisait indubitablement partie.

 Posément, il a regroupé feuilles et outils, les a fourrés sous le comptoir...

 C’était le signe qu’il sacrifiait de son précieux temps pour moi. Il le prenait tellement, son temps, que ça en devenait gênant. Lui était d’ici et, moi, je venais de la ville : la prépondérance de l’un par rapport à l’autre tombait sous le sens. J’ai attendu.

 Quand ses mains fines et délicates ont été libres, j’ai dit :

 "Le Gloire de Cadan est parti ce matin..."

 Il m’a répondu, calmement :

 "C’est faux, il a disparu...".

 C’est lui qui avait raison. C’est pour ça que j’étais là, pour ne plus raconter de sottises sur ces questions. Je n’avais plus qu’à l’écouter.

 Il a poursuivi :

 "... Partir d’un point laisse entendre que vous pourriez y revenir : donc il a bel et bien disparu. Le Gloire de Cadan a été assemblé pour rejoindre Cadan, le deuxième système après la station Béatrice : gageons qu’il ne reviendra plus avant longtemps. Et, probablement : plus jamais.

 (J’avais tout à apprendre. J’étais là pour recueillir ses révélations. Je me suis tu. Il était hors de question de l’interrompre.).  

 "... Et puis... pourquoi revenir, hein ? Ici, on ne nous aime pas. Nous leur faisons peur. Nous aurons encore trente ans quand ils en auront déjà quatre-vingt-dix. Ils sont là, à regarder partir le vaisseau et, pour eux, c’est presque une corvée. Ils nous évacuent de leurs pensées, nous oublient, parce que ça les soulage..."

 (C’était vrai ! Après le décollage, les conversations avaient été reprises exactement au même endroit qu’elles avaient été, préalablement, stoppées ! Cet envol : une simple parenthèse dans la vie des spectateurs qui m’entouraient. Un événement pareil !).

 "... Ça les soulage... Les autres font des reportages que personne ne lit...

 (Il serrait les mâchoires et, pourtant, ses yeux berçaient une lueur de sérénité.).

 "... Heureusement : ils ne racontent que des mensonges. Ils n’ont rien compris !

 (Je ne pouvais que souhaiter partager ses pensées ; mais ne fallait-il pas appréhender avoir hébergé d’autres références qui déclencheraient sa colère pour les avoir prononcées à voix haute ? Prudemment, j’ai osé...).

 - C’est si éloigné le système de... Cadan ?

 - Plus de trois cents années lumière. On peut en faire un bout en empruntant la faille de Ruth, mais tout le reste c’est du vol libre. Faut compter huit années jusqu’aux Calendes. Plus la faille : ça fait bien douze ans en tout.

 (J’ai cru malin de compter tous ces kilomètres en années.).

 - Douze et douze, ça fait vingt-quatre ans.

 - Vous comptez bizarrement.

 - Ah ?

 - Vous êtes comme les autres.

 - Non !

 (Je n’avais pu m’empêcher de protester ; et, maintenant, j’étais confus de l’avoir contredit. L’ignorance mène à ces déboires, il aurait eu pleinement le droit de se moquer. Mais il a ignoré ma dénégation, comme s’il avait été trop loin pour l’entendre.).

 - C’est dans les yeux... On voit tout, dans les yeux.

 (Il était songeur et semblait se rappeler comme une règle de vie oubliée, en se parlant à lui-même.).

 ... L’année dernière. Moins jeune que celui-là. Le temps. Toujours le temps...

 - Que dites-vous ?

 - Je dis que douze et douze, dans l’espace, ça ne fait pas vingt-quatre ! Moi, je suis parti en février 2556 pour le système de Nora ; quand je suis revenu, nous étions en 2595. Comprends-tu ?

 - J’avais oublié...

 (Je n’avais rien oublié, et je ne voyais pas où se trouvait l’impossibilité ! Je ne savais même pas où se trouvait l’étoile Nora ! Entre ces deux dates, peut-être, le temps d’une carrière trop longue ? Où se situait donc l’ineptie que j’avais dite ?).

 " Quel âge me donnes-tu ?", a-t-il poursuivi.

 (Il paraissait soixante ans, tout au plus. Les épaules larges, les cheveux bruns coupés en brosse... Il n’y avait que ses yeux, issus de je ne savais quelle dimension, qui s’étaient attardés, pour toujours, dans un indicible instant.).

 - Cinquante-cinq... ?

 (Il n’a ni confirmé, ni infirmé : avais-je encore dit une bourde ? Ou bien, ma réponse ne l’intéressait déjà plus, puisqu’il a continué sa phrase.).

 - À cet âge-là, on ne peut plus partir. Il y a toujours deux pilotes à bord, au cas où l’un des deux aurait des ennuis. Étant passée une limite, ce serait idiot. Même si on le souhaitait.

 - Je comprends.

 - Tu ne comprends rien !

 - Si ! Quand on a navigué, je comprends que ce village est peut-être trop calme.

 - On peut piloter jusqu’à soixante-dix ans. Enfin, tout dépend...

 (Il y avait une raison inavouée là-dessous ; cet homme recelait un secret. Il en parlerait quand il en ressentirait le besoin. Mais, à cette minute précise, le moment n’était pas venu.).

 - Vous avez préféré... Le temps de la retraite.

 - Pourquoi parles-tu de notre temps ? Tu ne le connais pas, celui-là !

 (Je ne me suis pas enfui à la suite de cette rebuffade : derrière ce comptoir, se tenait l’homme de toutes les réponses. Sinon, j’aurais couru à toutes jambes, car ses yeux s’étaient subitement creusés comme deux abîmes !).

 - Sans le temps, la vie n’existe pas ! Mais si ton temps n’est pas celui des autres, alors tu n’existe pas pour eux. Toi, tu existes pour la ville...

 - J’ai toujours souhaité connaître ce village. Mes parents avaient une maison, en face, dans les collines.

 - Alors tu voyais les vaisseaux disparaître et c’est ça qui t’a donné l’envie.

 (J’étais stupéfié. La preuve qu’il n’ignorait rien de mon passé ! J’ai acquiescé.).

 - Oui. J’ai cru qu’ils partaient.

 - Tu comprendras qu’ici ce n’est pas le même langage !

 - J’ai cru. Mais ce soir-là...

 - Oui : tu as cru savoir ça. Alors tu veux pouvoir traduire. Mais on ne peut pas traduire !

 - Essayez, je vous en prie !

 - Essayer... Ce que l’on peut essayer. Quand Emma est partie, j’ai essayé... Emma... Je n’avais pas mes diplômes. Et elle, elle devait partir.

 (Un tourbillon l’avait enlevé pour quelque douloureux souvenir. Emma : une femme qui le hantait encore ? Il fallait le distraire du cours pris par ses pensées pour l’aider à se calmer.).

 - J’aurais besoin d’une chambre pour dormir quelques jours. Et puis manger...

 - Les chambres ne manquent pas, seulement quatorze pavillons sont occupés, en ce moment.

 - Je ne voudrais pas m’installer chez...

 - Oh, ils ne reviendront plus ! J’ai enlevé leurs bibelots. Il y a un magasin exprès : j’enregistre et je range dans des casiers, avec le nom, même si ce n’est pas le bon. On ne peut pas laisser, sans savoir. Cinquante maisons, c’est plus qu’il ne t’en faudra. Tu pourras te loger.

 - Et manger...

 - Combien de jours ? Toi aussi tu fais des reportages ? Comme si les minutes étaient partout les mêmes ? Comme si la lumière faisait partout les mêmes gammes ?

 - Non ! Cette petite route, qui menait à notre colline, elle me turlupinait.

 - Ah, bon... Si tu l’avais prise, tu n’aurais pas été bien loin : ils l’ont condamnée. Ils ont creusé des tranchées, par son travers, et il y a une clôture en bout, qui interdit l’accès à ce village.

 (C’était fou : il avait tout deviné !).

 - Je n’y avais pas pensé, j’étais gamin.

 - Bien... Ce soir, tu mangeras avec moi et je te mènerai à la maison.

 - Je vous remercie.

 - Ne me remercie surtout pas, Gars, ta vie va se compliquer, ici !

 - C’est uniquement pour avoir les réponses.

 - Si tu le crois...

 **

 Nous n’avons pas mangé ensemble : il avait étalé sur le comptoir tout son bric-à-brac et tous ses feuillets et, après m’avoir déposé une assiette pleine devant le nez, à la première table, il m’avait ignoré totalement. C’était un curieux bonhomme. Il bricolait je ne sais quoi, avec ce boîtier et tous ces schémas. Il était si absorbé par son travail que j’ai veillé tard dans la nuit à attendre qu’il veuille bien se souvenir de moi.

 Dehors, il y avait des loupiottes ; je l’ai suivi. Il m’a planté devant une porte, sans un commentaire. Je suis entré et j’ai dormi dans une maison qui était comme en suspend entre deux siècles. C’était curieux et ça faisait un peu peur d’échouer là. C’était comme si j’avais fait un pas de côté, en dehors de ma vie, un peu comme dans les films fantastiques, quand le temps dérape.

 Le lendemain, je me suis éveillé dans cette grande maison toute vide et j’ai couru à la boutique pour me raccrocher à quelque chose.

 Le bonhomme rangeait des casiers de victuailles que l’on venait de lui livrer : il avait pensé à moi et s’était réapprovisionné.

 On s’est souhaité le bonjour.

 Le dessus du comptoir était toujours encombré, comme s’il y avait travaillé toute la nuit. Quelques personnes sont entrées. Certaines d’entre elles sont ressorties. Les autres s’installaient à des tables, silencieusement, avec méticulosité. Ces dix tables en désordre, ces dos voûtés, ici et là, dans la pénombre, c’était comme un condensé du non-dit des étoiles lointaines que l’on veillait là, en secret. Le Temps, non invité, devait se cacher pour y être présent, sûrement.

 Je suis allé faire un tour, puis je suis revenu et j’ai attendu. Pas plus de trois fois j’ai aperçu des tablées rassemblées pour des conversations. Mais je n’ai pas osé m’y inviter, évidemment.

 Ça a duré des jours à ce rythme. Accourir à ce local, regarder le patron souder et dessouder ; les gens qui entraient, des autres qui ressortaient ; les repas, seul en face de mon assiette... J’ai pensé alors que le patron me mettait à l’épreuve. Ou alors : ses schémas avaient fourvoyé son travail et l’obligeaient à tout revoir, et comme c’était bien plus important que moi et mes interrogations...

 Quelques femmes venaient aussi, de temps à autre. Elles avaient le même comportement que leurs collègues hommes, les mêmes reflets sur leurs uniformes fatigués, les mêmes gestes lents mais précis...

 Quand le patron s’est enfin décidé de se distraire de sa tâche, ses monologues ont repris. Ce n’étaient pas des conversations : il me concédait des informations. Pour lui, j’étais un ignorant, "quelqu’un de la ville", un profane, un étranger, quelqu’un qui ne pouvait pas comprendre, quelqu’un à qui l’on explique mais, sans illusions sur le résultat.

 Je lui ai fait tout de même part de ce que je pensais du comportement des habitants de ce minuscule village...

 - Pourquoi vous tenez-vous à l’écart ?

 - Parce que nous ne faisons plus partie des statistiques  ! Ils ont déjà beaucoup de difficultés à nous retrouver dans leurs archives... Nous sommes comme des fossiles, rien de plus. Un jour, nous avons emmené du matériel moderne pour le monde de Véguel, ou pour la station Reychelles, et, quand nous sommes revenus sur Terre, ce matériel était périmé et dépassé depuis un demi-siècle. Ils sont obligés de réfléchir pour admettre que nous n’avons pas perdu notre temps à gaspiller leurs subventions. Et puis, ils s’en contrefichent, puisque tout est devenu obsolète entre temps. Même nos vies. Sauf dans le cas où l’on décide de repartir, évidemment. Dans ce cas, ils veulent bien consentir à se pencher sur notre existence. Ça arrive... Mais l’essentiel du trafic se fait ailleurs et nous ne revenons que rarement sur Terre. Et pour la plupart : jamais.

 - Il y a d’autres villages alors ?

 (Je n’avais pas voulu raviver ses souvenirs intentionnellement !). Il n’a pas répondu, mais son regard s’est durci comme pour retenir des larmes. Alors j’ai attendu que ses yeux dispersent une part de cette incommensurable tristesse.

 Il a pris sur lui et y est parvenu, bien avant d’avoir fini d’épuiser cette trace qui le rongeait.

 En changeant de sujet, j’ai essayé de l’aider, puisque je ne pouvais pas partager sa douleur :

 - À l’université, nous abordons ces communications luminiques et les problèmes posés par l’extension et la distorsion des distances. Mais les professeurs n’insistent pas, car rares seront les étudiants qui partiront : tout le monde cherche à se hisser dans l’échelle sociale mais, ici, sur Terre. Alors, on n’approfondit pas.

 - C’est ce que je te disais !

 - Vous vous parlez rarement, entre vous, j’ai remarqué...

 - On se connaît pour ce que l’on veut bien.

 Ce n’était pas une réponse. J’ai fait l’effort de ne pas paraître contrarié par cette dérobade :

 - Je comprends...

 - Nous avons chacun notre histoire. Nous nous sommes croisés quelques fois sur Béatrice, ou dans un atelier de réparation des Deux Naines Rouges. Ou ailleurs... Tous ces voyages importent peu, ce qui compte c’est de savoir que nous avons tous un point commun : notre temps. Celui de l’espace. Pourquoi en parler ?

 - Ce temps, qui n’est pas celui des autres...

 - C’est ça.

 Du menton, il m’a désigné un client, seul au fond de la salle. Puis, en baissant le ton, jusqu’à chuchoter...

 - Vois-tu celui qui est attablé, sur la droite, au fond  ?

 - Oui, bien sûr.

 - Commandant-Pilote : Tor Irvi Omar. Il a appareillé de la station Fin des Mondes, en mai 2403. Ne la cherche pas sur une carte, cette station : elle a été désactivée, puis abandonnée en 2550. Omar avait décidé qu’il lancerait son vaisseau à la vitesse maximum avant de plonger dans la faille... La faille de Sunwar, du nom de son inventeur qui l’avait détectée le premier. Mais qui s’était bien gardé d’y plonger, vu que personne n’aurait su affirmer où elle menait : les gravitons dansaient tellement sur ses abords, que la question de savoir si elle ne filait pas jusqu’au Noyau Galactique pouvait se poser. De toutes façons, il aurait fallu parvenir à trois cent mille -ou quasiment-, avant de plonger pour le vérifier, et les vaisseaux sont loin d’atteindre de telles vitesses, même si on passait sa vie à accélérer. Omar, lui, il a foncé pendant plus de six mois avant de disparaître dans la faille. Sachant son projet, les anciens ont logiquement pensé ne plus jamais le revoir. Certains, qui l’avaient connu très jeune, ont laissé le témoignage qu’il avait toujours été un peu fou. Il fallait l’être pour se précipiter à une telle vitesse dans une faille qui n’avait pas été testée. Évidemment, il n’a jamais atteint les "trois cent mille/seconde" ; alors, forcément, il en a été éjecté. Et puis, contre toute attente, il est revenu par le même chemin. Dans son rapport, il n’a pas précisé la distance qu’il avait parcourue : il a prétexté une avarie de son ordinateur. Mais, objectivement, pour ceux qui l’ont vu revenir, ça lui avait coûté quarante-six années de Stella. Il a laissé un rapport là-bas, sur Stella VI, que l’on pourrait le consulter. Et puis il s’est rapatrié, ici, sur la Terre, il y a six mois.

 - Quel intérêt d’aller si loin ? Uniquement pour faire ce chemin ?

 - Pour le besoin de faire -ce- chemin. Il voulait aller plus loin pour vérifier quelque chose. Mais il faut croire qu’il ne souhaitait pas donner une réponse à ce que les autres voyaient sur leurs écrans...

 (Il avait insisté sur le "ce". J’ai pris la mine d’un type intrigué, mais sans plus. Quand même : un voyage de quarante-six années, que de temps gaspillé ! Et dans quel intérêt ? Une remarque qui ne pouvait qu’être soulignée, pour pousser le patron à s’expliquer...).

 - Avec ces distances... S’il y a des mondes viables par-là, ils ne seront jamais colonisés avant un ou deux millénaires.

 - Tu n’y es pas, mon gars !

 Il a jeté un regard vers le dénommé Omar, qui sirotait je ne sais quoi. Il a encore baissé de ton. J’ai dû me pencher vers lui. Il a expliqué...

 ... Un jour, son logiciel de bord avait provoqué des drôles de trucs sur son écran principal. Et, le fait est, quand on a visionné ces enregistrements : jamais rien vu de plus beau ! Ça, non... C’était... c’était un de ces trucs de l’espace. Il y avait peut-être une explication toute simple, mais, en tout cas, personne ne la connaissait. Sauf Omar, peut-être, maintenant.

 - Vous ne pouvez arrêter là ! Expliquez-moi, ai-je dit d’une voix encore plus discrète, que j’avais faite complice...

 - Le prisme te donne six couleurs, hein ? Rouge, orange, jaune, vert, bleu et indigo... Eh bien, là, c’était comme si chacune de ces couleurs avait été encore décomposée. Ça donnait des teintes que seuls les artistes obtiennent par tâtonnements. Mais, là, c’était tout différent : c’était décomposé et ordonné, organisé mathématiquement. Et puis, ça variait. Des fonctions mathématiques parfaites.

 - Un ordinateur qui sait analyser et calculer un résultat est capable d’en comprendre les données, et rien de plus facile pour lui, après, d’en multiplier les variations mathématiques.

 - Sauf que, là, ça vivait. Des séquences revenaient comme pour un langage. Son ordinateur de bord aurait été incapable de faire ça. Tout comme les nôtres et de toutes les nouvelles versions, d’ailleurs. Sauf à vouloir inventer un nouveau langage. Pour moi, une seule réponse : ça pensait. Omar savait pourquoi il avait voulu aller par-là : pour éliminer des interférences, toujours possibles, et s’assurer que son ordinateur était sain d’esprit. Pour voir si ça se répèterait. Ou pour savoir "qui"...

 - Et ça s’est répété... Et l’explication ?

 - Il n’y en a pas. Ou une seule : puisque c’était capable de varier en suivant certaines logiques, et que cette Voix venue de l’espace persévérait dans son discours...

 - Il y a sûrement des mystères. Un tel langage...

 (Je n’avais pas à me forcer pour avoir l’air intéressé  !).

 *

 - Et Deligny. Et Redjan. Et Gunter. Et My Sun...

 (Il n’en finissait plus, et ne se souciait apparemment plus de moi. Ce n’était pas vexant, non, mais ça diffusait seulement la désagréable sensation que son monde pouvait parfaitement se passer du mien. Alors j’ai enrayé l’énumération.).

 - Redjan ?

 - Lequel ?

 - C’est vous qui avez prononcé ce nom.

 - Parce qu’il y en a eu deux : Genwar et Piotr.

 - Deux frères nautes ?

 - Non.

 - Ah ?

 - Genwar... Il avait souscrit un contrat avec la Compagnie Inter Stellaire, avec une clause que la Compagnie s’est empressée de ratifier : "volontaire pour les mondes les plus lointains", ceux qui nécessitent de très hautes vitesses.

 - Et alors ?

 - La Compagnie ne s’est pas fait prier : elle l’a expédié dans toutes les nouvelles failles. Un truc à vieillir encore moins vite ! Et, un jour, il a rencontré Piotr Redjan...

 (Je m’étais déjà fait rembarrer une fois : j’ai attendu. S’ils n’étaient pas frères, c’est qu’ils étaient cousins. Mais, à vouloir jouer au perspicace, je risquais de lui couper ses effets.).

 - Les homonymies, ça existe...

 - Qui te parle de coïncidence ? Genwar était l’arrière-grand-père de Piotr, mais il était encore tout jeune, lorsqu’il a rencontré son arrière-petit-fils, à la veille de sa mise à la retraite.

 - Genwar... Tout jeune... Ah ? Il a encouragé son arrière-petit-fils qui avait choisi la même carrière, alors... ?

 - Tu ne comprends vraiment rien ! Genwar a encore navigué des années après !

 - Après... après "quoi" ?

 - La mise à la retraite de Piotr, pardi !

 - Ah oui.

 (Je n’y étais plus !). J’ai pris un air intelligent et... j’ai immédiatement enchaîné sur le premier nom qui me revenait en mémoire.

 - Et My Sun ?

 - My Sun ? Elle s’était posée sur la Deuxième des Calendes. Sur une montagne. Elle ne le pouvait pas ailleurs parce qu’il y avait des marais presque partout. Plus de cinquante milles kilomètres carrés devant elle et tout autour. Et, toutes les nuits, il y avait des milliards de feux follets. Des centaines de milliards de feux follets. Et encore bien plus.

 - Beau spectacle, sans doute. Mais rien de mystérieux.

 - Sauf si ton ordinateur discute toutes les nuits avec ! Et qu’il finit par décider -à ta place-, un beau jour, que tu dois repartir.

 - L’ordinateur prenait ses ordres... ?

 - Deligny, lui...

 - Oui ?

 (My Sun -une pilote- dont l’ordinateur jacassait avec des feux-follets ! Et, déjà, il enchaînait avec ce Deligny !).

 - Deligny voyait des villes que ses détecteurs ne voyaient pas. Mais qu’il a photographiées aux infrarouges, à plusieurs reprises. Exactement toutes les six cents heures, à la minute près et au même endroit.

 - Stupéfiant !

 - Et quand Ludmila Eding a souri à cette pieuvre de Primain II...

 *

 Sourire à une pieuvre ! Pour y avoir des mystères, derrière les buées bleutées de mon océan et de mon ciel, il y en avait ! Et j’étais certain que l’on m’en cachait -encore- beaucoup. C’était pour ça que j’étais ici, je le savais maintenant. Mon petit village avait tellement enflé que je n’en imaginais même plus les limites ! Non seulement il possédait son temps propre, mais aussi, il ne respectait pas des dimensions raisonnablement et habituellement admises. Et il avait ces êtres qui appelaient les sourires...

 Si j’avais su, je n’aurais jamais mis les pieds ici !

 Enfin, me suis-je dit, les journées à venir atténueraient sans doute les effets de ces surprises et permettraient de tempérer mes emballements. Cela faciliterait une réflexion plus sereine, me ramènerait dans la norme, me suis-je persuadé...

 Ainsi l’on se ment. Ainsi, je me suis menti.

 Une seule fois, par la suite, la liste des ces noms s’est allongée : le surlendemain. J’ai retenu ce nom de Lécy Cormel, une Naute dont les relevés portaient à croire que les failles ne convergeaient pas vers le Noyau Galactique mais, vers un système ne coïncidant pas -et de loin- avec lui. Il aurait été question d’un trou noir communiquant avec un quasar. Et que ce quasar, inexplicablement, ne s’éloignait plus.

 Mais comment cette naute -si brillante soit-elle- (pourquoi lui refuser de solides connaissances ?) pouvait-elle affirmer si péremptoirement un fait si déroutant ? Un fait qui bouleversait tous les calculs précédemment admis ! Et ce quasar ? Qui avait cessé de s’éloigner, comme pour mieux revenir vers notre Galaxie...

 Je n’ai pas insisté. J’étais parmi des gens qui respiraient des autres mondes. J’étais comme une poussière, là, captée par un amas de météorites stellaires, comme une chose découvrant un bouillonnement intense de vie. Des vies immobilisées, ramassées sur elles-mêmes.

 Des vies bien trop pesantes.

 **

 À la suite de cette conversation, j’ai essayé de reprendre pied dans la réalité. Je les ai observés, sans doute le besoin d’être persuadé qu’ils étaient encore tous humains. Sûrement, plusieurs se connaissaient déjà pour s’être croisés au détour d’une escale, au hasard d’une bordée, quelque part, au détour d’un siècle. Quels mystères flottaient derrière ces gens discrets ? Des mystères encore plus impalpables que le nuage de fumée qui planait en permanence sous le plafond. Mais ils se gardaient de les galvauder, de les répéter trop souvent, ces souvenirs, pour ne pas les abîmer. Pouvoir, ainsi, les revivre longuement...

 Des êtres humains exceptionnels.

 C’est dans ce village, longeant les façades ternies, que j’ai compris que les années-lumières s’étaient cristallisées là, à l’abri des regards du monde civilisé. Les siècles étaient passés au-dessus de ces toits moussus, et le jet d’eau de la fontaine n’avait égayé de ses gargouillis que la surface du temps. Le véritable passé était enfoui dans les mémoires et dans les consoles des ordinateurs des vaisseaux qui parcouraient les espaces, loin, très loin. Ces quelques vies finissantes, qui se terminaient au-dehors de la ville, n’avaient qu’un rapport lointain avec ces navettes de plus en plus modernes qui s’envolaient.

 Ces dos voûtés, ces êtres en contre-jour, immobiles, veillaient sur la mémoire de l’humaine volonté de gagner les mondes lointains. Ils avaient vu et vécu l’Aventure. Ils l’enserraient sous leurs mentons grassouillets, l’emprisonnaient entre leurs coudes posés sur les tables, la dissimulaient, à l’abri de leurs regards brûlés par des visions trop grandiose. Là n’était plus ni Présent ni Passé : là était la mémoire d’une autre Vie. D’autres Temps. Et si je voulais partager leurs paysages, il me fallait en conquérir un. Partager, pour avoir le droit de dédier...

 Mais je n’en avais pas de ces souvenirs, je devrai les gagner. Et, pour ça, il me fallait sacrifier cette chaîne qui m’attachait à ces jours fuyants de la Terre. Il me fallait rompre avec tous les concepts de mariage et de famille. Je devais -délibérément- basculer dans cette autre échelle du temps. Devenir un peu de ce brasier qui était parti pour "Ailleurs".

 Il me fallait admettre, une bonne fois pour toutes, l’obligation d’arracher tous ces liens avec la ville, avec mon âge. Alors, alors seulement, quand les décennies de ma vie se seraient usées, j’aurais le droit de mourir. Je saurais. Je saurais ce que j’étais présentement incapable de comprendre. Ni même d’imaginer ! Ces personnages, maintenant engourdis, avaient fait l’Espace. Ils l’avaient payé d’un prix incomparable : leurs jours. Ils étaient ce que la ville et le pays avaient oublié. Ils étaient l’Humaine Aventure. Ils étaient ce dont la Ville avait peur et dont elle préférait se moquer. Ils étaient ce que plus personne ne savait : la Vie. Une vie qui s’étiolait et se fanait en recouvrant les prémisses d’un futur déjà enfui. Des vies insoupçonnées, denses.

 Ce que j’avais pu être ridicule à me vouloir journaliste ! Ce n’était pas cette vocation qui m’avait poursuivi toutes ces années. Traduire en mots ce que l’on n’avait même pas vécu ? Plaquer des syllabes sur des décennies qui fuyaient à en perdre la raison ? Rester immobile ? Absurde !

 Non : je cherchais l’exceptionnel et le merveilleux. Alors que je m’étais cru spectateur, les pensées que j’avais cherchées m’avaient ramené à ce que je sentais le plus intime en moi.

 À ce moment, j’avais déjà choisi de ce que je deviendrais. Et j’en paierai le prix. Le temps de la Ville ne serait plus le mien. Je vivrai à part. Je vivrai avec Eux. Une autre famille, avec, pour seules attaches, des souvenirs que l’on dissimulait. Comme eux ! Parce que personne n’était capable d’appréhender la fantasmagorie de l’espace s’il ne l’avait vécue. Personne n’était capable de sourire à un être vivant dans les marais de Primain II. Personne ! Sauf eux. Eux avaient caressé ces êtres de chitine dans un bastringue de Stella 3 , eux avaient vu et senti.

 C’était autre chose que de le lire dans une gazette ou sur un écran de console ! Ou de s’en moquer, sottement, pour ne pas en avoir peur. Oui, il me fallait courir les mondes avec eux. Comme eux ! Alors, peut-être, m’accepteraient-ils dans l’intimité de leurs gloires et de leurs drames ? En tout cas, j’étais déjà incapable de rester un terrien, maintenant j’en étais certain.

 Mais, comment confier à ce bonhomme qu’il ne s’était pas trompé, en me racontant tout ça, à moi ?! Lui qui avait reprit son boîtier, ses feuilles, ses fils, qui était redevenu muet...

 Bientôt vingt jours que j’étais ici, parmi ces ombres qui avaient dépassé les soleils. Un grand trou s’ouvrait sous ma vie et j’hésitais encore. J’implorais après une bourrasque qui m’y ferait basculer. Ce qui me donnait un piètre rôle dans cette décision qui me tenaillait, j’en conviens.

 Et puis, indirectement, tout s’est joué. En allant m’asseoir à la même table où cette vieille dame m’avait paru être dans le présent, je gardais l’initiative et quelque fierté à mon endroit.

 Mon inconscient se doutait-il de l’issue de ma démarche  ?

 C’était une dame très ridée. Elle aussi avait été très droite. On l’imaginait sans peine avoir régi des mondes, ordonné à des systèmes, s’être émue comme palpite une étoile. Mais, à ce moment, elle seule semblait sur le qui-vive et comme à l’affût. Elle, elle emporterait mes dernières résistances. J’avais organisé ma déroute en parcourant ces quelques mètres et en m’installant en face d’elle. Après cette confrontation, un terme serait mis à mes futiles prétextes.

 Une fois assis, je lui ai dit :

 - Veuillez m’excuser, madame... Je ne fais pas un reportage. Mes diplômes ne relèvent aucunement du technique et de la conduite des vaisseaux... J’ai parlé plusieurs fois avec cet homme, au comptoir...

 Je lui disais ces mots et je l’examinais. Sa peau était aussi grise et fripée que ses cheveux étaient blanc, troublé de feu. Quelqu’un avait jeté une poignée de sable brun dans ses rides et quelques grains y avaient fait tache. Ses yeux, autrefois verts, avaient vu. Son menton, oui, avait exigé. Et ses doigts, à présent flétris et raides, avaient poussé ce levier rouge qui précipite en quelques secondes des centaines de tonnes de carburant dans les groupes propulseurs. Maintenant, elle semblait guetter et attendre, comme si elle seule avait voulu conserver une emprise sur le présent.

 Je me suis fait humble ; j’ai su qu’elle allait partager avec moi, quand elle m’a fixé, comme après un long voyage...

 - Étranger, cet homme, au comptoir, se nomme Yago Brévic. Transmetteur de Première classe : Yago Brévic.

 - J’ai cru qu’il était pilote.

 (Ses yeux se sont chargés de sévérité puis sont redevenus conciliants.).

 - Un Transmetteur voyage aussi !

 - Je comprends... Mais mon soucis est ailleurs : je voulais simplement croire que l’on peut naviguer sans pour cela frôler des merveilles. Cela me donnerait une raison de renoncer.

 - De renoncer ? Oui, bien sûr...

 (C’était phénoménal comme ces gens savaient lire en moi. Sûrement je trimbalais l’odeur de celui qui attend la pichenette qui va le faire chavirer !).

 Mais j’ai encore résisté :

 - Il ne peut pas y avoir autant de merveilles que de Nautes, c’est impossible ! Enfin... Il n’a parlé que des autres commandants à qui sont survenues d’étranges aventures : des exceptions. Il s’est oublié, lui. Et s’il a vraiment été un Naute...

 Elle a jeté un coup d’œil vers le comptoir, là où le Transmetteur Yago Brévic farfouillait dans son bricolage au point que l’on aurait pu s’interroger sur sa santé mentale.

 Elle, elle était restée parfaitement sereine, comme si elle avait détenu la réponse à toute chose...

 - Pourquoi voulez-vous qu’il ait eu besoin de parler de lui ?

 - Pour me convaincre.

 - Pourquoi vous convaincre ? Vous l’êtes déjà, non ?

 - C’est toute sa vie que l’on jette. J’ai une famille...

 - J’ai compris : vous vous dites que si vous choisissiez cette vie et qu’elle soit terne, vous regretteriez.

 - Pas tout à fait...

 - Pardonnez-moi, je l’ai dit pour vous provoquer. Jeune homme, ne vous êtes-vous pas demandé ce que réparait Brévic ?

 - J’ai vu ce boîtier... Et puis ces équations et ces diagrammes. Tous ces fils... Mais je n’ai pas osé.

 - C’est un spécialiste en logiciels, le Naute Brévic, des années qu’il prétend qu’il parviendra à tordre le temps.

 - À "tordre" le temps ?

 - Oui, Étranger.

 - Madame, il n’y a - là - rien de raisonnable ! J’espérais un argument moins contestable.

 - Il y parviendra.

 - Il y parvi... Avec ce boîtier ?

 - Pas seulement.

 - Ah... À tordre le temps ? Vraiment ?

 - C’est une façon de parler, mais vous allez comprendre. Je peux vous le confier, puisque tous les Nautes le savent. Voilà... En 2576, temps de Stella, Brévic était à bord d’un vaisseau qui en a récupéré un second en perdition. Qui était en perdition, car tout le monde était mort à bord depuis un bon nombre de mois. Des momies. Trois momies. Trois momies sur les quatre hommes et les deux femmes enregistrés sur le Livre de bord. Le vaisseau avait eu sa coque arrachée en plusieurs endroits et des corps avaient été aspirés par le vide. Trois corps, dans un triste état, étaient restés coincés dans une soute... Mais pas celui d’Emma Carvey, la Commandante. L’ordinateur de bord était dévasté, le sas grand ouvert, et deux capsules de sauvetages avaient été utilisées. Emma Carvey était une jeune femme que Brévic avait rencontrée une année auparavant. Une brève liaison d’un soir. Il en a eu un chagrin immense, certainement. Tout ce qui a pu être récupéré, l’a été. Y compris un enregistrement : Emma Carvey, étant Commandante de Bord, avait laissé un témoignage posthume. Mais l’ordinateur étant faussé, textes, images et hologrammes étaient illisibles. En résumé : le visage d’Emma Carvey apparaît une demi-seconde, et puis plus rien.

 - Et cet enregistrement... c’est ce boîtier ?

 - Oui. Brévic est revenu sur Terre avec. Le plus rapidement possible, car ses missions pour des mondes lointains, alors, n’étaient pas terminées. Il n’est ici que depuis peu. Je l’ai vu arriver... Un an, à peine... Il est apparu et il s’est installé là, à ce comptoir. Il fallait quelqu’un pour gérer cet endroit, alors il a pris la place. Et, tout de suite, il a occupé ses journées à tenter de raviver cette mémoire où se cachaient, obligatoirement, les dernières images et les dernières paroles de son amante d’un jour. Il a juré qu’il réveillerait ce souvenir de Carvey. Depuis, il essaie de retrouver la logique qui a faussé l’enregistrement.

 Quand elle a prononcé le mot "amante", j’ai cru que ses cheveux éteints flamboyaient d’un nouveau feu ! La conviction emportait son récit, sans doute. Moi, j’avais cru voir...

 Mais j’étais déjà captif du merveilleux de cette quête :

 - Réveiller une image, cela doit être prodigieux ! Mais pourquoi n’a-t-il pas porté l’enregistrement dans un laboratoire spécialisé ?

 - Parce qu’il l’a fait.

 - Et ?

 - Et on lui a dit qu’il fallait être un crétin de naute pour perdre son temps à démêler une telle connerie d’image coincée, une image qui n’apporterait rien de plus, puisque la boîte noire et ses données techniques avait été récupérée et analysée. Pour eux, un solar c’est un solar, ils se moquaient éperdument de l’image et des bavardages de la Commandante Carvey. Les regards navrés, les soupirs, les tresses rousses, les promesses, à la Ville ils n’en avaient que faire ! D’autant que c’était rudement compliqué de les rétablir, même avec du matériel sophistiqué.

 - Et depuis, il cherche ?

 - Oui. Mais pourquoi me regardez-vous ainsi ? Même se voyant mourir, quelle femme détesterait être la Belle au Bois Dormant, dites-le moi ! Et puis, jeune homme, si vous pensez qu’il n’y a pas assez de mystères dans l’espace, si vous doutez posséder un jour le vôtre, reprenez vos affaires et partez !

 *

 Cette fois, son regard n’était plus conciliant ! Que cachait cette subite véhémence ? M’était-elle destinée ? Dissimulait-elle une sourde jalousie pour cette Emma Carvey ?

 L’espace d’un éclair, j’ai pensé que s’il n’y avait pas eu cette fugace image, dans ce boîtier... Si Yago Brévic avait eu le courage de vérifier, vraiment pris le temps de s’assurer, pour les momies... Peut-être ne l’avait-il pas voulu, pour ne pas détruire son souvenir ? Car il manquait des corps dans le décompte... À moins que les capsules de secours aient...

 Je ne comprenais plus rien !

 Ou alors : trop bien.

 Non, ça ne tenait pas debout... Je m’y perdais dans ces trajets et ces années, ces morts et ces suppositions, ce temps dont j’ignorais la mesure. Elle était si âgée : cette vieille dame le souhaitait intensément, voilà tout ! Ces capsules de survie avaient dû être récupérées bien avant que Brévic ne revienne... Mais : revenir le plus rapidement "possible" n’impliquait pas qu’il soit revenu
-  plus tôt-... Sa mission s’était poursuivie... Mais, s’il y avait eu erreur dans le décompte des momies aspirées par la dépression, pourquoi ne lui avait-elle pas dit ?

 Cela aurait été si simple : "je suis revenue, je suis Emma Carvey".

 Lui-même, en fouillant les archives, n’avait pas pu ne pas s’être renseigné ! Quand on cherche vraiment... Alors ? Parce que les mains, le visage, les tresses rousses, avaient... ?

 Oui... Une explication possible : elle le laissait chercher ces quelques heures du passé mais, trop âgée, espérait l’échec de la tentative. Mais, alors, pourquoi guettait-elle l’instant ? Souhaitait-elle, vraiment, elle aussi, revoir ces volutes d’éther ? Ce ressac du passé, comme un ancien reflet... Ou bien, guettait-elle avec appréhension cet instant, quand elle perdrait Brévic ?

 Retrouver pour perdre définitivement : le comble de son propre malheur !

 Mais Brévic était-il vraiment pressé, lui ? Peut-être, même, avait-il déjà résolu l’énigme technique. Ne pas vouloir laisser apparaître... Paraître... Alors ? Défaire la nuit ce qui avait été terminé le jour ? Tel Pénélope...

 **

 Comment l’espoir, la peur, l’amour, le temps, peuvent-ils être à ce point mêlés !

 J’ai résolument voulu ignorer ce à quoi elle pensait, quand elle a encore jeté un furtif regard en direction du comptoir. À cette nuit d’amour, égarée, par-delà quelque soleil ? Incrusté dans le temps telle une gemme éternelle...

 Il en est des mystères comme de cette flamme qui avait éclairé ma chambre : se laisser éblouir par le sublime !

 Sont des souvenirs qui n’en sont pas ! Si l’on peut ainsi tordre le temps. Rien d’impossible, à qui peut brûler ainsi !

 Il n’empêche, pourquoi me racontait-on tout ça, à moi  ? Avais-je perdu ma tête de journaliste ? En avais-je eu une un jour ?

 Il était grand temps que je cessasse mes puérilités. Je me suis rattrapé en demandant à Emm... en demandant à cette dame s’il y avait place à bord des vaisseaux stellaires pour quelqu’un qui s’y connaissait, tout au plus, en communications luminiques. Alors, comme si elle avait pris tous les chapitres d’un livre entre ses doigts, pour les basculer en bloc, pour s’en revenir subitement à la dernière page, la vieille dame s’est radoucie instantanément.

 Mais c’était pour me dire :

 "Brévic vous inscrira sur la liste : le vaisseau "Prestige de Sylène" sera sur le pas de tir le 8 février.

 *

 La date ne pouvait qu’être vraie, une Naute ne ment jamais !

 Nous étions le 12 septembre 2596, il restait donc, environ, cinq mois.

 Ou : dix-sept... Ou, encore : vingt-neuf...

 Quelle importance ?! Quand on sait qu’un jour l’on saura sourire à une pieuvre de Primain II !

 Ou bien, que l’on tordra le temps pour retrouver des clichés, des clichés qui ne sont pas forcément détruits. Oui : retrouver des Images. Des Images qui vous regardent à la dérobée...

 

 

Texte © Pierre Van Malaerth (1/1/2000)


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