Lune Rouge

Des vies friables

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Des vies friables

Pierre Van Malaerth

 

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 Sur une station orbitale, quelques milliers de personnes tentent de survivre tant bien que mal... et plutôt mal que bien...

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 Miech sentit le douloureux picotement monter dans ses jambes inertes, une douleur faite de mille points minuscules, qui gagna son bassin, puis la taille. Là, elle marqua un temps d’accalmie quelques instants...

 Le gamin se cramponna aux accoudoirs de son fauteuil roulant. Il savait à quoi s’en tenir, car chaque journée qui se terminait voyait les diffuses douleurs du jour se cristalliser en cette infinité de pointes d’aiguilles minuscules se répandant dans tout son être. Son père disait que c’était un effet de la rotation de la station orbitale qui ravivait ainsi son supplice, ponctuellement. Mais il en accusait aussi le magnétisme de l’étoile toute proche.

 Depuis que cela durait, Miech supportait ces assauts journaliers de la maladie. Et ils les supportait bien mieux que ces querelles continuelles qui torturaient le ménage de ses parents. Avant qu’il ne fût cloué sur ce siège (quatre ans déjà), ces disputes acceptaient des trêves, alors, Miech, à l’époque, n’en avait pas encore ressenti l’insupportable poids... Maintenant, si ! Et il pressentait que cela ne pourrait qu’empirer, et que lui, prisonnier du fauteuil, en serait le spectateur impuissant jusqu’à la fin de ses jours. Un affrontement sans fin et à sens unique, puisque sans résistance aucune de son père qui se réfugiait dans une abdication permanente et résignée. Un père si effaré par tant de venin et tant d’acharnement qu’il se défilait, quand c’était possible, dans la pièce où son fils vivait confiné. Miech, pourtant prisonnier de ses sondes, de ses bocaux, de son corps de "papier" sans forces, de ses douleurs, l’accueillait comme on offre un refuge à un égaré, lors d’une bourrasque interminable. Alors le Père et le fils, en chuchotant, communiaient en attendant la fin de la bourrasque.

 Parfois, la lueur qui passait fugitivement sur le visage du père semblait comme un appel à l’aide en direction de son fils. C’était une erreur : Mat adorait son fils et ça lui suffisait. Ils se rendaient ce sentiment et, tous les deux, joignaient leurs tristesses pour en faire une délicate et calme consolation commune, pendant que la mère dans une pièce voisine rassemblait fébrilement les embruns de sa dernière tempête pour en fabriquer une nouvelle ! Depuis quelques mois, il en avait tous les jours une nouvelle.

 En temps ordinaire, Yo ne venait quasiment jamais dans la chambre de Miech. Elle exigeait que l’enfant abandonnât l’écran de sa console pour venir manger, se faire débarbouiller, renouveler les bocaux, régler les détecteurs et les sondes, et, en général, pour le moindre prétexte ; alors Miech avait demandé à son père d’installer cette serrure télécommandée de son fauteuil. Un jeu d’enfant pour Mat Senner, de loin le plus brillant des logiciens en Bioélectronique de son temps...

 Et une permanente provocation pour Yolandine Senner, la seconde épouse de Mat, qui avait vu cette porte se fermer sur ses éclats de voix...

 Mais qui et quoi aurait été du goût de "Yo" toutes ces dernières années ? Certainement pas ce diminutif, entre autres, qu’elle exécrait, et dont elle guettait le son dans la bouche de son mari, toutes griffes préparées. Quant à Miech, lui, il savait que l’on ne prononçait pas "M’an" mais "Maman", et que si ce n’était pas aussi grave que le "Yo" dans la bouche du père, ça n’en méritait pas moins un rappel à l’ordre sec et instantané.

 Curieusement, cette porte de chambre verrouillée n’avait pas aggravé la situation, preuve que le père et le fils n’étaient que des cibles exacerbant une rancoeur. Cependant, Mat Senner estimait que Yolandine avait quelques excuses. Il était ainsi.

 Après la pose de cet objet de paix, Miech avait pu consacrer son attention à la console apportée. Une période de quatre mois, remplie de l’émerveillement amené par toutes ces images nouvelles. D’autant qu’il ne se passait guère de semaines sans que son père ne se glissât dans la chambre pour y réaliser, dès que Yo dormait ou s’absentait, des adjonctions d’appareils, la modification de quelque branchement, ou fixer une nouvelle caméra. Miech, dérouté mais confiant, suivait cette évolution du matériel, pressentant quelques miracles de la technique à venir.

 Ces deux dernières semaines, son père s’en était pris aux accoudoirs du fauteuil en y implantant deux plaques arrondies, truffées d’aspérités, semblant multiplier les commandes déjà existantes.

 Miech avait vu juste.

-  Tu te souviens, Miech, tu m’avais demandé s’il était possible de communiquer avec le Maître Ordinateur des Jeux ? S’il pouvait se faire que l’on modifiât les histoires qu’il inventait ? Si l’on pouvait les changer en participant à ses films ?

-  J’me souviens, P’pa... Et puis, aussi, si je pourrais être connecté avec tout ce que modifiaient les gens...

-  Pour les histoires des grandes personnes, j’avais dit "non"... Mais... Devine !?

-  J’sais pas, P’pa !

-  Les histoires des grandes personnes, tu sais, ce n’est pas très joyeux. Toujours à regretter à ce qu’elles n’ont pas fait ou pas dit... Mais j’ai glissé un petit sélecteur qui repérera les voix de ton âge... Et avec ces plaques, tu pourras entrer dans leurs images !

-  Les images du Maître ?

-  Oui. Et aussi toutes celles que les autres modifient.

-  Si elles sont déjà modifiées ?!

-  Tu pourras laisser faire ou les modifier à ton goût.

-  Ils ne seront pas contents !

-  Ce sera à toi d’être gentil et de ne pas abuser ! Tu sauras bien si c’est une belle image ?

-  Oui, P’pa... Alors, je verrai ce qu’ils font ?

-  Bien plus, c’est ce que je t’explique. Tu pourras "entrer" dans "leurs" images, modifier "leurs" films, amender "leurs" histoires, tout ! Cependant il te faudra être prudent. Mais ça ne se fera pas du jour au lendemain car il va falloir te familiariser avec ces nouvelles commandes.

-  Alors, ils me verront ?!

-  Si tu le veux. Mais ça pourra les agacer, il faudra être raisonnable. Je te fais confiance.

-  Sûr que tu peux ! Chic, chic, chic ! J’y arriverai !

-  Bien sûr que tu y arriveras... Je me sauve car ta mère va rentrer...

-  Dis, P’pa ?

-  T’inquiète pas... Elle n’est pas méchante...

 Le soir même, après le repas, revenu dans sa chambre, et après avoir branché ses appareils de survie, Miech plaça son fauteuil dans le cercle tracé sur le sol par son père, et, comme à l’accoutumée, le du bout des doigts, il repéra la plaque gauche et la pressa. Un déclic le prévint que les caméras commençaient à le filmer. Tout fonctionnait !

 Maintenant, il allait falloir initialiser un maximum d’expressions. Il suivit fidèlement la liste que lui avait donné son père : "tousser", "rire", "sourire", être "attristé", "émerveillé", "intéressé", etc... Une liste dont Miech ne connaissait même pas toutes les attitudes énumérées ! Il laissa celles-là de côté, commentant les autres à voix basse jusqu’à quatre heures du matin. Trois nuits ne seraient pas de trop. (Mais il se retint de pleurer parce qu’il ne voulait pas que ses films soient trop tristes ; le Maître n’avait pas besoin de savoir !). Plusieurs fois son père se faufila dans sa chambre pour lui apporter quelques conseils : Yo avait trouvé un emploi de quelques jours et ça le dispensait d’user de témérité pour disparaître du champs de vision de son épouse, ce qu’elle aurait immédiatement considéré pour une provocation !

 Mat était sans illusions : le contrat de Yo serait vite terminé. Il mit donc les bouchées doubles, et Miech, goulu d’apprendre les perfectionnements des commandes, l’aida de tout son enthousiasme. Cloué sur son siège, l’enfant était avide de s’évader ne fusse que par les Images.

 Ces heures précieuses furent pleinement employées : son Père et la console, il n’avait qu’eux.

 Effet du temps qui passait, rythmé par la rotation de Bella-Station, Miech aurait pu, dix années auparavant, apercevoir sa toute nouvelle belle-mère "Yolandine", "sur" et "dans" l’écran. Il avait vingt et un mois quand Mat avait remplacé sa mère -décédée- par cette jeune artiste. Yo recevait à cette époque une foule d’offres de contrats, étant alors "Sujette" de grand renom depuis plusieurs années. À quinze ans elle avait déjà été choisie entre mille postulantes pour les attraits que le Maître avait décelé dans son visage, sur son corps, sur ses aptitudes à se mouvoir, à parler, à sourire... Ou exprimer sensualité et séduction. Ainsi que tous ces sentiments et poses qui drainaient les quatre-vingt-dix pour cents de la clientèle masculine devant les consoles du Maître des Jeux. Dans cette activité des loisirs, aussi, le Maître devait être rentable ; et "Il" était bien placé pour repérer ce que souhaitait la dite clientèle.

 Mais au fil des années, la "Sujette" Dina Sun
-  devenue madame Senner- avait vu ses propositions de rôles subir une vertigineuse dévaluation. Et, depuis deux ans, bien qu’elle s’usât à relancer continuellement les services d’administration du Maître et à harceler de lettres et de messages les nouvelles vedettes, ses rôles se faisaient rares. Elle admettait ce fait de plus en plus difficilement. Pourtant, Yo n’était pas difficile pour le choix des entremetteurs et entremetteuses nécessaires à ses stratagèmes, mais ce, pour de bien piètres résultats... Hormis cette proposition dont l’avait averti certaine source mystérieuse : "On" lui avaient confié que son nom avait été avancé pour un grand rôle. Mais la désillusion avait été grande (et sa réaction bien plus démesurée) quand elle avait su qu’elle ne serait qu’une "Infirmière" dans un court métrage destiné aux établissements pour grands handicapés victimes des radiations. Qu’elle n’apparaîtrait au générique que sous le nom de "Yolandine Senner".

 C’était plus qu’elle ne pouvait supporter : on avait oublié son pseudonyme -"Dina Sun"- et, assurément, on avait commis ainsi un incommensurable affront à sa gloire :

 "Yolandine Senner" ! C’était considérablement plus qu’elle ne pourrait jamais en supporter !

 Mat avait courbé l’échine le temps que le cyclone passe, le temps que Yo en vienne à reprendre sa quête. Plus de dix jours. Dix jours durant lesquels Yo démontra qu’il ne pouvait, sur toute la station, pas y avoir plus femme malheureuse que "Dina Sun", plus enragée.

 Hormis "Yolandine Senner", sans doute.

 Dans les jours qui suivirent, Miech mit à profit les absences de sa belle-mère et, aidé de son père, assimila toutes les commandes, jusqu’à ce qu’elles deviennent des prolongements de lui-même. Il n’était pas doué mais une formidable envie l’animait. Un mois plus tard, Mat jugea que son fils s’en sortait plutôt mieux qu’un professionnel (ceci sans mérites puisque ce matériel n’était pas encore dans le commerce !).

 Cela se traduisit par un : " Vas-y mon petit Miech, je te dois bien ça"

 **

 Dès ces minutes, les frêles petits doigts coururent sur les touches et les curseurs, Miech vola de communications en communications. En réalité, Mat n’avait rien bridé, pas plus les personnages adultes que leurs histoires. Il ne l’aurait pas pu : le matériel était confidentiel et la réglementation n’aurait su autoriser un abonnement même multiple avec toutes ces adjonctions. Miech saurait "où" aller, ça ne faisait aucun doute.

 Comme prévu, l’enfant ignora les grandes personnes et partit dans ces milliers d’appels que le Maître gérait, et il y reconnut, d’instinct, les histoires d’enfants de son âge : des films de fleurs, des films de corsaires, de cabanes faites de branchages, de cosmonautes affrontant d’affreuses créatures sanguinaires. Alors il se glissait dans leurs images, changeait la couleur d’un baudrier, repeignait le sommet d’une montagne, rendait l’extraterrestre plus sympathique. Quelques fois, avec confiance, il y joignait l’incrustation de son visage tout souriant. Mais, à chaque fois, des voix inconnues et véhémentes protestaient de ses irruptions. Des voix où perçait le désagréable et souvent l’odieux, à un point tel, que Miech, de toute la contrition dont il était noyé, se confia à son père de ces rebuffades...

-  Ce n’est pas grave, Miech ! Reprends ton image et enlèves-y ce qui les dérange, puisque ça leur déplaît !

-  Ce n’est pas bien, P’pa ! Et puis, moi, ça ne me dérange pas qu’ils cassent mes images ou qu’ils racontent des histoires ridicules ! Je voudrais bien les voir, moi, et même quand ils sont en colère ! Je leur dis que je saurais faire plein de trucs ! Mais ils ne veulent rien entendre.

-  Cherche encore ! C’est comme ça. Tu finiras bien par trouver un petit copain. Tu sais, c’est difficile de trouver des copains. Des bons copains, je veux dire. Et seul un ami acceptera que tu lui modifies ses images. Ne désespère pas si vite !

-  Même les filles ! Pourtant je leur propose de belles robes pour leur poupée. Avec ces touches, sur l’accoudoir de droite, j’y parviens très bien !

-  Je n’en doute pas, Miech, mais tu sais que les filles sont compliquées. Et elles sont tout aussi jalouses de leurs images. (Mat n’avait pu éviter de se tourner vers l’autre pièce du logement d’où, en ce moment, sa seconde femme était absente.).

-  Alors, tu crois que je peux continuer à entrer dans leurs images ? Des fois, ils sont furieux !

-  Ne t’impose pas et dis-leur que c’était une erreur. Remets tout en place et note que tu ne dois pas retourner dans celle-là.

-  C’est ce que je fais ! C’est triste. Même pas un copain malade comme moi...

-  Certains sont trop malheureux, le désespoir rend méchant. Et puis, tout le monde n’a pas un abonnement multiple comme toi ! Ils ne peuvent pas faire ce que, toi, tu peux faire, alors ils s’en rendent compte et la hargne les gagne.

-  Mais moi je ne veux pas les rendre jaloux ou tristes ! Ils ne me laissent même pas le temps !

-  Je sais, Miech, je sais... Continue... Pour le reste : ça va ?

-  Oh, oui ! J’entre dans l’image ; je peux rapetisser un arbre ; je peux aussi l’enjamber et le faire repousser après à toute vitesse ! Et toutes sortes de choses comme ça ! Mais... P’pa... ?

-  Quoi donc ?

-  Je ne sens rien.

-  J’y ai pensé. Des collègues préparent un modèle plus performant que ceux qui sont en vente et qui, déjà, coûtent cher... Et, celui-là, je l’aurai gratis. Et maman n’en saura rien.

 Il était convenu entre le père et le fils que Yo ne devrait jamais se douter des nouvelles performances adjointes au modèle de base de la console. D’autant qu’elle n’avait jamais admis l’achat de l’appareil, et qu’elle ne se privait jamais d’une occasion pour calculer, à chaque fois, les équivalences en confiseries, en pâtisseries, en boissons sucrées et glaces pantagruéliques que le prix représentait. Ce qui faisait monter à Miech des torrents de salive. Des torrents vite asséchés, par une énumération scrupuleusement détaillée des interdictions formulées par le régime médical implacable imposé à "un-enfant-handicapé-comme-lui".

 Pour Yo, les contradictions n’existaient pas : dans sa bouche, un paradoxe était un argument irréductible. Et une lapalissade : "un piège pour esprits crédules". Les subtilités de Yo n’avaient, bien évidemment, aucun rapport avec la mauvaise foi... surtout si elles corroboraient "son" raisonnement. Un raisonnement qui ne pouvait être, lui-même, que logique. Un raisonnement qui, sous-entendu, n’était que le seul qui fût digne d’intérêt à ses yeux.

 Yo ne devait rien savoir et surtout pas ce que voulait maintenant Miech : ces diffuseurs d’odeurs et de sensations physiques que l’on couplait avec les programmes du Maître. Ces appareils étaient encore de médiocre qualité et Mat piochait le problème en tenant compte de l’insensibilité grandissante du petit malade. "Aller à l’image" était de mieux en mieux résolu ; mais les sensations reçues et diffusées nécessitaient des grands progrès de la médecine encore en devenir...

-  Alors P’pa... ?

-  Je réfléchissait... J’amènerai ce prototype. Mais cette console est déjà un chouette truc, non ?

-  Oh, oui !

-  Je n’ai pas dit mon dernier mot. À bientôt...

-  Au revoir, P’pa !

 *

 Il n’était pas possible que l’enfant fût une victime en permanence ; trois jours plus tard, Miech, tendu vers l’écran, entra dans une image où, tout de suite, il sut qu’il avait trouvé un copain.

 Non... Une copine : il n’y avait pas de bagarre ! Le voilier flottait sur une mer très calme d’un bleu clair. Aucun boulet de canon ne venait détruire ce bateau, sur le dessin duquel on décelait maintes fantaisies, et surtout : aucun sabord bourré de gueules menaçantes. Le pont était désert et seule une petite marionnette rigolote tenait une barre de cuivre et de bois, d’où bourgeonnaient d’étranges et belles fleurs de teintes pastel... Des fils commandaient le petit personnage et se perdaient haut dans le ciel... Un ciel d’où surgit une mouette rigolarde mimant la colère ! Le bec coupa net toutes les ficelles et permit à la marionnette de tourner la barre. Le bateau vira de bord... fila vers les lointains... puis disparut...

 Miech, captivé, abandonna le contact de recherche de l’accoudoir et attendit la suite. La mer se teinta de touches vertes et se rétracta comme peau de chagrin. On vit des berges apparaître et se couvrir d’arbres, de buissons et de roseaux ... (Une mare !).

 Une cane apparut, poursuivie par ses canetons... Mais ce petit coin de berge se peupla progressivement d’une foule de bêtes sympathiques aux couleurs vives... Puis ce fut la végétation qui se colora en proliférant, chaque tige nouvelle venue devant écarter les autres pour se faire une place... Tout l’écran se couvrit d’escargots, de coccinelles, de roseaux et de marguerites... puis, encore, de mille choses sans queues ni têtes.

 Tout respirait la gaieté si ce n’avait été un caneton resté coincé sur le bord de l’écran. Miech, horrifié, l’entendit brailler, tandis que la cane s’éloignait. Trop rapidement, une végétation exubérante entoura l’attardé...

 Une minute encore et il serait étouffé ! Miech, incapable de ne pas venir à son secours, découpa quatre carrés de mare et les disposa autour de lui ; puis, délicatement, il écarta les tiges et les grosses feuilles. Le caneton, rassuré, partit dans la direction de sa mère pendant que Miech faisait entrer ses mains dans le fil de l’histoire pour défroisser quelques pétales...

 C’est alors qu’une voix de petite fille se fit entendre :

-  Merci Maître ! Je l’avais oublié ! (Maintenant le caneton se dandinait en quittant l’écran.).

 Miech crut bon de présenter ses excuses. Mais il retira ses mains de l’histoire car, quelques fois déjà, des interventions bénéfiques pour une histoire avaient déclenché la colère de l’abonné et la présence de ces mains -dans l’écran- multipliait à coup sûr l’animosité de l’inconnu.

-  Je ne suis pas le Maître. Mais je peux faire ça !

-  Qui es-tu, alors ? Moi, je ne peux pas le faire. En tout cas, pas aussi bien. Et pas avec mes mains !

-  C’est P’pa qui m’a fabriqué ça. Je peux entrer mes mains, et même moi tout entier avec mon fauteuil. Mais ta mare était rudement jolie !

-  Le Maître aurait dû voir le caneton plus tôt... Qui es-tu ? Je veux te voir !

 Miech fit entrer son visage, une incrustation minuscule dans un coin de l’écran qui ne dérangea que fort peu les plantes...

-  Voilà, c’est moi.

-  Ce que tu es bête, je ne te vois pas !

-  Agrandis-la si tu veux, Toi ! Mais je vais tout déplacer.

-  ... Mes commandes ne peuvent faire ça... Elles ne connaissent pas ton incrustation !

-  Alors, c’est que tu as essayé.

-  Ben oui ! Agrandis la, Toi !

 Miech développa son incrustation en prévenant que ça détruirait tout un coin de la mare. Ses traits devinrent discernables au point que l’on eût pu le reconnaître...

... Plus grande ! Plus grande ! Je me moque de la mare, maintenant ! Comment t’appelles-tu ?

-  Miech. Et toi ?

-  Elle.

-  "Elle" ?

-  C’est ça ! Elle comme hirondelle... "Elle-comme-papa-disait".

-  "Elle-comme-Papa-disait"... ?

-  Oui ! Papa disait toujours : Elle est infernale. Ou bien : Elle pleure tout le temps.

-  C’était vrai que tu pleurais tout le temps ?

-  Oui... Je pleure encore maintenant.

-  Ta mare était pourtant drôle et jolie.

-  Sauf pour le caneton !

-  Ce n’est pas grave puisque je l’ai vu !

-  Et ça faisait longtemps que tu étais là ?

-  Ta mare. Et, avant, ton bateau...

-  J’avais bien réussi le bateau, alors j’ai coupé les fils et je suis partie !

-  Tu es "partie" ?

-  La marionnette, c’était moi ! Avec ces fils, je ne pouvais pas m’en aller. J’étais malheureuse. Alors le Maître a bien voulu et a envoyé cette mouette !

-  Et après tu n’étais plus triste...

-  Si !

-  Mais, puisque tu étais partie... ?

-  Mais... je n’ai pas bougé. Avec ces radiations...

-  Ah ? Des radiations... Quelles radiations ?

-  Maman m’a dit que je n’étais même pas née... Ça doit faire longtemps !

-  Peut-être es-tu comme moi ?

-  Toi, tu peux bouger : j’ai vu ta main !

-  C’est P’pa qui a fait ça. Plein d’appareils à lui ! Un jour, sur mon écran, j’ai vu plein de monde et on lui a donné une énorme médaille qui brillait. Un monsieur est venu et il a dit : "Monsieur Mat Senner, vous n’êtes pas un génie de la bio-électronique moderne ; vous êtes "le" génie de la bio-électronique du futur. Et tous les gens ont applaudi !

-  Et ton père s’appelle Mat Senner comme ce monsieur ?

-  C’était lui ! Alors, comme je ne peux pas me lever, il a placé plein de trucs dans les accoudoirs du fauteuil et dans ma chambre... et je fais tout ça !

-  Quel fauteuil ?

-  Mon fauteuil roulant... J’peux plus marcher... Ni rien...

-  Comme moi ? T’es comme moi ! Maman, maman, il est comme moi ! Youpi ! Maman, j’ai un copain et il a un fauteuil ! Chic, alors !

 Miech entendit une voix éloignée réagir. (La voix de la maman de "Elle", sûrement.).

-  Je suis très contente pour toi, Bet...Très contente. Je te le souhaitais très fort  !

-  T’entends Miech ?

-  J’ai entendu. Ton nom n’est pas "Elle" puisque tu t’appelles Bet !

-  Si ! "Elle" c’est mon nom ! Et tu m’appelleras "Elle", je l’exige  !

-  Bien... Elle... Je suis bien content que tu sois contente, Elle. Ta maman est-elle gentille ?

-  Évidemment ! Elle a fait beaucoup d’économies pour m’acheter cette console. Si elle est gentille... ?!

-  Je... je disais ça comme ça... Alors tu ne peux pas entrer dans les images ?

-  Non ! Je demande au Maître et c’est lui qui fait bouger... Des fois il ne veut pas changer beaucoup. Et, des fois : oui.

-  Je te ferai voir mes images.

-  Il les volera !

-  Il ne les vole pas, il les emmagasine. Il les rend ; il les reprend ; ou alors, il les change.

-  Avec les appareils de ton papa ?

-  Avec ces appareils, j’ai toutes les images du Maître et, aussi, toutes celles que je fais ! Je peux aussi les modifier et entrer dans celles des autres.

-  Et leur changer : tu as mis tes mains, ta tête, et de l’eau dans ma mare !

-  ... Et j’ai montré au caneton où il devait aller.

-  Et moi je ne peux pas aller chez toi !

-  Je peux t’envoyer mes images.

-  Tu dis ça parce que tu n’aimes pas les miennes !

-  Mais non ! Elles étaient très jolies.

-  Maman a pris l’abonnement le moins cher.

-  P’pa a dit que je pouvais faire des images avec celles de tout le monde. Partout !

-  Tu peux ?

-  Oui ! Je peux t’envoyer des images, et, celles-là, tu pourras y toucher ! Et tu feras ce que le Maître ne veut pas faire !

-  Tu dis des mensonges.

-  Et ton caneton ?

-  Ce n’est pas pareil... Tu dis que tu m’enverras des images à toi ?

-  Je peux tout faire. Mais, jusqu’à présent, personne ne voulait.

-  Eh bien, moi, je veux bien !

-  Donne-moi ton code car je vais bientôt manger. Je te rappellerai ce soir.

-  Maman ne veut pas la nuit, elle dit que c’est trop cher et que je suis toujours fatiguée.

-  Donne-moi ton code et nous nous reverrons.

-  Tu me vois ?

-  C’est une façon de parler. Mais... je le dirai à P’pa.

-  Cadran 14. Immeuble 61. Après c’est : 2312-0615.

-  T’es une "Juin" !?

-  Oui.

-  "Elle" a le même âge que Miech ! Moi c’est : "2312-0108"

-  T’es plus vieux que moi ! Tu te souviendras de mon code ?

-  Il est déjà enregistré !

-  Le Maître m’a volée ?

-  Mais non ! Maintenant, c’est à nous ! La marionnette, le caneton, tout !

-  ... Et la mouette ?

-  Oui ! Nous irons rechercher tout ça quand nous le déciderons.

-  Youpi !... Mais, moi, je ne pourrai pas.

-  T’es bête, Elle, puisque je t’ai dit que j’en parlerai à P’pa. À bientôt !

-  À bientôt, Miech !

 Dans la salle à manger-cuisine, la voix de Yo enflait de seconde en seconde, en un crescendo énervé...

-  Peut-être ne veux-tu pas manger parce que ton père n’est pas là ! Miech !

-  Voilà, m’man !

-  On se fatigue et on a du respect ! Et on prend la peine de prononcer "Maman" ! Sale gosse... Ta mère aurait pu t’apprendre la politesse !

-  J’arrive, Maman...

 Miech se tourna vers l’écran où la profusion des herbes avait noyé la mare, tel un épais et étrange tapis immobile... Il aurait pu renouveler son incrustation, mais Yo s’exaspérait. Il murmura : "Bonne nuit, Elle... Bonne nuit..."

 **

 Le soir, quand Mat était rentré, la colère de son épouse avait été aussi violente que d’ordinaire. Mais elle dura plus longtemps ! C’est que Yolandine traversait une période particulièrement périlleuse : son dernier rôle de sujette ne faisait pas recette, et l’administration du Maître-Loisirs avait réduit ses cachets, ce qui poussait Yo dans des crises un encore plus aiguës qu’à l’accoutumée.

 Mais Yo n’était pas d’un tempérament à s’effondrer en pleurs, il lui fallait des victimes à portée de voix. Des victimes cantonnées dans son territoire de vedette finissante. Un territoire dont l’étroitesse présente était si patente qu’elle décida de se rendre, en personne, dans l’antre de la Gestion du Maître.

 Une décision inconsidérée : auparavant, il lui eût fallu dresser un bilan sans concessions de sa personne. Elle ne l’avait pas réalisé. Dans ses pensées, régnait confusément un mélange de l’esprit d’un miséreux demandant une aumône pour la première fois et celui d’une vedette qui avait vu se pâmer des foules admiratives. Le bien curieux et dangereux mélange d’une femme riche des découvertes techniques obtenues par son mari Mat Senner, d’un côté, et le néant de ses propres revenus, de l’autre côté : une alchimie détonante pour une "ex Dina Sun" dont le Maître avait confisqué la voix troublante et le teint de pêche. Yo avait été sollicitée ; maintenant on l’avait oubliée. Plus personne ne se retournait sur son passage ; tandis que sur Mat... Une fureur s’empara d’elle et ses tempes battirent, de peur que cette colère ne se dissolve.

 Tout se cristallisa lorsqu’elle pénétra dans le grand hall. Elle n’en connaissait que la salle de réception et on l’orienta, de suite, vers le guichet des réclamations. S’adresser au premier réceptionniste venu aurait pu avoir des effets des plus heureux ; ce ne fut pas le cas.

 Hasard et destin font quelques fois mauvais ménage, et Yo n’était pas en mesure de séparer le bon grain de l’ivraie (preuve que "ce" hasard était déjà le sien).

 D’emblée, elle apostropha l’employé :

-  J’ai un contrat chez vous et vous avez signé ! Vous me promettiez un rôle et je me retrouve dans une disquette d’aide-soignante pour malades incurables, c’est intolérable ! Le Maître a gagné des millions de solars avec moi ! Je suis Yolandine Senner, la célèbre Dina Sun !

-  Dina Sun ou Yolandine Senner ? (Assurément, l’employé était trop jeune.).

-  Dina Sun ! ( Yo ne se reconnaissait qu’un seul passé.).

-  Dina Sun... Ça me dit quelque chose... Excusez-moi, je n’ai que vingt-huit ans.

-  Mufle ! Escroc !

-  Comment avez-vous dit ?

-  Escroc !

-  Non... L’autre nom. Yolan... ?

-  ... ?

-  Vous avez dit : "Dina Sun et...

-  ...Yolandine Senner !

-  Senner avec deux "n" ?

-  Oui !

-  Êtes-vous parente avec monsieur Mat Senner ?

-  Évidemment : je suis mariée avec lui !

-  Mat Senner, le fameux bioélectronicien ?

-  Comme vous dites !

-  Mais alors... Je ne comprends pas...

-  Que ne comprenez-vous pas ?

-  Avec ses dernières découvertes, qu’est-ce qui vous empêche d’entrer dans toutes les images ?! Tous les abonnés vous verraient ! Paraît-il qu’il avait essayé d’abord chez lui... Bien sûr, ça m’étonnerait qu’on n’en vienne pas à une réglementation... Un minimum : vous comprenez qu’il faudra quelques garde-fous, n’est-ce pas ? Mais il n’y a encore rien !

-  Expliquez-vous !

-  Si vous avez une disquette qui ne vous plaise pas, qu’est-ce qui vous empêche de la modifier ! Tant que le Maître ne sera pas bridé. Vous pouvez, même, entrer dans toutes les communications des abonnés, en plus de votre clientèle occasionnelle, je me demande de quoi vous vous plaignez ! Ce genre d’appareil ne sera pas à la portée de chaque particulier avant des années ! Un million de communications mensuelles... Les royalties de monsieur Senner... On parle de deux millions de solars par mois ! Madame Senner, votre fortune est faite !

-  Yolandine...

-  Toutes mes félicitations et toute mon admiration !

-  Et moi... je vous hais !

 Yo, à grandes enjambées, quitta l’immeuble du Maître. Ce jeune abruti n’avait même pas remarqué ses courbes, pour lesquelles, jadis, le Maître avait consenti de dizaines de contrats. Après avoir détecté tout le parti qu’il pouvait en tirer, évidemment ! Son grain de peau... Les lumières glissantes, les ombres qui rendaient si parfaitement dans les films de synthèse, ces clairs satinés, qui confondaient les esprits les plus rébarbatifs... Qu’auraient obtenu les techniques, sans ces références irremplaçables !

 Un goujat !

 Mais quelle était cette histoire d’appareils révolutionnaires... ?

 Ce satané Mat avait encore fait des siennes ! Il ne pensait qu’à ses consoles et à ce gosse chétif aux os partant en poussière. Beau progrès : "Môsieur" Mat Senner y gagnait une célébrité ! Et démontré un rare égoïsme pour ne même pas leur rappeler qu’il était l’époux de Dina Sun !

 Cependant, Yo revint à son domicile la proie d’une absolue perplexité. La première lueur ne fût que celle de devoir revoir sa stratégie pour l’avenir : elle avait raté un point capital. Mais Mat était dans la place : elle devait reconquérir les abords du fauteuil du gosse. Tenir ce gosse c’était s’assurer de ce mari. Une erreur à réparer au plus vite ! Car si Mat s’avisait de faire, la gloire aidant, quelques conquêtes...

 Quelle folle elle avait été de se désintéresser... Et qui disait que cette console n’était pas un vicieux moyen de retrouvailles clandestines ? Avec la complicité de ce gosse doué... Et ce, précisément, au moment que le Maître l’avait rayée, Elle !

 S’il le fallait, elle y consacrerait des semaines ! Regagner la sympathie de ce gamin à tout prix... Avait-elle été si sotte !

 **

 Mat, à pas de loup, se glissa dans la chambre de Miech. Derrière lui, le petit déclic verrouilla la porte. L’enfant avait les yeux grands ouverts...

-  P’pa ? M’man est venue !

-  Tu n’avais pas fermé ?

-  Elle ne criait pas ! Je lui ai montré...

-  Tu vois, je te l’avais dit... Et ton amie ?

-  P’pa... Je suis allé chez "Elle" ! Nous avons fait un animal. Enfin... "Elle" a fait un animal, et, à chaque fois que je voulais monter dessus, "Elle" rajoutait une bosse ou un piquant !

-  Ce n’est pas très gentil.

-  Si ! Qu’est-ce que l’on a ri ! Dis, P’pa... ?

-  Quoi donc ?

-  Ce serait bien si "Elle" entrait dans mes images. Nous pourrions nous y retrouver, ce serait formidable.

-  J’ai ramené les palpeurs. Je les installerai.

-  P’pa...

-  Miech, pour ça, je n’y peux rien.

-  C’est que le Maître ne veut pas toujours !

-  Je comprends ce que tu veux dire, mais ces appareils ne sont pas dans le commerce.

-  Et s’ils sont trop chers, quand ils le seront ?

-  Ça...

-  Sa Maman n’a pas beaucoup d’argent. Elle n’a même pas l’abonnement numéro Deux ! Elle ne peut pas venir "chez" moi...

-  Alors, tu voudrais que j’aille chez elle et que je lui installe...

-  Que tu fasses tout comme pour moi, P’pa.

-  J’ai compris... Je ne sais même pas où elle habite.

-  Je connais son code : Cadran 14, ce n’est pas loin.

-  Ce n’est pas loin... Bon... Je pourrais essayer.

-  C’que tu es chic, P’pa !

-  Ne fais pas de bruit, ta mère est là. J’essaierai. Quel code ?

-  Immeuble 61. 22120615... Le cadran c’est...

-  N° 14... Je vais voir ça. Bonne nuit !

-  Bonne nuit, P’pa !

 *

 Pour Mat, un "j’essaierai" avait valeur de promesse. Et Miech le savait ! De joie, il était presque parvenu à bouger son thorax ; mais il avait vu la lueur du regard terrifié de son père et s’était remis en place..

 "J’essaierai" : un engagement qui ne pouvait se dédire sans une justification péremptoire, sans un impérieux interdit. Il n’y en avait pas. Le lendemain, Mat pris son après-midi et se rendit au code indiqué. La maison était ancienne, probablement assemblée dans les débuts de la station elle-même. L’appartement correspondait au troisième étage, le dernier avant la coupole de plastique. (Les appartements les plus exposés !, pensa-t-il). Les niveaux les plus pernicieux, mais les moins chers. Il prit l’ascenseur en refoulant le petit pincement d’inquiétude et s’annonça. Une femme, sur le pas d’une porte, l’accueillit ; trente à trente-cinq ans, une mine surprise...

 Elle portait des gants blancs et un masque d’asepsie qu’elle venait de descendre sur son cou. Ébahie, elle regarda Mat comme on regarde une apparition d’un caractère surnaturel. Un visage interrogateur, las et attristé...

-  Madame ! Je me présente : Mat Senner. Je suis le père de Miech, un jeune correspondant de votre fille.

-  Entrez ! Je suis confuse de vous laisser là. Vite !

-  Si peu de temps... il n’y a pas de risque.

-  Entrez ! ( Elle referma vivement dès que Mat fut entré.).

-  Mon fils... Votre fille vous a-t-elle parlé ?

-  Bet ? Mais... Oui... Oui !

-  Je parle de "Elle"...

-  Bet ou "Elle", c’est pareil. Asseyez-vous, je vous en prie... (Elle montra un siège dont le revêtement anodique était partiellement usé.).

-  C’est pareil... ?

-  Bet, ou bien "Elle", c’est pareil pour moi. C’est ma fille unique. Et Bet a dit à votre fils qu’elle s’appelait "Elle" ?

-  Mon fils l’appelle ainsi.

-  "Elle" c’est un secret. Ce sont donc de très grands amis, alors !

-  Je pense que oui.

-  Que souhaitez-vous, monsieur Senner ? ( La jeune femme regardait le paquet enveloppé que Mat tenait sous son bras.).

-  Ce n’est pas facile à expliquer... Votre fille et mon fils communiquent par leurs consoles... Mon fils ne peut pas bouger.

-  Ma fille non plus.

-  Totalement ? (La femme acquiesça avec fatalisme en hochant la tête.). Et la console de votre fille ne possède pas...

-  J’ai fait ce que j’ai pu, je ne suis pas riche ! Mon mari m’a quittée depuis longtemps et c’est difficile !

-  Je m’en veux de m’exprimer si maladroitement, madame ! Je vais installer ce qu’il faut. (Mat interrompit la femme d’un petit geste apaisant.). Vous n’aurez rien à payer, aucun problème pour moi. Seulement pour vous car je devrai revenir plusieurs fois. Comprenez... C’est pour mon fils.

-  Si c’est onéreux, je ne pourrai jamais vous dédommager !

-  Mais il n’en est pas question ! Je suis de la partie et ça ne me coûte rien. Après, ils pourront... vivre mieux.

-  Vivre... Bien sûre... Elle va vous adorer. Elle ne cesse de me parler de "son" Miech. Voulez-vous la voir ?

-  Je me hâte. Le temps de déposer ce paquet... Il y en aura d’autres pour l’installation. L’ensemble sera conséquent.

-  Elle est dans la pièce. Vous... vous ne la regarderez pas trop longuement, n’est-ce pas ?

-  Madame ! Mon petit Miech...

-  Excusez-moi, elle prend tant de place dans ma vie. C’est cette porte, là...

 Mat pénétra dans la chambre. Complications de consoles en moins, les deux pièces étaient curieusement semblables. Une forme discrète était allongée, presque à l’horizontal. Un écran opalescent était activé, plein de feuilles multicolores, et, au beau milieu, Mat y reconnut le visage de Miech, posé sur une énorme boule de plumes. Des bras issus de la boule finissaient de peindre un oeuf en violet...

 ... Un nid jaune et une branche bleue... Du duvet voletant à l’arrière-plan...

 Mat se retira sur la pointe des pieds.

 La qualité d’image était grandement améliorable... Et l’abonnement n°2 n’expliquait pas tout. Le système souffrait d’être dépassé techniquement depuis plusieurs années. Des idées se pressaient déjà...

 Présente à l’esprit une longue liste de matériels, Mat pris aussitôt congé.

 Tout était à revoir... Mais rien d’impossible...

 La jeune femme lui dédia un sourire contrit tandis que le battant pivotait déjà.

 Mat se reprit :

-  Je ferai le nécessaire ! Ça ne vous coûtera rien, je vous l’assure ! À bientôt !

 **

 Les paquets s’accumulèrent. Puis Mat se consacra au montage et aux branchements. Le logement de la maman de "Elle" était modeste et frôlait la pauvreté ; Mat n’oubliait jamais d’amener nourriture et friandises en prétextant une notoire incapacité à évaluer des quantités dans "ces-matières-qui-se-mangent". Il en rapportait avec excès, sans aucune mesure avec ces en-cas modestes, sachant que la jeune femme en ferait son profit le lendemain, lorsqu’il s’absenterait.

 La tranquillité du lieu était pour Mat d’une exquise félicité. La maman de Bet conditionnait les seringues et les potions dans un coin de la cuisine avec du matériel archaïque et tremblait dès que sa fille émettait un appel. Dans ces instants, la femme était terrorisée et se précipitait. Quand le rire léger filtrait hors de la chambre, le visage de la jeune femme s’illuminait de joie, de tendresse, et de mille autres sentiments nés du bonheur. Il vint aux pensées de Mat qu’il eût pu faire durer anormalement la mise en place des équipements nouveaux, mais il en aurait eu honte. Cependant, une fois tout en place, il ne résista pas d’invoquer "la nécessité d’un entretien suivi". Une faiblesse...

 Ces heures étaient si légères et si immaculées qu’elles vinrent se déposer sur les ruines de son remariage comme une douce pelisse tiède. Mat ne s’en rendit pas compte de suite. Seulement des moments pendant lesquels il aurait voulu se blottir... L’enfance vieillirait-elle s’il n’y avait les soucis ?

 *

 ... Le temps n’était pas encore à l’entretien mais à l’installation ; elle prit six bonnes semaines. Une période bénie. Puis vint le moment du premier essai. Mat convint d’un jour et d’une heure propice et précise avec son fils.

 "Elle", pour un jour intransigeante, avait exigé que son ami apparût en entier dans l’écran ; elle-même, enserrée dans son lit inclinable, y serait projetée...

 Moment émouvant... Mat remarqua que Miech avait supprimé ses sondes et son goutte-à-goutte. (Mais le visage souriant du fils rassura le père.). De même, le lit de Bet s’était mué en fauteuil en un tour de main ; les deux sièges, libérés, roulèrent l’un vers l’autre... et celui de Miech avec bien plus de célérité !

 Mat pensa, à coup sûr, que son fils "trichait" : il n’attendait visiblement pas après les circuits logiques du Maître pour l’accélération du mouvement ! Les sièges "s’enroulèrent" sur un air de valse lente tandis qu’un paysage se créait par larges touches colorées. La prairie devint sous-bois puis... disparut pour laisser la place à une berge de ruisseau ensoleillée. Les couleurs se modifiaient en suivant le rythme de la musique. (Miech puisait dans un monceau d’archives certainement préparées en vue de cet instant !).

 Mat, attendri, suivit les évolutions des deux enfants qui se rapprochaient progressivement... Les deux chariots devinrent flous, et les deux corps libérés se rapprochèrent encore, jusqu’à ce que les mains de Bec tressent prestement une corde pour emprisonner Miech... Il fronça les sourcils et la corde éclata en bulles éthérées. Le lien disparu fut remplacé aussitôt par une énorme chaîne dont les maillons de métal rude se firent cristaux... Cristaux qui volèrent en éclats en créant des gerbes colorées !

 Le père n’eut pas le temps de s’émerveiller des prouesses de son fils que les deux enfants s’étaient déjà métamorphosés en oiseaux-mouches et butinaient des fleurs surgies du néant...

 Mat sentit que l’instant faisait basculer son existence. Il composa avec cette magie en se détournant de l’écran pour freiner son émotion grandissante. La maman de Bet, captivée par ces images de bonheur, s’était rapprochée de l’écran...

 L’idée qu’il était possible qu’elle participât plus activement à la scène devenait évidente ; Mat se hasarda...

-  Je ne connais même pas votre prénom... ?

-  Cris.

-  Cris, voulez-vous entrer dans l’image ?

-  Je peux ? Comme ça ?

-  Vous pourriez vous changer, mais ce serait inutile. Mettez-vous devant les caméras, face à la console...

-  On ne verra plus Bet !

-  Mais si. Le Maître la mettra en mémoire ou lui fera une autre vie pendant ce temps. Placez-vous, là, devant l’écran. Je prends les commandes. Tu veux bien, Bet ?

-  Oui ! Et je voudrais que tu viennes aussi !

-  Puisque tu le désires... Ainsi Miech nous verra tous !

 Cris ne tarda pas à se reconnaître sur l’écran, bientôt rejointe par la présence du père. Ce dernier demanda à son fils de les incorporer à sa "vie". Le dialogue s’instaura entre les personnages. Mat n’eut pas à intervenir dans le déroulement tant Miech avait le sens des places, des mouvements, et des musiques. Les archives du Maître étaient totalement revues et corrigées, aussi bien dans leurs scénarios que pour les paysages et les habillements...

 Un moment rare de bonheur... ne serait-ce que sur un écran.

 *

 Les images idylliques auraient pu se relayer jusqu’à la fin de la journée, et tous les jours, et toutes les semaines, et tous les mois suivants... C’était trop demander au destin qui, en un peu plus d’une minute, en avait déjà décidé autrement : le petit corps de Bet, saisi par une main énorme, fut repoussé dans un coin de l’écran... Puis la même main projeta Miech dans le coin opposé ! Son fauteuil était réapparu et Mat, impuissant à entraver l’action, vit le siège rouler jusqu’au bord de l’image... Il s’y renversa ! Le visage de son fils n’exprimait que stupéfaction et douleurs...

 Est-ce que le Maître déraillait ?! Pouvait-il, logiquement, bouleverser le cours d’un récit de si dramatique manière ? ... S’arroger le droit d’infléchir une histoire dans une alternative si malvenue ?

 Une question dont la réponse ne pouvait devenir aussi rapidement compréhensible. Les perturbations de l’histoire devraient franchir de nouveaux pas dans la méchanceté et l’impensable ou bien... regagner le cours du bonheur simple entrevu au début.

 Il sembla à Mat que "la main" hésitait entre deux cibles, maintenant... Elle se déplaça jusqu’à ce que les doigts viennent se crisper sur la robe chatoyante de Cris et... l’arrachèrent ! La jeune femme, impuissante, se vit dénudée. Un ongle aigu griffa son visage interloqué, puis la main lui administra une claque sèche... "Cris" roula à terre et "On" tenta de lui déformer le visage... Puis la taille et les jambes furent tordues... Et, pour finir, un pouce sadique lui écrasa le crâne !

 Mat devina le corps de Cris qui s’effondrait lentement à son côté : la maman de Bet, trop sensible, s’évanouissait. Bien que la désillusion ne fusse que mentale, le choc n’en était pas moins douloureux, bien sûr.

 Dans son lit, "Elle" pleurait. Les personnages de l’écran étaient paralysés...

 Miech ne savait-il pas parer à cet incident ? Recréer rapidement une autre histoire ? Ou bien... ne le pouvait-il plus ? Puisque tout restait en l’état... immobile...

 *

 Arrêter ce scénario ! Immédiatement ! Mat, fébrilement, s’empara du boîtier de commande et avança ses mains dans le champ pour dégager Cris et relever Bet (dont le corps gisait encore coincé entre "un lit" et la bordure de l’écran)... Ce fut à cet instant que la silhouette triomphante de Yo prit possession de l’image. Elle se planta face à celle de Mat, un rictus mauvais, regard furieux.

 L’explication du désastre ! Il fallait donner une leçon à Yo, une bonne fois. Elle avait été trop loin ! Mat repoussa la marionnette de sa femme sans ménagement : une rebuffade virtuelle ne suffirait pas pour la calmer mais cela pouvait lui faire toucher du doigt que...

 Mais, à l’évidence, il se passait un événement dans la chambre de Miech... Que Yo se passionnât subitement pour les équipements de la console était étrange... Et tout aussi surprenant que le Maître s’amusât à ces scénarios de si mauvais goût ( !?).

 Mat posa la commande. Une angoisse grandissante s’était emparé de lui : les images vues ne pouvaient toutes être intégrées dans une seule suite logique... Il n’était plus temps de repasser toutes les scènes mais... Une évidence : l’explication était chez lui !

 Il se précipita hors de l’appartement, dévala les escaliers, se rua dans la rue. Les hurlements vengeurs de sa seconde femme braillaient encore à ses oreilles. L’explication ne pouvait venir que de là-bas, chez lui... Chez lui !

 *

 Pas d’erreur : le fauteuil de son fils avait versé hors du champ des caméras et Miech, paralysé, incapable de se dégager, gémissait allongé de tout son long...

 Son goutte-à-goutte finissait de se vider par terre et... le corps de Yo était anéanti au pied d’une armoire, à deux mètres de la console. Une tache noirâtre naissait sur l’angle du meuble et avait accompagné Yo jusqu’au sol. Mat, effaré, ne pouvait que constater que sa femme s’était fracassé le crâne contre le coin.

 Qui avait pu ?!

 Un désastre...

 Il fallait avertir les secours ! Machinalement, Mat adressa le "Code Dix" au Maître : la Police viendrait.

 Sûrement, Yo n’était pas une méchante fille... Aigrie, seulement. Elle n’avait pas mérité ça, et c’était bien le moins de trouver " qui "... Quant à l’état de Miech... S’en prendre à un infirme ! Les gens devenaient fous sur cette station orbitale. Fous !

 **

 Deux jours...

 Deux jours pleins que Mat était retenu au Commissariat du Treizième Cadran : absurde puisque Yo et Miech étaient dans la même pièce ! Yo, tuée la première, sous le regard du fils et des caméras, comment Mat aurait-il pu le laisser vivant s’il avait été le coupable ( ?!). Des remords sans fin ! Et pourquoi tuer Yo, même si ce n’était plus le parfait amour ?! Aucune logique... Sans doute il y avait une explication. Mais, lui, n’y était pour rien. Pour rien. Pour rien ! Des protestations comme réponses aux insinuations perfides de l’inspecteur de police qui, sans cesse, revenait à la charge...

-  ...Vous ne supportiez plus votre seconde femme ni la maladie incurable de votre fils  : des poids "morts" au moment où l’on devient le génial Mat Senner. Où les honneurs pleuvent. On a envie de faire place nette et de se bâtir une nouvelle vie plus avenante. N’est-ce pas ?

-  Mais je n’ai tué personne. Je n’étais pas là !

-  Je n’insinue rien, je raisonne. De la logique pure... On se débarrasse : ça soulage.

-  Mais puisque je vous dis que lorsque je suis rentré chez moi tout était dans l’état où vous l’avez trouvé !

-  Je m’en doute : a-t-on déjà vu un meurtrier reconnaître qu’il a déplacé ceci et rangé cela !

-  Je n’étais pas là !

-  Oh, bien sûr ! Mais votre fils est au rang de la mort, et votre femme n’est plus en mesure de contrarier votre version... Mais, j’ai ma petite idée : la console s’est, d’abord, jetée sur votre fils ; puis elle s’est retournée vers votre épouse ! Vraiment  : une sale console... Et vous, vous étiez chez... ?

-  ...

-  ... Cette Cris Alleck... Elle est encore jeune et jolie... Ça fait un bon moment que l’on vous voit aller chez elle ; il y a des témoins...

-  J’y installais du matériel.

-  Du matériel... Et quel matériel ! Non homologué, qui plus est... Faisait-il partie du scénario ?

-  ...

-  ... C’est évident.

-  De quel scénario voulez-vous parler ?

-  Je m’attache à le reconstituer les faits et les motivations. Reprenons au début. Vous prétendez ne pas connaître le nom de cette personne : c’est désarmant ! Son nom est dans l’annuaire des abonnés. Elle est avenante... Vous ne connaissiez pas son nom, mais... vous alliez chez elle ! Pour la fille, alors... ?

-  Mon fils avait eu connaissance de son code, et, donc, de son adresse.

-  Votre fils... Le code de la fille de la maison... Passons. Pourquoi incorporer votre fils à votre témoignage puisqu’il le contredira si nous parvenons à le ramener à la vie ?

-  C’est ce que j’espère le plus au monde !

-  Donc : "il vous donne une adresse et vous allez y faire une installation valant quelques millions de solars..." Très généreux ! Ce faisant, vous vous dites que votre conquête a déjà une fille paralysée et qu’un enfant dans cet état suffit largement. Qu’il suffirait... Monsieur Mat Senner, nous avons chronométré le temps nécessaire pour aller de chez cette personne à chez vous... Vous aviez quitté votre travail à quatorze heures. Vous arrivez chez cette dame à quinze heures : certains se dépêchent, vous pas ! Pour cette fameuse petite séance que vous évoquiez... Largement le temps de passer chez vous ; d’y estourbir votre épouse ; de coincer votre fils ; et... vous n’omettez pas de lui retirer son goutte-à-goutte, sachant à quel point c’est vital pour lui. Vous bricolez ensuite vos commandes de console -qui n’ont pas de secrets pour vous, soit dit en passant- puis vous allez chez cette dame Alleck. Là, vous y faites votre numéro. Vous faites semblant de vous affoler et... rentré chez vous, vous y découvrez ce que... vous y aviez laissé !

-  Je ne vous ai pas caché être passé chez moi, c’était pour confirmer à mon fils que nous ferions cette liaison avec l’autre console.

-  Humm... Mais vous continuez d’affirmer que votre épouse n’était pas encore rentrée, elle !

-  Je ne l’ai pas vue ! Mais il y a plusieurs pièces... Je suis allé directement dans la chambre de mon fils.

-  Un gosse qui ne méritait pas ça... C’est bien connu, tous les couples jouent à cache-cache chez eux ! Bien... Ensuite, vous vous rendez chez madame Cris Alleck. "Discrètement", puisque personne ne vous voit passer ! Mais, par contre, nous avons dix témoins pour vous voir courir dans l’autre sens, les yeux exorbités, une petite demi-heure plus tard : impossible de ne pas vous remarquer et... difficile de ne pas y voir une mise en scène ! Et puis, revenu chez vous, vous faites cette... "découverte".

-  Consultez les archives du Maître des Jeux !

-  Mais, c’est fait ! "Vous êtes avec votre femme et votre fils, chez vous ; vous mettez en route ce programme en y introduisant votre fils et votre femme en croyant vous être constitué un bon alibi... Vous prenez soin de mettre tout en mémoire pour pouvoir ressortir ça tout chaud, à la "bonne" heure... après que vous aurez fait votre petit ménage familial inscrit à votre programme ! Puis vous allez chez votre maîtresse. Laquelle n’est pas une inconnue pour feue votre épouse. À ce propos : elle nous a laissé un enregistrement, votre défunte épouse !

-  Impossible !

-  Possible ! Elle connaissait votre liaison. Cette Cris Alleck. Et avec des robes différentes ! Ce qui tendrait à prouver qu’elle l’a surprise plusieurs fois.

-  Mais, avec une console de jeux, rien n’empêche !

-  Une console... Bien sûr... Dommage que madame Alleck n’ait qu’un abonnement n°2 : impossible qu’on vienne lui chaparder des images à domicile !

-  ... Sur ma console, si ! Avec mes adjonctions, il a été facile à ma femme de subtiliser quelques secondes d’image ; puis de les faire durer et tenter ainsi de faire accroire que l’horaire que je donne est faux !

-  Voilà une morte bien machiavélique !

-  J’essaie de comprendre !

-  Doucement ! Moi, j’ai compris que se jeter sur un coin de meuble n’était pas la façon la plus "commode" de se suicider. Drôle, n’est-ce pas ?

-  Elle aura fait un geste... Un faux pas. Je me souviens être entré dans l’écran pour repousser son personnage et...

-  Monsieur Mat Senner, vous me prenez pour un idiot ! Voilà cette dame devant son écran qui prendrait peur d’un geste virtuel et qui se jetterait sur son armoire ?!

-  Ça peut se faire ! Ça s’est déjà vu : les gens sont emportés dans leur histoire et ne font plus la part de ce qui est vrai et de la virtualité !

-  Ben voyons ! Et elle se jette sur l’angle de l’armoire après avoir poussé le gosse  : à votre place, tant que vous y êtes, ne vous arrêtez pas là !

-  Un écart, et elle trébuche...

-  Elle "trébuche"... Et elle a déjà renversé le chariot de votre fils. Rien que ça ! Et vous, pendant ce temps, vous jouez à cache-cache avec elle.

-  Elle n’aimait pas du tout mon fils. Un premier mariage... Je n’aurais jamais cru.

-  Un premier mariage... puis un second...

-  J’étais veuf.

-  Déjà... Vous êtes un malin, monsieur Senner ! Rien ne vous est étranger dans les consoles, alors vous croyiez avoir tout prévu. Rien de plus facile pour vous. Vous ne voulez plus répondre... ?

-  ...

-  À votre guise ! Nous avons des spécialistes, aussi, dans la police... Ils auront vite fait !

-  ...

-  Bien... Nous reprendrons cette conversation... Phils ?!

-  Monsieur l’ inspecteur... ?

-  Ramène ce monsieur Senner dans sa cellule !

 *

 Ernst Daler, songeur, regarda son subordonné emmener le prisonnier... Comment démêler le vrai du faux avec ces consoles de malheur ?! Il y en avait plein les accoudoirs du chariot, et il allait falloir attendre l’avis des experts... Mais il aurait été plus simple de le faire avouer, ce ne serait pas la première fois qu’il faudrait en relâcher un ! De la préméditation bien échafaudée... Quant au témoignage de cette Cris Alleck et de sa fille -la "maîtresse" et sa gosse diminuée- ce Senner était mal parti pour expliquer cette version au tribunal ! N’empêche que pour prouver... si le type n’avouait pas...

 Daler s’empêtrait dans ses tentatives de définir une ligne directrice de raisonnement rationnelle. Les mobiles ne manquaient pas. Quoique... De toutes manières, restait que ça n’aurait pas été une façon de se suicider ! Et ça : difficile d’y échapper ! Et une morte qui ne s’était pas suicidée requérait obligatoirement un meurtrier : un axiome non démenti en vingt-cinq années de service ! Mais "qui" ? Pas le gosse, tout de même !

 Une sonnerie de sa console le sortit de ses spéculations mentales ; machinalement, il accepta la communication...

-  ... Inspecteur Daler. J’écoute...

-  Le labo, Ernst... On a charcuté ta Yolandine Senner.

-  Ah, enfin ! Alors ?

-  Résultat de l’autopsie : ta copine était malade de partout ! Ces saloperies de radiations. Un crâne en papier mâché qui se serait fendu au premier courant d’air.

-  Mais il y a eu "choc"... ?

-  Oui ! La boîte crânienne ne pouvait qu’exploser sur ce coin de meuble... Pour le reste : rien de spécial.

-  Et le gosse ?

-  Alors ça, si on ne nous l’a pas amené, c’est qu’il ne fait pas encore partie de notre clientèle !

-  C’est vrai qu’il est à l’ hôpital ! Je déraille. Vivement la retraite.

-  Combien "au jus" ?

-  Pas tout à fait un mois.

-  Et tu perds encore ton temps sur ce genre d’affaire, à un mois de la retraite ! Laisse-la à O’Neil ! Allez, salut !

-  Salut...

 Ernst bascula sur une des lignes extérieures où un voyant s’était mis à clignoter... (Après tout, c’était vrai qu’il pouvait laisser tomber cette enquête et la refiler à O’Neil !)

-  Daler... J’écoute !

-  Je voudrais parler à la police.

-  Vous y êtes !

-  C’est à propos de cette morte du cadran 14...

-  Pas de morte dans le cadran 14... à moins que vous ne veniez de la trucider... ?

-  Je l’ai vue aux nouvelles !

-  Vous faites erreur.

-  Attendez... Je veux dire : au cadran "13".

-  Il faudrait savoir !

-  C’est que j’ai une console... Il faut que je vous explique...

-  En effet, ce serait mieux !

-  Je vous donne mon code...

-  Dites toujours, ça ira plus vite. Mais nous vérifierons.

-  Vous pouvez !... Je suis abonné au cadran "13", mais je connais cette console du cadran "14"...

-  Ça vous reprend ?

-  Attendez, vous allez comprendre. Cette console... cette petite fille et sa mère : je les connais. J’étais marié avec cette femme, Cris Alleck. Dans le temps, j’étais nettoyeur à l’extérieur. Dehors... J’étais bien payé, mais... Enfin : j’ai ramassé ce qu’il fallait de rayonnements pour savoir que je ne serais plus qu’un fardeau pour elle le restant de ses jours. Elle pouvait refaire sa vie...

-  Vous êtes l’époux de madame Cris Alleck ? Abrégez !

-  J’étais... Ça fait plus de huit ans.

-  On verra "après". Dites ce que vous avez à dire.

-  Oui... J’ai demandé le divorce et je me suis retiré dans un établissement. J’avais touché une petite prime, alors j’ai acheté une console et je l’ai fait bricoler... Pour pouvoir me connecter avec celle de ma fille.

-  Pas très réglementaire. Mais, continuez ! Quel rapport avec la morte ?

-  Aucun rapport direct ; je ne la connais pas.

-  Vous vous moquez de moi ?

-  Non ! Je vais vous passer une image et vous comprendrez...

 (Un homme allongé, pris dans un carcan de plastique blanc, naquit sur l’écran de Ernst)

 ... Voilà !

-  C’est tout ? Et alors ?

-  Je n’avais plus que ça à faire : c’est-à-dire, rien. Alors je me suis branché sur la console de ma petite fille Bet. Une façon de rester avec elle.

-  Venez-en au fait !

-  Une deuxième console était branchée sur la sienne... à celle de Bet, je veux dire. Une seconde console, perfectionnée, puisqu’il se passait plein de choses curieuses. J’ai tout vu ! Ils étaient quatre dans l’image : un gosse, ma fille, mon ex-femme, et un type. Ils avaient l’air tous heureux, je dois dire. Il faut bien se faire une raison... Et puis, il y a eu une femme et tout a tourné mal !

-  Avez-vous vu "qui" s’est jeté sur cette femme ?

-  "Qui" ?

-  Votre femme ? Ce type ? Ou bien, les deux ?!

-  Dans l’image ?

-  Mais, non : devant les caméras !

-  Quelles caméras ?

-  Avez-vous vu des gens se jeter sur une femme ? ... Ou bien : sur un gosse ?

-  Non. J’ai vu ce visage de femme en colère qui a tout bouleversé cette scène agréable, mais c’était sur l’écran.

-  Finalement, vous n’avez rien vu !

-  C’est la morte qui a tout gâché. Ça se passait bien !

-  C’est ça... Ne touchez pas à vos enregistrements, nous passerons les prendre. Et si vous les modifiez...

-  Passez quand vous voulez. Je vous demanderai de ne pas communiquer mon témoignage à mon ex-femme... ni à ma chère petite Bet. Si je les revoyais, ça me ferait trop mal.

-  Nous visionnerons les copies à tout hasard. Votre témoignage ne nous amène rien de concret.

-  Ah si, puisque j’ai vu une femme pousser le chariot contre un chambranle de porte...

-  Ah, bon ! ... Et après ?

-  Plus rien... Si : cette femme en colère, dans l’écran.

-  Vous le faites exprès ?

-  Ça a fait comme si la scène échappait à un champ de vision.

-  Et cette femme, c’était la morte ?

-  Je ne connais pas le physique de la morte. Et elle n’y était pas encore, morte ! Elle est revenue à l’écran et elle a fait un écart... Après, je n’ai plus rien vu.

-  Nous passerons pour ces enregistrements... C’est tout ?

-  Ben... Ben oui. Si ça peut être utile...

-  Je vous remercie ! J’enregistre ce témoignage et attendez la suite. Nous vous contacterons.

 Daler coupa la communication d’un geste énervé. Il n’y comprenait plus rien avec ces consoles ! Et qu’est-ce qu’ils avaient, tous, à se compliquer la vie avec ces engins. Apparemment toutes plus perfectionnées que celles du commerce -soit dit en passant- ! Il avait cru faire avouer l’autre grâce à l’intimidation... Raté ! Il faudrait le libérer et attendre les conclusions des collègues... On verrait bien si le Maître de la Police s’y retrouverait dans ce fatras. Pas sûr ! Et ce ne serait pas la première fois : les recherches pour le Maître des Jeux étaient plus rentables et les spécialistes allaient au plus alléchant. Et puis, quoi ?! Qu’ils s’entre-tuent, à qui mieux mieux ! De toutes manières, avec ces radiations, ils ne feraient pas long feu, ni les uns, ni les autres...

 Ses pensées l’entraînaient ; il peina à les retenir. De nouveau concentré, il les riva sur son enquête...

 Elle sombrerait comme les autres : "à classer sans suite"... À un mois de la retraite, la belle affaire ! Le vaisseau de la relève ne passait que tous les vingt ans... Une perspective menant droit à un lit tout blanc... à faire "joujou" avec une console...

 Saletée de station orbitale et saletées de radiations !

 Mieux valait ne pas oublier cette consultation médicale prévue pour le lendemain. Avec cette hanche, qui le faisait souffrir... Peut-être qu’ils y passeraient tous. Ça en prenait le chemin...

 Daler se leva ; ça le soulageait de marcher un peu. Impossible de rester assis plus d’un quart d’heure depuis quelques temps : cette fichue douleur qui revenait, dans le bassin... Oh, ce type était peut-être innocent... Peut-être n’avaitt-il tué personne : un écart, et... bang, sur l’angle du meuble... Pas plus absurde que le reste ! Il n’y avait plus qu’à attendre que le gosse se rétablisse, puisqu’il était encore vivant...

 Saletée de hanche... Tous les soirs, à la même heure... À croire qu’il puisse y avoir un rapport avec cette étoile toute proche... Bella-Station... Il avait bonne mine, celui qui avait trouvé un tel nom de baptême !

 

Texte © Pierre Van Malaerth


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