Lune Rouge

Marié pour la vie

l’Orte

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Marié pour la vie

l’Orte

Pierre Van Malaerth

 

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 Un Terrien, séquestré par son épouse - une Orte -, espère être délivré.

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 Je disposais d’un demi-mètre carré environ. Ne pas espérer plus ! Et puis, écrire à bout de bras, du bout des doigts, au travers de cette grille, ce ne serait pas facile d’écrire longtemps en évitant la crampe. Surtout dans cette position, à plus d’un mètre-cinquante du sol !

 Donc : un demi-mètre carré...

 Une si petite surface dans l’embrasure d’une fenêtre implique de ne pas trop en écrire : il était impératif que mes inscriptions restent lisibles de loin. Une évidence ! Tassées, pour avoir voulu en écrire de trop, on ne discernerait qu’un vague gribouillis dont on se détournerait inconsciemment. Et ce n’était pas le but recherché !

 Obstination obtuse du mental ou optimisme forcené ? Certains appellent ça avoir de l’espoir. Pour ma part, et dans la situation où je me trouve, je peinerais à discerner la nuance. Parce que : espérer qu’un humain -comme moi- passera, là, un jour prochain (ne spéculons pas sur le fait qu’un passera dans l’heure qui suit), devant cette fenêtre, ça relèverait d’un insensé coup de chance ! Restons froid et lucide : une chimère. Qu’il puisse s’arrêter là, précisément sur cette placette, une placette dont il faut deviner jusqu’à l’existence, et lever la tête, et prendre le temps de lire...

 Bien sûr, de cette fenêtre, j’aperçois le boulevard dans le prolongement de l’étroite ruelle qui y mène : notre future maison n’était donc pas isolée. Mais, de là à vouloir en faire un lieu passant...

 Seule une inscription, suffisamment visible, permettait quelques spéculations heureuses. Quelques fois, même, j’entrevoyais des véhicules qui passaient, là-bas. C’était une donnée objective positive que je m’accordais : "cela pouvait se faire". Deux cents mètres, approximativement.... D’accord, une bien étroite perspective d’espoir, mais, tout de même : une perspective. Les probabilités ne peuvent s’acharner ainsi, sur une même personne, en permanence !

 Donc... Mon inscription ne pouvait pas être minuscule. Ne devait pas être minuscule. Mais la taille des lettres et la surface disponible impliquaient de trouver les mots justes.

 Tout pris en compte, en admettant que je respecte ces deux critères, ce serait déjà un extraordinaire coup de chance qu’on aperçoive mon appel et que l’on vienne me tirer de là. Avouons-le : cela relève d’un hasard le plus parfait. Mais, quand l’espoir se consume, il faut bien espérer encore. Rien moins que tenter...

 J’avais déjà réfléchi à tout ça ! Un demi-mètre pour attirer l’attention. Attirer l’attention - et - convaincre. Bien sûr, j’aurais pu hurler du matin au soir, et tous les jours, et toutes les nuits, mais il fallait parer les effets que ce paradoxe impliquait : faire savoir à l’extérieur que j’étais là, mais sans se faire remarquer par les habitants de cette maison. Quand on veut espérer, encore faut-il ne pas s’allier avec l’adversité ! Ou, même : lui faire la part trop belle. Brailler : il y avait mieux comme discrétion. Et, s’il y avait un moyen pour se faire occire plus rapidement, de cause à conséquence, c’était certainement un de ceux comme celui-ci le plus efficace. J’avais donc éliminé cette alternative qui, fâcheusement, aurait pu m’amener des déboires définitifs, et choisi de tirer parti de cette seconde idée : écrire. Car, à supposer être encore en possession de toutes mes facultés mentales, j’évoluais dans l’aléatoire ; mais il s’agissait de réfléchir encore et, de parvenir à des conclusions - un tant soit peu - exactes.

 En effet : que pouvais-je affirmer ? Soyons précis : rien ! À mon crédit (si tant est que ma position puisse me permettre de recourir à ces mots qui évoquent le positif), ma lucidité ne se nourrissait pas que de certitudes. Qui plus était : je n’étais pas maître de la situation. En d’autres temps, on peut essayer, tester, rectifier, modifier, mais ce n’était pas mon cas, cette façon de faire ne correspondait pas à mon présent. On hésite à multiplier les expériences dans ce domaine de supposition, vraisemblablement à écarter : quand on est séquestré depuis un mois, point "Un", la tendance est de se référer au tangible ! De plus, la prolongation de cette réclusion, par contre-coup, point "Deux", enjoignait un caractère d’urgence : l’heure était - donc - aux décisions.

 Un fait, logiquement envisageable : il me restait quelques jours - ou quelques heures - avant de me livrer à l’affolement. Et j’avais encore tout mon sang-froid, puisque j’avais éliminé d’emblée les "semaines" et les "mois" !

 ... Bien que rien ne prouvât rien, au demeurant, car mes idées battaient la campagne dès que je leur laissais la bride sur le cou. Mais je pense qu’elles restaient claires et que je devais profiter au maximum de ce répit. D’autres raisons pouvaient abréger ma vie, sûrement ; mais brailler, crier "au secours", par cette ouverture, ne m’avait pas semblé être le meilleur moyen de prolonger ma dite existence.

 Enfin, comment être certain quoi que ce soi ? Après tout, il y avait beaucoup de suppositions et peu de faits patents à la base de mes raisonnements... hormis ce placard, que j’avais ouvert par curiosité, bourré de costumes différents, et qui semblait bien apporter une preuve... Mais on peut tirer des conclusions radicalement différentes d’une seule et même réalité ! Les interprétations mènent à des déboires, cela s’est déjà vu. Il faut compter avec les idées préconçues... et ces suppositions que l’on a vite fait de baptiser "intuitions" après coup, si elles ont apporté un semblant de justification à votre choix. Des intuitions, dont, par ailleurs et jusqu’à présent, j’ai été fort dépourvu, reconnaissons-le... Les évidences qui n’en sont pas. Ou : peut-être pas. Mais, quant à brailler...

 Enfin... Je n’allais pas revenir là-dessus ! Un prétexte pour continuer de me morfondre, à regretter, ou - pire - sombrer dans une métaphysique de pacotille ? Non ! Agir était la seule parade. Parvenir à faire abstraction de tous ces jours, écrire ce message en partant de ces données. Des données peut-être sujettes à caution, soit, mais données plausibles...

 Quand j’y pense... Certains avaient dû avoir la part belle d’affirmer que j’avais voulu jouer au malin. Alors qu’eux-mêmes se seraient bien gardés de prendre le moindre risque, ne serait-ce que celui d’une écorchure au bout du petit doigt ! C’est facile, "après" ! Mais, "auparavant", rien n’indiquait. Après, les excuses se trouvent à la pelle. Certains s’en font une règle de vie, de ces raisonnements, ils confondent prudence et trouille intense, avec une célérité remarquable. Le Parti de la facilité ! Ils peuvent traiter d’idiot, tout à leur aise, celui qui a risqué sans savoir. Sans savoir ce que personne ne savait, ils oublient soigneusement de le préciser ! Comment l’humain aurait-il pu utiliser le feu, un jour de sa préhistoire, s’il n’avait osé une première fois ?

 Voilà qu’il ruminait de nouveau. Derrière ces barreaux, il était bien le seul à soupeser encore ses justifications et ses regrets, à philosopher. Pour l’heure, un seul constat : rien n’était résolu quant à sauver sa peau, hormis un message écrit...

 Sortir d’ici. Quelqu’un, qui vienne s’interposer. Un événement quelconque qui repoussât l’échéance.

 Donc, en passant le bras, il pouvait écrire en s’aidant du petit morceau de charbon de bois... Noir sur blanc, c’était au moins ça ! Sauf quand le soleil, l’après-midi, créerait cette ombre et rendrait ses inscriptions illisibles... Tant pis, il resterait les matinées et les fins d’après-midi. De toutes manières, la chance résidait en un passant. Un passant pas trop distrait.

 Et puis, sortis de leurs prières, tout le monde dormait une bonne partie de l’après-midi sur cette planète ! Surtout les femelles ! Principalement les femelles, devrais-je dire. Exclusivement, même. Car ceux qui vaquent aux tâches courantes, dans la journée, sont toujours des hommes. Faciles à reconnaître, entre parenthèses, puisqu’ils sont plus petits...

 Pourquoi mes pensées s’égaraient-elles sur ces détails inutiles, puisque je ne pensais pas devoir espérer plus des hommes que des femmes Orts ? Des mâles et des femelles, veux-je dire. Si ce n’est que ceux que j’ai aperçus de cette fenêtre, en journées, sont quasi exclusivement des mâles...

 Des mœurs bizarres, ces Orts... Lors des réceptions, sur Celcius-Planète, ou sur les deux stations orbitales où elles transitaient, partout, aucune chance d’apercevoir - de jour - une femme Orte. Elles avaient dû faire d’extraordinaires efforts, lors des premières rencontres avec les humains, pour se mettre en avant de la sorte. Le partage des tâches, chez les Orts...

 Voilà qu’il remâchait, encore une fois, ses inutiles et stupides digressions ! Il était prisonnier et avait intérêt à ne pas s’attarder ici ; donc...

 Donc : écrire qu’il était "Terrien". Des lettres de vingt centimètres de haut, bien détachées. Mais pas trop bien alignées pour ne pas laisser imaginer au lecteur l’utilisation d’une grapheuse. Que ça ne ressemblât pas à une quelconque inscription par trop officielle ! Bien que, dans un coin aussi reculé de la ville... Oui, il ne fallait pas que ça prêtât à confusion. Un "au secours" lisible, mais écrit à la va-vite : quand on appelle à l’aide, on ne va pas chercher une grapheuse, sinon, c’est que l’on peut se déplacer. Et, dans ce cas, comment persuader un passant de l’urgence d’intervenir !

 Réfléchir à tous ces détails !

 Donc : mal écrire.

 Mais une inscription lisible... Lisible - et - intelligible.

 Alors, écrire... "quoi" ?

 "Je suis un Terrien. Le pasteur Irvin Don Pesate. Je suis né sur Celcius le 15 novembre 3015, et je me suis marié avec cette saloperie vingt-cinq ans plus tard, ce qui prouve bien la lâcheté de l’Église qui n’a pas vraiment empêché, et..."

 Stop !

 Stop ! Stop... Je m’emballe... Surtout que mon inscription ne sera pas un cahier de doléances ni une biographie : c’est un appel à l’aide. Et, sur un demi-mètre carré, il faut sélectionner le vocabulaire. Faire du concis ! Avec des lettres de vingt centimètres de haut... Plus petites, elles ne seront jamais lues...

 "Jamais lues"... Si ça pouvait prévenir de ce piège un autre Terrien, en visite sur Orta !

 "Piège"... Voilà un mot à calligraphier sur la surface de mon crépi !

 Bof... Et puis, en plus, ce n’est même pas vrai : personne ne m’a attiré et personne ne m’y a poussé. Sauf la dévotion et mon apostolat.

 Je pourrais rendre l’Église responsable, vu sous cet angle !

 Faux : personne de la Hiérarchie ne m’a encouragé ! À aucun moment ! Mais personne de la Hiérarchie ne m’a déconseillé, non plus, c’est clair pour moi, maintenant...

 En fait, j’aurais dû me méfier. On ne me poussait pas en avant, mais on me laissait la bride sur le cou. Une implicite liberté de conscience... Dont mes souvenirs comptabilisent une petite demi-douzaine de soupçons d’encouragements. À peine appuyés, soyons exact. Une preuve ? Pour la cérémonie, on n’a pas fait dans le discret et encore moins dans le clandestin : on l’a repassée aux informations quatre jours durant. C’est dire si "On" avait envie de donner une certaine publicité à l’événement. D’ailleurs, je n’en demandais pas tant pour mon mariage ! Et puis cela a entraîné un report de notre départ et reculé d’autant la cérémonie de mariage sur Orta : les journalistes, les tribunes, la convocation chez l’Archiprêtre...

 "Mariage"... Un verbe intéressant : "marier". Si j’écris : "Irvin Don Pesate. Terrien. Marié". Ainsi que leur suite logique "emprisonné" et "au secours", ma bouteille à la mer prendra tournure. Et mon demi-mètre carré disponible aura été plus qu’entamé !

 Ensuite ? Eh bien, je pourrai m’arrêter là et... attendre.

 Et attendre... Et attendre... Et attendre... Mon message fera son œuvre. Ou j’aurai échoué et il tombera dans l’oubli. N’importe, j’aurai fait mon possible. Jusqu’à sa dernière trace, dans l’embrasure, il me survivra.

 Me "survivra"... Dans ce cas, au fil des jours, il prendra l’allure d’une épitaphe !

 ... Très épineux de faire correspondre "appel au secours" et "épitaphe".

 Ma situation étant ce qu’elle est, avec cette fenêtre loin du boulevard, où le plus clair du temps ne passent que des mâles, des mâles qui n’ont vraiment pas des têtes à s’intéresser à mon cas, le sauvetage risque fort de...

 Des "mâles"...

 Ça, aussi ! Pour faire montre de prétention, j’ai fait montre de prétention. Parce que, si j’avais clairement réfléchi, sérieusement, ne serait-ce que deux minutes : ça fait bien quelques millions d’années que ces extraterrestres se sont adaptés ! Adaptés les uns aux autres, bien sûr. Ça fonctionnait, leur nature ! De quoi me suis-je donc mêlé ? Parce que : invoquer les Grands Idéaux, l’Amitié entre les Mondes, la fusion des Génies des Espèces, une grande et possible civilisation Infra Galactique, c’était un peu moi qui en avait parlé à l’Archevêque. Dont le fin sourire, par ailleurs, prouvait "qu’il en jetait plus qu’il n’en gardait", soit dit en passant ; oui, ces insolites mimiques dont je n’avais pas fait cas, jusqu’à ces derniers jours... Mais il n’avait soulevé aucune objection ! Il n’avait plus l’âge, peut-être m’enviait-il, ai-je pensé ce jour-là...

 C’est que... Si j’étais le précurseur de ce projet, je n’étais pas le premier mâle terrien à y penser. Ni le dernier, sûrement ! Ce qui n’a rien de spécialement réconfortant pour ma peau aujourd’hui, notons-le.

 Parce que...

 Quand on a vu débarquer les premiers Orts, on a tout de suite compris que, nous, les Terriens, avions affaires avec des "Ortes"... C’était des femelles. Et ces premiers "ambassadeurs" étaient en réalité des "ambassadrices". Physiquement : aucun doute ! Et techniquement très avancées, puisque ce vaisseau venait de plus de quatre-vingt années lumière ! Mais, cette allure... Cette ressemblance avec la femme humaine... Et puis ce "je ne sais quoi" d’archaïsme. Quelle prestance ! Cette sensualité discrète, qui ne tenait sans doute pas qu’à leur habillement... Il aurait fallu être aveugle. Nous avions sous les yeux, tant par leurs qualités intellectuelles et leurs techniques, les représentantes d’une société matriarcale parfaite ! Et si, dans leur traditionnel système familial, les Ortes commandaient, elles avaient les atouts pour ce faire. (En sus de ce que nos regards égrillards d’étrangers constataient, au premier abord, pourquoi le nier.).

 Quand Elles ont prévenu les autorités terriennes qu’elles n’assisteraient jamais à une réception officielle -ou officieuse- de jour, et encore moins l’après-midi, on a compris que leur mode de vie différait du nôtre.

 C’était leur droit. Des journées entières elles se retiraient pour méditer et réfléchir. Elles, au moins, ne faisaient rien à la légère. Quel contraste avec les Humains ! Mais... à chacun sa manière de vivre, n’est-ce pas ?, pensions-nous. Et puis, c’était rassurant ce petit côté languide ; a-t-on déjà vu des envahisseurs faire la sieste des journées entières ?! Puis, il y a eu ce coup de grâce : les Ortes étaient pieuses et pratiquantes. Des bigotes forcenées  ! Elles priaient pendant des heures. Les règles de la bienséance avaient interdit de poser des caméras dans les locaux qui leurs avaient été provisoirement alloués, mais, à maintes reprises, des voilages légers aux fenêtres avaient laissé discerné plus d’une silhouette... Quant aux ombres chinoises surprises, elles avaient levé les doutes et les interrogations ; on savait, enfin, pourquoi, subitement, elles quittaient systématiquement les conférences pour s’isoler : elles priaient !

 Évidemment, la moitié des mâles de la Terre ont immédiatement pensé, dans leur for intérieur, que ces femmes étaient idéales. Je dis "intérieurement", parce que personne n’osait l’avouer, et que ce sentiment ne transparaissait pas dans le langage officiel. De peur de compliquer encore plus de délicates négociations, probablement.

 Eh bien, moi... j’ai osé. Ça, oui : j’ai osé.

 Il y avait eu un crétin, beaucoup plus crétin que tous les producteurs de crétineries réunis : moi !

 Mais, ça, je ne peux pas le développer dans un demi-mètre carré d’écritures. J’ai été le premier mâle humain à me marier avec une Orte, voilà !

 Un point à noter : pas avec n’importe laquelle. La plus belle ! Et la plus moche des Ortes rend des points à notre miss Univers, c’est tout dire. Même si cela jette une ombre sur mon sacerdoce...

 Bizarrement, en effet, peu de personnes ont cru à mon apostolat. Pas plus qu’à cette vocation de fonder une nouvelle espèce pacifiste. Bien qu’à voir une Orte, qui aurait pu conserver des pulsions guerrières ?! On ne pouvait plus penser qu’à ça : faire des enfants, songer à sa descendance, avec fougue et obstination...

 En tant que Père de l’Église, j’ai très bien canalisé cette fièvre. Il fallait savoir patienter. D’autant que mon épouse avait un rituel de mariage s’étendant sur près d’une année. Les Ligues Féministes Terriennes ne s’y étaient pas trompées, elles ; une bonne occasion, enfin, d’attaquer la Religion ! Des tonnes elles en ont dit et écrit ! Elles s’y sont essayées et essayées à démystifier mon "soi-disant" appel spirituel. En permanence ! L’occasion inespérée, évidemment, pour ces apostates, pour ces sans-foi, pour ces mécréantes, pour ces soi-disantes libres penseuses !

 Mais sans succès. Pourtant elles n’avaient pas de difficulté à critiquer cette prise de position Évangélique : il n’y avait qu’à voir les spécimens d’Ortes pour ne plus croire un traître mot sur la "Transcendance Spirituelle inspirée par cette gente !", disaient-elles.

 Puiser dans sa Foi et résister, me suis-je dit. Ironiser était facile ! La Foi m’a aidé à désamorcer les sarcasmes. Et puis, la moitié de la journée, toutes ces étrangères étaient agenouillées, occupées à prier et à méditer, et non pas à se pavaner sur les avenues et dans les salons, ni à traîner de réunions en réunions. Résultat : les Ligues se sont cassé les dents.

 Moi, j’avais placé la barre très haute, en situant ce mariage au niveau : "Mission-d’Amour-entre-Espèces". Difficile aux ligues féministes de mordre sur un concept aussi fort ! Difficile, aussi, pour elles, de me railler de front, sans attaquer par ricochets ces Ortes, qui risquaient fort de mal interpréter un mot, de le prendre de travers, et, plus grave encore, de se fâcher. Alors qu’elles étaient la conciliation-même ! Posées, paisibles, discrètes, réfléchies...

 Bref : elles n’avaient pas la plus petite chance, les Ligues, de recueillir le fruit blet de leur ironie de bas étage ; elles avaient perdu d’avance ! De plus, une société matriarcale dans toute sa tranquille puissance leur faisait la nique : impossible de s’acharner à la tourner en dérision ou de la montrer du doigt, sans aller à l’encontre de leurs propres campagnes de promotion des précédentes décennies !

 Leurs diatribes ont tourné court, il ne pouvait en être autrement. Mais elles ont laissé quelques traces tout de même. Et ce sont encore les Ortes qui leur ont sauvé la mise quand elles ont fait passer un avis "qu’en cas de mariage, il n’était absolument pas envisageable de modifier leurs coutumes", et que, "les époux Terriens devraient vivre et s’installer définitivement au domicile de leur épouse, sur Orta".

 Les Ligues ont poussé un "ouf" de soulagement. C’était une manière de victoire, pour elles : seuls les "renégats" s’expatrieraient ! Dans leur optique, ça allait sans dire, la Foi n’avait aucune place dans ce mariage. Mais de l’Amour, avec un grand "A", en avaient-elles eu, au moins une fois, elles ?! Contre ces pétroleuses, le pari aurait été gagné : jamais.

 Quant au "Grand Dessein" entre Mondes, elles n’en avaient cure. J’ai pensé, alors, ce que j’avais toujours pensé : toujours à l’affût d’un conflit, ces meneuses, la concorde leur fait peur.

 Je dois reconnaître, maintenant... Quand je vois où ça m’a mené.

 Orta... Troisième planète du système gravitant autour de l’étoile "Du Brasier" (tout un programme). Nous avons été quelques-uns uns à accepter. Il y en a eu sûrement d’autres, puisque j’avais montré le chemin : la force de l’exemplarité. Enfin, je suppose... Mon message ne s’adresse évidemment pas à ceux-là, s’il y en a eu. J’espère pour eux un diplomate ou un scientifique en visite, quelqu’un, libre de ses mouvements, qui pourra avertir.

 Mais... Revenons-en à notre message.

 Un message-épitaphe. Bien que celle-ci soit toute formelle, vu qu’il n’y aura pas de tombe. Un recoin de fenêtre pour exprimer son état d’âme. Un demi-mètre carré, pour perpétuer la petite lueur.

 Mon moral doit fléchir puisque mon esprit se fixe facilement sur cet aspect de mon inscription.

 Ressaisissons-nous ; je ne peux pas -délibérément- me rendre si facilement !

 J’écrirai :

 " Pasteur Irvi Don Pesate- Terrien- né le 15/11/3015"... (Inutile d’inscrire l’autre date).

 "... a été marié ici..."

 Non ! Le "parfum" de "trop tard" est pesant... Le côté inéluctable du temps de conjugaison ; mais pas seulement. Il faut moduler, en changeant la tournure de la phrase.

 Rectifions :

 " Un drame. Passant, j’attends de Toi. "

 J’aimerais, quand même, insister sur ce piège du mariage avec une Orte.

 Reprenons, encore une fois :

 " pasteur Irvi Don Pesate-Terrien- né le 15/11/3015... Sera marié ici. Passant : sauve-le !"

 Voilà !

 Et plus je réfléchirai, plus j’hésiterai. C’est bon. C’est suffisamment édifiant ainsi.

 J’espère que le morceau de charbon de bois permettra la totalité des lettres... Sinon, je devrai fouiller une seconde fois dans les cendres froides... (Brrr...). Je comprends pourquoi je suis si bien nourri. Uniquement des mets terriens. La cérémonie du mariage approche donc, pourquoi me le cacherais-je ? La cérémonie - ortienne - du mariage, je veux dire.

 Oui... Je ne sais pas si je serai à la hauteur... Pas la hauteur de la fenêtre pour écrire, mais à la "bonne" hauteur pour une Orte. Mon épouse est dans toute sa beauté et dans toute sa puissance. Lamante, c’est ainsi qu’elle se nomme : la traduction de leur bizarre écriture cunéiforme. Une semaine qu’elle n’est pas réapparue au petit guichet passe-plat. Les premiers jours, c’était elle qui me les amenait. Probablement : elle se prépare mentalement. Quatre fois par jour, je ne vois plus que cette main, un peu luisante, qui tient les assiettes... Un de ses nombreux domestiques, sûrement...

 Je ne suis guère au fait des détails de leurs coutumes, mais comme le moindre geste est longuement réfléchi chez les Ortes, cet acte sexuel ne peut qu’être préparé avec minutie. Je ne sais pas, non plus, si je serai à la hauteur sexuelle de ce... de cette... "fête"... Mais à la hauteur de sa bouche : sûrement ! Les ossements, calcinés, que j’ai retrouvés dans le foyer, prouvent qu’elle sait aimer. Si tant est qu’un fait puisse s’interpréter en preuve...

 Oui... Je devrais pouvoir - aussi - tracer : "attention aux Orthes". En plus petit, mais avec un "h". Si quelqu’un s’approche, il distinguera... Et si c’est un terrien, ça lui mettra la puce à l’oreille, cette faute d’orthographe. Et je signerai : "un jeune marié". Si c’est un Ort qui le lit, ça ne le choquera pas, il n’y prendra pas garde. Eux, ils savent. Faudrait-il espérer l’apparition d’un déviant, espérer que cette coutume voit survenir une rupture subite dans son accomplissement ? Peut-on mentalement l’admettre ? Mathématiquement, l’espèce Orte n’est pas à l’abri d’une perturbation des gènes de l’espèce...

 Et voilà que je perds - encore - la tête !

 La réalité est là, ne nous voilons pas la face. Mon crédit d’heures est-il épuisé, que je ne puisse finir de tracer mon message, pour cet hypothétique passant ?

 Il avait été question de tourisme, je crois me souvenir... Des voyages ont-ils pu être organisés, depuis ?

 Allons ! Ne rêvons pas ! Et, avant tout : ne baptisons pas "espoirs" ce qui ne sont qu’égarements de l’esprit.

 Terminons notre inscription ! Ensuite ? Eh bien... souhaitons que Lamante m’aimera rapidement.

 Elle était si appliquée, lorsqu’elle priait, que l’appréhension m’étreint. On ne pouvait être plus crédule que moi, quand j’y pense ! Une Orte... J’aurais dû me méfier : un nom pareil, c’était un signe. Enfin... Elles ont la technique, j’espère que ce ne sera pas long. Depuis la nuit des temps, qu’elles... consomment leurs mariages à répétition.

 

Texte © Pierre Van Malaerth


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