Lune Rouge

J’aurai ta peau

Sommaire => Français => Fantastique et S.F. => Textes

 

J’aurai ta peau

Pierre Van Malaerth (mai 2001)

 

******

 Quand on est " Joueur " de profession, quelques places gagnées dans le Classement pourraient amener une notoire amélioration de vos revenus, c’est certain. Et déboulonner une championne de sa Première place revaloriserait considérablement son rang. De là à ne pas lésiner sur les moyens...

******

 L’on eût posé à chacun des huit milliards d’abonnés la question : " Connaissez-vous Lotienne Émert ? ", la réponse eût été invariablement " oui ". Une évidente méprise, car ils n’en connaissaient que le nom ou l’image. Hormis les personnes des Premier, Second et Troisième Cercles, qui avaient pu s’en approcher vraiment, -ne serait-ce qu’une seule fois- au cours de ces 18 années que ce nom revenait régulièrement tous les ans lors de la Finale des Jeux, qui d’autres qu’eux ? En réalité : très peu de gens. Encore eût-il fallu décompter ceux qui ne l’avaient côtoyée que dans l’exercice de leur profession d’organisateurs des retransmissions télévisuelles, des gens parfaitement incapables d’appréhender " qui " était réellement Lotienne. Fallait-il orbiter dans le Troisième Cercle pour être reconnu un familier de son extraordinaire talent ? Pas plus : les admirateurs de tout crin ne pouvaient prétendre avoir eu une quelconque familiarité avec le Génie, sinon d’être en possession d’extraits de phases de Jeux, qu’ils se repassaient en boucle, à longueur d’existence, chez eux ou en petits comités, et dont on pouvait parier qu’ils n’en comprenaient pas la moindre bribe. Alors, ceux du Second Cercle ? Peut-être. On trouvait, là, ceux qui s’étaient frottés aux retransmissions intégrales de ses parties et qui s’obstinaient à vouloir les démonter, les assimiler : des mathématiciens, des psychologues, des spécialistes du hasard, et toutes sortes d’admirateurs aptes à appréhender la puissance de jeu de Lotienne. Certains et certaines, depuis des années, à force d’études et d’analyses, s’en étaient faits spécialistes avec quelque crédibilité. Alors qui, réellement ? Ceux du Premier Cercle, les joueurs professionnels eux mêmes ? Évidemment, oui. Eux, pour les meilleurs, l’avaient affrontée lors d’éliminatoires, de demi, de quart, et pour quelques rares, de finales, ceux-là étaient à même d’estimer la force de son jeu. Eux -seuls- mesuraient exactement le génie de Lotienne Émert : une puissance d’esprit qui n’avait son équivalent que dans le passé. Un Saft Morisson, en 2114, avait dominé les épreuves pendant 8 années consécutives. Un autre, trente ans plus tôt, Dut Métayer, s’était maintenu quelques quinze années au centre d’une compétition regroupant une exceptionnelle cuvée de champions et de championnes qui lui avaient durement disputé son titre.

 Inutile de préciser que Lotienne Émert avait étudié et mémorisé toutes les parties passées, c’était patent. Mais elle faisait bien plus, elle improvisait sur des lignes de jeu déjà connues, décidant de placer des jockers dans des positions si déconcertantes qu’ils en inversaient totalement le cours de la partie, annulant ainsi toutes les phases de sa stratégie élaborée précédemment. En fait, elle n’avait pas sa pareille pour désorienter son adversaire et bouleverser -de fait- toute la partie. D’autres fois, contrant des Jocker, elle maniait tant le mental de son vis à vis par des coups apparemment anodins, si rapidement joués, qu’elle jouait de sa perplexité et le poussait à des analyses si ardues qu’elle lui faisait perdre le gain de son propre changement de position, et, avec une déconcertante facilité (qui n’était peut-être qu’apparente), elle parvenait néanmoins -toujours- à se remettre en position gagnante, se payant le luxe d’annoncer encore des " Mat en six coups " avec une froideur de ton qui paralysait la réflexion de la -déjà- désignée victime.

 Lotienne c’était un cas, elle avait une place à part dans la longue suite des Premiers des jeux depuis un siècle. Mentalement, physiquement, psychiquement, elle semblait infatigable. Elle s’était construite cette image, partie après partie. Ce n’était pas une tendre, derrière son masque affable et compréhensif, un esprit agile et obstiné oeuvrait en permanence. Pour résumer sa personnalité, et bien avant de prendre en considération la joueuse d’exception : un cas humain.

 Vis à vis des autres, elle soignait cette façade avec un naturel parfait. Qui n’en aurait pas fait autant, des centaines de millions de solars
-  ses revenus pour l’année- étaient en jeu. Était-elle pour ça une femme inabordable ? C’eût été lui faire injure, elle était plus fine que ça et conservait en toutes circonstances un caractère fait de calme et d’humour. Un humour qui pouvait être cinglant si le pris à parti exposait ou trahissait une haine trop visible. Elle était la meilleure, et voilà tout, et si on lui disputait sa place, il fallait se montrer à la hauteur. Dans le cadre du Jeu, l’aigreur est mauvaise conseillère, Lotienne le savait, trahir des expressions d’énervement, ou pire encore, lâcher sa colère, attirait automatiquement son mépris. Il ne s’agissait que de perfectionner son jeu à force d’efforts intellectuels pour gagner des places. Pour espérer la vaincre ? Non. Nous, nous nous contentions de nous affronter, " loin derrière " elle. Nous nous contentions du classement qui nous était attribué, car déterminé irrémédiablement par les Épreuves pour une année. À chacun de se battre pour obtenir une quatrième ou une quatre-vingt-douzième place l’année suivante, Lotienne restant hors de portée.

 Et si l’on était le Centième et dernier, ce n’était pas une honte, on était dans le Premier Cercle. Même à cette ultime place du Classement, des revenus conséquents étaient encore garantis : des amateurs argentés se présentaient toujours, espérant gagner une partie contre un professionnel. Il n’en manquait pas de ces téméraires prétentieux : la masse des profanes ou des néophytes, comptant sur quelque faiblesse passagère d’un Joueur, spéculaient d’accrocher un nom qu’ils se seraient empressés d’inscrire sur leur curriculum. Une vanité : même un Centième les surclassait sans effort.

 Moi, j’étais classé Douzième. Je n’avais jamais pu accédé aux quarts de finale, sinon une seule fois : une opportunité due à un malaise de mon adversaire du jour. Mais je ne me plaignais pas, j’avais ma part de revenus car les gogos ne me faisaient pas défaut. Alors que Lotienne était consultée par des ministres et par des Présidents de Multistellaires -à quelques dizaine de millions de solars l’entrevue-, mes challengers amateurs, eux, ne fuyaient pas en de-ça d’une " cent solars ". D’ailleurs, cela aurait été de les prendre totalement pour des idiots que d’avancer des mises plus fortes et je m’en gardais bien, j’aurais poussé le pas-tout-à-fait jobard à un renoncement prématuré avec un enjeu plus élevé. Comparé à Lotienne, j’étais dans les " laborieux ", je gagnais ma vie, mais sans plus. J’avais seulement droit, de sa part, à des sourires discrets et sympathiques lorsque je la croisais dans un couloir, dans un hall, sur l’aire d’un astroport . Une personne aimable et simple au premier abord. J’aurais pu lui porter ses bagages, si je n’avais su qu’elle avait en horreur la veulerie et les marques de flatteries. Je crois qu’elle appréciait ce comportement discret, fait de réserve et de respect, chez un Joueur : l’implicite Code du Premier Cercle. Qui se serait risqué de compromettre irrémédiablement cette considération de la part d’une grande Dame, qui était sûrement la plus remarquable Joueuse de tous les temps ? Stupide d’envisager -qui que ce soit- parmi les professionnels qui s’y serait hasardé.

 Il faut savoir estimer son niveau -exactement-, Lotienne nous surclassait, elle était plus que notre Maître, c’est tout.

 Il faut savoir situer son niveau exactement et s’en contenter -tant que l’on a pas acquis le niveau supérieur-, c’était mon crédo. Mais il me fallait bien admettre que je n’atteindrais jamais le sien. Cependant, j’étais convaincu qu’elle celait des failles dans ses lignes de Parties. J’en avais détecté quatre. Après les avoir soigneusement et systématiquement étudiées, j’en avais eu la conviction : celle du 26 mars 2002, sur la station Stella. Il y a douze années de ça. Lotienne ne s’en serait pas sortie, si son adversaire, un -Quatre-, avait utilisé son jocker deux coups plus tard. Changer la progression d’un cheval -deux coups plus tard-, en jouant en profondeur dans le 45° droit, aurait irrévocablement déstabilisé Lotienne. Je crois que je devais ses sourires au fait que j’avais commis un article sur cette phase de la partie dans le mois qui avait suivi et que Lotienne en avait eu connaissance. Ce soir-là, elle avait été prenable, elle le savait. Elle n’avait dû sa remise en selle qu’à l’extraordinaire calme qu’elle avait démontré, qui avait psychologiquement désarçonné son adversaire ; elle l’avait amené à se croire en position de force sur le coup précédent, ce qui avait obnubilé sa réflexion et l’avait empêché de patienter un coup de plus pour avancer son jocker ; une erreur d’appréciation totalement imputable à son mental, car sa position était indestructible et aurait fait de lui, à ce coup, le virtuel gagnant de la partie.

 Ce soir-là, Lotienne Émert aurait pu perdre, elle avait eu " une " faiblesse dans son jeu. C’est en étudiant cette partie que j’en suis venu à me poser différentes questions sur son niveau : Lotienne avait-elle un " truc " qui lui avait fait défaut, ce soir-là ? Mental ? Autre ? Aux Jeux de Berlin, en fin d’année 2010, elle avait eu aussi une défaillance : plusieurs des premiers joueurs, au vu du déroulements des parties (qu’elle jouait en simultané, lors de l’ouverture, comme il est d’usage pour un Premier), ils avaient -tous- affiché un air réjoui pendant la seconde journée, ce qui trahissait qu’ils savaient Lotienne en mauvaise posture. Un fait certain, elle n’était pas irrémédiablement hors d’atteinte pour nous, les premiers Classés. Mais où était le point de faiblesse de cette femme ? J’avais mené une enquête très sériée sur sa vie privée dans les mois qui avaient suivi mais, aucune anomalie. Pas de rencontre, pas de séance télévisées publiques pénibles, pas d’incidents familiaux (et pour cause : Lotienne était orpheline), aucune visite d’un quelconque médecin, rien. Rien, et pourtant, par le passé, certaines fois, il y avait eu des déficiences passagères de sa part... Un constat avait germé dans ma tête : Lotienne perdant une fois, et c’était nous tous, les Premiers, qui aurions vu notre niveau réévalué à l’augmentation au regard des foules, alors que notre posture actuelle nous reléguait dans des images d’aimables seconds, de vulgaires faire-valoir, un brin ridicules. Le détail était d’importance, bien plus qu’il n’apparaissait ; nous, le peloton " loin derrière " le génie, la faisant chuter une fois, reprenions de la crédibilité.

 Ce serait me faire offense de croire que je m’en étais tenu à ces premiers échecs de mon enquête, un Douzième est autrement plus tenace. Il fallait chercher dans la vie de cette Joueuse, remonter jusqu’à cette période où son talent avait nettement pris de l’ampleur. Quels étaient les faits, quel était " le

" fait, qui avaient pu causer, ces soirs-là, ces baisses -fugaces- de régime ? Alors j’ai trouvé, en détaillant, en disséquant des montagnes de retransmissions, en étudiant minutieusement les déroulements des confrontations anciennes. Quinze ans plus tôt, Lotienne Emert avait été perdue de vue une heure au cours d’une pose de partie. Une heure ! Pendant laquelle elle s’était volatilisée. Où avait-elle pu se rendre en une heure ?

 Bien sûr j’ai trouvé, en étudiant tout l’environnement de la salle ce jour-là. Qui l’eût cru : Lotienne Emert était détentrice d’une peau. Un article mentionnait cet achat ce jour-là. Stupéfiant ! Quinze ans plus tôt, Lotienne avait déserté les abords d’un championnat, s’était absentée pendant une heure, pour aller où ? Acheter une peau ! Et elle n’avait pas pu aller ailleurs, l’horaire d’une partie est détaillé à la minute près et tout est noté. Et aucune autre manifestation publique dans les environs ce jour-là, je l’avais vérifié.

 Alors Lotienne , lors du repos de cette partie, s’était esquivée et avait acheté une peau ! Totalement déroutant.

 Elle n’était pas la seule, acheter une peau était comme ces modes qui reviennent périodiquement, elles se vendaient par centaines, pour peu que l’on ait cinq millions de solars à dépenser pour cette fantaisie inepte et que l’on veuille faire savoir que l’on peut gaspiller un magot. Mais Lotienne, à l’époque, n’était déjà pas le genre à sacrifier à ce genre de frivolité, au demeurant aussi discrète qu’inutile si l’on ne participait pas à des soirées fines ; la toute nouvelle " perle " des jeux concourait pour la troisième fois, atteignait déjà le niveau 36, étudiait sans doute ferme les classiques, et la découvrir se portant acquéreur d’un de ces objets -surprenait-. Le verbe est faible. Cette année-là, elle avait gagné 15 places dans le Classement, sautant deux mois plus tard de la 36 ème à la 21 ème place : en pleine concentration, cet achat apparaissait comme une distraction, comme un faux-pas, une véritable entorse à sa rationalité. Admettre que Lotienne était tombée par hasard sur une lecture technique à propos de ces peaux et que, ayant précisément un salon ouvert au public à deux pas, elle s’était laissé aller, pour se distraire, à s’y promener et à y faire cet achat, cela pouvait - à l’extrême rigueur- s’admettre. Mais, toutes ces suppositions s’empilant, ça faisait de trop pour qui analysait cette séquence avec du recul. C’était même à supposer qu’elle avait accepté cette confrontation en ce lieu avec, en tête, ce projet. Et, pour finir, Lotienne avait la mer en horreur, ce n’était pas pour exposer avec un mauvais goût certain ce signe indiscutable de luxe sur une plage. Sauf erreur, elle était déjà au-dessus de ça. Quand je dis indiscutable, je ne fais qu’employer le vocabulaire en vigueur dans cette catégorie de gens qui trouve élégant et du dernier chic d’exposer de tels attributs, qui consistent à se parader avec une tache de pelage mordoré sur un bras ou dans son dos. Ceci dit entre nous : il ne faut pas être dégoûté !

 Elle avait donc acheté un de ces trucs répugnants, quinze années auparavant, et c’était -précisément- l’époque où la splendeur de son jeu avait explosé. C’est ce que j’ai retenu de mon enquête. On ne pouvait coïncidence plus troublante. Mais quel rapport entre cet achat, datant d’une époque qui ne semblait pas en rupture avec la suivante, mais bien -au contraire- dans le droit fil d’une continuité progressive régulière de sa carrière ? Une progression fulgurante, au demeurant, si l’on se risquait en comparaisons avec nos propres trajectoires. Cette peau, pour s’assurer de nouvelles performances ? À priori, aucun fait révélateur d’une brusque augmentation de son niveau : elle avait gagné l’ultime place en quatre ans, d’un seul élan, sans pics ni creux. Et puis, une peau ne passait pas pour " intelligente ", même à présent où, pourtant, on avait perfectionné les souches ; le minuscule cerveau se logeait dans l’épaisseur de cette sorte de tapi flasque, créant une protubérance à peine visible, et ne devait pas retenir beaucoup plus de neurones que celui d’un amphioxus. Lors de cet achat, il y a quinze ans, c’était pour le moins du genre encore plus frustre ; après m’être renseigné à la maison mère : quelques centaines de neurones, tout juste bons à l’autonomie de la motricité et, guère plus de talents. Le minimum pour des reptations genre désordonnées, menant l’être, vaille que vaille, dans une direction. Encore fallait-il trouver le sésame pour orienter la dite direction, certains acheteurs n’y étaient jamais parvenus car il était fait mention de
-  procès en attente-. En tout cas, irréfutablement : une peau était dans le trente-sixième dessous quant à aider significativement un Joueur classé. Et s’il y avait eu des progrès dans les cultures de ces peaux, tel celui de leur adjoindre de nouvelles facultés, disons : " intellectuelles ", on était encore loin du compte, quant à ces produits destinés au grand public que l’on trouvait, même à présent. Alors ? Cet achat était-il significatif ? Lié à la suite du déroulement de la carrière de cette joueuse d’exception ?

 Je m’en suis persuadé. Lotienne esclave du hasard ? D’une pulsion ? C’était inimaginable. Et puis, j’ai eu un éclair de génie : les Finales se jouaient sur Orion. Orion-Planète avait les installations adéquates à accueillir les installations et avaient été de toujours un fief immobilier de la Société des Jeux, et, précision troublante : Orion-Planète avait une atmosphère pauvre en oxygène. J’en avait encore de tristes souvenirs d’essoufflements et d’étourdissements. On n’aurait jamais toléré aux joueurs d’adopter des masques respiratoires, cela aurait permis des tricheries multiples, il fallait y jouer à visage ouvert. Et, bien sûr, la moindre puce électronique, encore aurait-il fallu pouvoir en faire un usage " utile " pour évoluer dans une partie 3D avec handicap, y était interdite et aurait été repérée immédiatement. La conclusion s’offrait, logique, vraisemblable : la peau de Lotienne l’aidait. Mais l’aidait en " quoi " ? À réfléchir ? Non ! Alors ?

 Je manquais d’élément pour étayer mon hypothèse. En quoi cette peau fournissait un atout déterminant à cette joueuse hors pair ? Alors, à chaque fois que mon emploi du temps me l’a permis, j’ai exploré toutes les voies partant de la fabrication à la mise sur le marché de ces engeances repoussantes. Et, un jour, j’ai fait le constat que je passais à côté d’une donnée à laquelle je n’avais pris garde suffisamment : on vendait au Public un modèle ou l’effet esthétique était recherché mais... Mais il existait une autre production ! Alors que celles qui étaient vendues aux " m’as-tu vu " avaient toutes les apparences de variétés confinant au luxe, souvent des copies de fourrures animales anciennes ou d’épidermes multicolores plus ou moins fantaisistes et ridicules, c’est à noter, un autre modèle avait été créé en tout premier, à l’origine de ces recherches : des peaux aux épidermes glabres.

 C’était peut-être là qu’il fallait chercher. Alors je me suis penché sur ces productions, pas ou peu connues du Public, en fait : réservées aux professionnels. C’était une piste judicieuse, elle m’a rapidement mené à mon explication. Les peaux glabres permettaient des échanges gazeux entre l’atmosphère et le corps du porteur, constituaient une sorte de corps-tampon utilitaire. Selon les souches des cultures de base, leurs capacités de synthétiser différents gaz étaient répertoriées. J’ai immédiatement fait le rapprochement avec l’intérêt que pourrait en tirer un joueur qui verrait s’améliorer le taux d’oxygénation de son sang. Oxygénation du sang = oxygénation du corps porteur et... de son cerveau. Mes efforts avaient payé, j’aurais parié une " cent mille " que celle d’Émert était dans cette catégorie, qu’elle s’en servait pour cet usage.

 Enfin, le puzzle s’agençait. La joueuse qu’était Émert avait tout de suite compris le parti qu’elle pouvait tirer de ces peaux originelles, dont on ne mentionnait l’existence que pour mémoire, pour mieux mettre en exergue les raffinements apportés par la suite sur l’apparence des autres. Son esprit de Joueuse avait été aussitôt mis en éveil, Émert avait détecté le potentiel impliqué par cette fonctionnalité. Quelques questions au vendeur, l’amener à ne plus parler que de celles qui avaient donné naissance à cette industrie, c’était un jeu d’enfant pour Lotienne. Sûrement, même, elle avait encouragé le technicien du stand à obtenir quelques précisions supplémentaires auprès du fabricant de la marque, pour confronter ce qui s’offrait à son esprit et qu’elle échafaudait au fur et à mesure... En tout et pour tout : une heure. Tout juste la durée d’une pose en milieu de journée, celle qui avait été inscrite dans le rapport officiel de la partie. Pendant ce court espace de temps, avec certitude, la jeune femme avait su son idée viable.

 Elle en avait commandé une sur le champ.

 On ne refuse rien à une Première Joueuse, alors on se coupe en quatre. Qui se mettrait à dos une femme dont le nom s’associe à génie, officiellement consultée par les Puissants, dont le nom revient symptomatiquement, au détour d’une information ou lors de problèmes de Société ? Personne ! Et ce n’était prendre aucun risque que d’avancer qu’elle en aurait obtenu une -sur mesure- si elle l’avait exigée. Ce que j’ignorais. Un fait certain : la trace de cet achat avait été mentionnée ce 12 décembre 1199.

 Mais, j’en savais assez : Émert avait, depuis, collé dans son dos, une peau glabre qui oxygénait son cerveau lors des grandes parties
-  déterminantes-, donc toujours jouées sur Orion. L’intelligence, l’à-propos de cette femme, laissaient pantois. En ces quelques minutes de pose, cette femme avait saisi, compris, décidé de cet achat. Une performance. Si cet effet -secondaire sur la puissance de jeu intrinsèque de Lotienne- ne faisait pas tout, l’apport physiologique fourni n’était pas à minimiser, d’autant que les conditions de jeu sur Orion étaient vraiment pénibles au bout de trois ou quatre jours de parties âpres et ardues. Les temps de récupération étaient rares et ne duraient que quelques minutes : un stress insupportable pour la plupart d’entre nous. Alors, quand on sort d’une partie de vingt heures ou plus, sans temps mort, exigeant le maximum de concentration et le summum d’effort de contrôle de soi, tout bienfait relaxant, favorisant la récupération, ne pouvait être que le bienvenu, et un " plus " non négligeable. Et, enfin, une peau n’était pas détectable par les appareils qui tenaient les salles sous leur contrôle...

 Je crois que je tenais la clef de l’énigme. D’où l’apport : la " compagne " de Lotienne lui amenait le complément qui faisait d’elle, avec une remarquable continuité dans ses performances, au cours des parties déterminantes, le génie exceptionnel du moment. J’avais mis le doigt dessus. Elle conservait les idées claires quand celles des autres s’embrouillaient. Sa vue restait perçante, son imaginaire intact, son mental toujours égal. La priver de cette peau la placerait dans la même ambiance de fatigue, hypothèquerait la justesse de son jeu. Espérer la battre ? Non ! Au moins : précariser son trône, rendre son piédestal moins insolent et, par contre-coup, redonner de la valeur aux Premiers du Classement... Dont moi.

 Le calcul était positif. Encore fallait-il lui subtiliser cette peau. Ou alors : la détruire. L’en priver aurait été éminemment révélateur sur son utilité réelle et, par là, encore rationnel, quant aux conclusions plus ou moins valides de mon raisonnement.

 J’ai fait aussitôt l’acquisition de toute une documentation technique sur ces attributs, depuis leur origine jusqu’à maintenant, car je n’avais jamais prêté attention à tous ces gadgets. Il s’en commercialisait dix nouveaux par jour, de ces " insectes " artificiels qui vrombissaient autour de vous, censé divertir en public -idiotement et au détriment de tous- le sale gamin de la famille, jusqu’à ces plantes dont les fleurs changeaient de couleurs, au son de la voix de leur versatile propriétaire. Des trucs parfaitement inutiles, mais dont l’existence servait d’alibi au fait de donner un salaire à quelques centaines de millions de gens et d’escamoter la maltraitance de ceux qui faisaient œuvres utiles dans l’alimentation, dans la construction, dans l’habillement... Mais là n’était pas mon sujet. Qu’avait-on apporté, depuis, comme perfectionnements, à ces peaux ? D’abord, j’ai découvert qu’on ne pouvait améliorer une série produite par la passé. C’était intéressant de savoir cette particularité dans cette fabrication : Lotienne n’avait pu modifier la sienne, et c’était un modèle fort ancien. Un nouveau défrichement dans le monceau de probabilités qui s’étaient présentées au cours de mes recherches, ce qui validait l’hypothèse consistant en cet apport en oxygène, et rien de plus.

 J’avais fait un grand pas dans mon analyse. Dans les notices techniques que j’ai étudiées, il était fait mention, également, que les nouvelles particularités résultaient de remaniements des gènes, mais ne les augmentaient pas ; si l’on gagnait pour une caractéristique, on perdait sur une autre. Les progrès s’étaient faits surtout sur les variétés plus ou moins réussies : d’après un des catalogues, sur les couleurs et les aspects des pelages, ainsi que sur les vitesses d’osmose de ces symbiotes, car il fallait des semaines, sur les premiers modèles, pour obtenir une adhérence suffisante. On faisait beaucoup mieux à présent, et le " collage " était opérationnel, passé un quart d’heure. Hormis des épidermes récepteurs particulièrement déficients pour cause de dermatoses diverses ou de blessures, l’implant se fixait quasi instantanément, instillait ses crampons sous l’épiderme dans les minutes qui suivaient. Et, détail ô combien révélateur, "

l’osmose avec le corps porteur était parfaite, passée une demi-heure ". D’ailleurs, des recherches très poussées avaient été poursuivies pour le projet d’en équiper des cosmonautes débarquant sur des planètes aux atmosphères inappropriées aux humains, et aussi, tout simplement, comme dispositif de sécurité ou d’augmentation de la productivité pour les personnes travaillant en milieu sous marin ou en atmosphères délétères.

 La peau de Lotienne lui amenait bien ce complément d’oxygénation si appréciable, c’était dans le droit fil de mes déductions. Voilà qui était passionnant, j’avais vu juste. Mais... mais il y avait un " mais " : le symbiote se fixait-il aussitôt en contact avec la peau ? Ou bien, alors, fallait-il lui donner un ordre ? Un ordre donné par le client ? Ou synchronisé par le vendeur ? Programmé ? Déterminé au moment de la commande ?

 Ce flou m’indisposait pour ce que je projetais. Il m’aurait fallu en acheter une pour connaître l’exact protocole. Hélas, les prix avaient grimpé en flèche. C’est fou ce que l’engouement joue dans la classe aisée : six millions de solars pour le modèle de bas de gamme, c’était trop cher pour moi. De plus, la date des finales s’avançant à grand pas, je n’avais plus le temps, sauf reporter l’exécution de mon plan à l’année suivante. Maintenant que j’avais peut-être trouvé la faille de Lotienne, comment avoir la patience d’attendre plus longtemps ! Et reporter à plus tard n’aurait pas supprimé pour autant toutes sortes d’inconnues dans l’équation, sinon d’en ajouter une, celle que Lotienne serait peut-être tenue au fait de mes recherches. Elle n’était pas du genre à vivre dans une bulle et les bruits et rumeurs vont bon train dans le milieu des Jeux. En conséquence, je devais mettre mon plan en application sans tarder, en m’assurant -de plus- d’un provisoire écran de fumée (c’était prudent !) sous forme d’un article ironisant sur les pseudos " calculateurs modernes ". Cette diversion n’abuserait pas longtemps Lotienne, mais lorsque paraîtrait la Gazette des Jeux, nous serions déjà arrivés sur Orion et l’opération " subtilisation-disparition " serait terminée. Et si elle en avait vent dans le mois précédent les Jeux, l’article serait suffisamment rigolard pour épaissir mon alibi  : il faut tout prévoir avec une joueuse de cette force qui s’entend à synthétiser les moindres informations.

 C’était décidé, je passerai à l’action au cours du voyage qui nous mènerait à Orion.

 Ce moment n’était pas déterminé au hasard : si cette peau revêtait une quelconque utilité pour Lotienne, elle l’emporterait avec elle pour les épreuves. J’avais renoncé à cambrioler sa maison sur Terre : avec dix-huit pièces, il n’aurait pas manqué de recoins pour la stocker, pour peu que l’on veuille la dissimuler. Et, de plus, la femme étant du genre casanière, j’aurais eu bonne mine à rendre visite à sa maison et de tomber face à elle. Non, c’était pendant le voyage qu’il me fallait agir. Elle ne pouvait resté cloîtrée dans sa cabine pendant toute la durée de ses voyages. Elle mangeait forcément, ne serait-ce que ça ! Autant de possibilités s’offriraient. J’aurais -aussi- l’occasion qu’elle se soit laissé entreprendre pour une partie ou dans une conférence, ce qui me laisserait le temps de fracturer la porte de sa cabine et de dérober son astucieux " atout ". C’était jouable.

 **

 Novembre 2114 nous nous sommes embarqués. Notre vaisseau était bondé. Dix vols étaient prévus pour acheminer Joueurs et spectateurs pour la demi finale, j’ai retenu une place dans le même que Lotienne, celui du 15 novembre. Je n’ai pas eu de difficulté pour saisir le bon moment, Émert n’avait pas dérogé pour ce que je savais de ses habitudes. Les huit premiers jours du voyage vers Orion, comme tous les autres voyageurs, elle s’est reposée copieusement et n’a pas quitté sa cabine. Elle a fait son apparition dans le grand salon, que le neuvième. Je l’ai saluée discrètement. Quelques prétentieux ont instantanément fait le siège de la Championne pour lui extorquer une promesse de confrontation. Si elle n’avait pas été là, c’est ma personne qui aurait fait les frais de ce que l’on nommait entre nous des " obligations " car, nous étions les deux seuls Joueurs de ce voyage. Hormis un Soixante-douzième (au demeurant, fort effacé). Elle ne pouvait se dérober et j’escomptais bien que ça se passerait ainsi : en voyageant sur le même vol, je faisais coup double, je savait que ce serait elle, le Génie, qui serait poursuivie, et non pas un joueur Douze, surtout dans un premier temps. Il me fallait seulement un alibi pour échapper d’être " embauché " en même temps qu’elle, ce qui aurait fichu mon plan par-terre. J’ai donc, le dixième jour, prétexté un malaise et, j’ai quitté un des petits salons où j’exerçais ma comédie du malade persécuté par une douleur aussi désagréable que malvenue. J’ai attendu une petite heure dans ma cabine puis, à vingt-deux heures, je suis ressorti. Personne dans les salons secondaires, tout le monde s’était massé dans le grand : une partie était effectivement déjà commencée.

 Je disposais d’une demi-heure au grand maximum, pour le cas où Émert aurait voulu faire traîner la partie ce soir-là. Mais elle pouvait, fort bien, déployer son talent et bâcler la partie en cinq minutes. Le moindre de mes gestes allait donc avoir de la valeur. Je devais repérer le code de l’ouverture de sa cabine et, pour ça -déjà-, je disposais seulement de une ou deux minutes.

 Je me donnai cinq minutes avant de battre retraite. J’avais misé sur la simplicité d’Émert : le code comportant huit crans, j’ai composé "Lotienne " sur le clavier. Bonne déduction, le déclic de la porte a joué. Bon début. Mon deuxième pari était que la peau ne serait pas portée avant l’arrivée sur Orion, mais rangée. Une valise, ou un sac, comportant une aération et une poche réservée au sérum pour son alimentation, voilà ce que je devais trouver. Un sac était posé au sol, près de la couchette, répondant à ces caractéristiques...

 Je me suis dépêché. Ma fourchette de hasard se détériorait, passée la sixième minute : je suis allé droit dessus et je l’ai ouvert. J’ai aussitôt repéré qu’elle était bien là, un petit tas de plis vaguement rosâtre. C’était répugnant cette apparence flasque, que l’on devinait en veille. L’esprit se révulsait de concevoir cette saloperie capable de s’accrocher à votre dos, d’instiller des crampons dans votre corps sur plusieurs millimètres, d’être partie vivante de votre personne. Beurk.

 De répulsion, j’ai détourné mon regard quelques secondes. Mais je me suis raisonné, il fallait ne pas m’attarder. Quitte à grimacer de dégoût : quelques instants pour la saisir et l’enfoncer dans le destructeur de déchets. Faire les six pas jusqu’au guichet du vide ordure et le temps de refermer tout. Dans le pire des cas : encore trois minutes...

 Le coup avait été bien estimé, j’étais dans les temps. J’ai ouvert grand le sac et j’ai aussitôt plongé ma main.

 C’est à ce moment que mon affaire a mal tourné. Je devais me saisir de ce " machin ", faire les six pas, soulever le petit guichet du vide-ordure, puis balancer cet ersatz de vie dans le trou, prestement, après l’avoir roulé en boule, histoire de lui apprendre à vivre définitivement... Enfin, c’est ce que j’avais prévu. Car elle s’est cramponnée immédiatement aux dos de mes mains ! J’ai tiré dessus pour m’en débarrasser, mais j’ai cru m’arracher la peau, tellement la douleur était vive. Elle s’était déjà collée, la garce !

 J’étais dans un beau pétrin. J’ai tenté de la soulever sur un coin, mais ça faisait horriblement mal. J’ai cogné ma main contre le rebord du guichet, mais cette saloperie s’est faite si flasque après le premier choc, que je me suis mis à penser que c’était pas si idiotes que ça, ces ACV, ces " Artificielles Compagnes Vives " comme les baptisaient les brochures.

 Une déduction difficilement acceptable pour mon égo, au vu de ce qui m’arrivait. J’étais là, à me dire que j’étais un minable Douzième, pour ne pas avoir prévu cette éventualité, quand j’ai entendu la porte s’ouvrir... J’étais fait ! Lamentablement. J’essayais encore d’arracher cet infâme truc quand Lotienne Émert est entrée. Dans le même temps, je sentais cette saloperie se développer, gagner mon poignet, s’étirer sur mon avant bras, étaler sa surface vers mon épaule...

 *

 Jusqu’où serait-elle montée si Lotienne n’avait pas immédiatement compris la situation et commandé sèchement :

 - Ida ! Sac !

 La peau à cessé sa progression le long de mon bras et s’est laissé tomber comme un chiffon malsain. Stupidement, je suis resté médusé, là, à regarder ses reptations désordonnées qui la ramenait, vaille que vaille, vers son sac, comme si -seule- une odeur particulière l’appelait là. Elle s’est collée, je ne sais trop comment, sur le rabat, on aurait cru qu’un courant d’air avait soulevé un de ses coins. Ce pseudopode a cherché un rebord, l’a trouvé, puis ce truc infâme a basculé.

 Elle avait disparu ! J’en étais encore à cet air idiot, sûrement, et le ridicule de ma situation n’avait pas encore pris toute son ampleur dans mon crâne. Émert a refermé la porte, elle ne me perdait pas des yeux. Elle est partie à l’autre bout de la cabine et s’est installée tranquillement dans un des fauteuils, puis a commencé -fixement- à me dévisager. Elle prenait vraiment son temps. Appeler un steward aurait été mal calculer de sa part en portant atteinte au prestige des Jeux, alors elle réfléchissait. Me faire rétrograder de mon Classement de Douzième ? Encore fallait-il faire un scandale à mon endroit, c’était délicat. Et c’était avouer qu’elle avait une peau dans sa cabine ! De quoi alimenter les gazettes et apostropher mentalement tous ses fans, écorner éventuellement son prestige. Et puis, enfin, au bout de cinq bonnes minutes, j’ai vu un petit sourire se faire jour au coin de sa bouche. Puis il s’y est installé : elle avait trouvé une peine pour mon inqualifiable conduite...

 Laquelle ? J’avais toutes les raisons d’imaginer que la mesure prise briserait ma carrière, me couvrirait de ridicule, anéantirait mon train de vie, me détruirait. Quel fou j’avais été de m’embarquer dans cette sinistre idée, une idée qui ne m’aurait même pas fait gagner une place de façon certaine !

 Curieusement, alors que le sourire continuait de s’afficher au coin de sa bouche, le temps passait. Pourquoi Émert ne m’annonçait-elle pas sa mesure de rétorsion ? Nul doute qu’une bonne douzaine s’étaient présentées à son esprit. Elle tenait la situation, qu’attendait-elle ? J’étais à sa merci, dans le plus pitoyable des états. Voulait-elle jouir de l’incident au maximum ? M’humilier ?

 Ça, c’était fait. Pis que d’être pris la main dans le sac, c’était le contenu de ce même sac qui m’avait coincé ! Que voulait Émert de plus  ?

 Alors, progressivement, l’idée s’est précisée dans mon crâne : elle ne tenait pas tous les fils de la partie. En joueuse experte, elle se connaissait une faiblesse, elle tentait de la résoudre.

 Je détenais donc un atout...

 Lequel ?

 Mais je pouvait aussi escamoter l’interrogation, et, à défaut d’en cerner la réponse, en prenant un risque, je pouvais en jouer. Faire une erreur -peut-être- mais, dans ma situation, que risquais-je ?

 Alors, j’ai misé. En rassemblant ce qui me restait d’apparence et reprenant un peu d’assurance dans la voix, j’ai fait bonne contenance :

 - Évidemment, si ça se savait que madame Lotienne Émert, notre génie du siècle, s’assurait le concours d’une peau pour ses parties, ça ferait comme une tache dans son palmarès... Gênante, disons-le, pour son standing. C’est vrai que ça ne comporte aucun apport pour gagner, mais s’assurer de sa forme quand les autres ne sont pas sur le même pied, ça fait mauvais genre... Bon, d’accord, j’ai eu tort. Pas très élégant, j’en conviens. Mais ça me turlupinait ce mystère. Je vous remercie pour m’avoir débarrassé de cette cochonnerie. Beau modèle... Démarche curieuse. Bizarre, hein, cette façon d’avancer ? Qu’en pensez-vous ?

 - Rien !

 - Un peu, quand même... ?

 - J’en pense que tu es un minable !

 - On se tutoie ? Bien. Si je suis un minable ? Ça, je le sais, genre qualificatif il faudra trouver du nouveau. Mais se procurer du tonus quand les autres sont déjà dans l’épuisement, ce n’est pas très correct, non plus. Ça ne nous rendrait pas plus intelligents pour ça, nous autres, mais le tolérer pour tout le monde, officiellement, ferait assez bien dans le tableau... Non ?

 - Qu’entends-tu par là ?

 (C’était ça, l’idée : lui prendre sa peau, puisque je n’avais su la détruire. Je n’allais pas renoncer aussi vite. Mais il fallait faire monter la pression...).

 - Enfin, je voulais vérifier. C’est fait. Je garderai cette découverte pour moi.

 - Le Code des Joueurs t’interdit de divulguer nos problèmes aux profanes !

 - Je le sais ! Comme je sais que tu pourrais briser les reins de ma carrière, pour le cas... Mais te mettre à notre niveau à tous serait assez correct de ta part, non ? L’oxygène rend euphorique, alors que nous nous ramons comme des asthmatiques... Le mieux serais de la jeter tout de suite, à vrai dire. Sauf si tu insistes pour m’en faire cadeau, bien sûr. Dans ce dernier cas, elle suivra le même chemin, celui qui mène au vide-ordures !

 - Songerais-tu à rompre notre Code d’Honneur ?

 - Quelle idée ! Je serai muet comme... comme... Tiens : comme une de ces saloperies ! Bon... Je peux m’en aller, à présent ?

 - Ne te sauve pas comme ça, gamin, on peut parler.

 - Je t’ai dit que je respecterai notre Code, qu’ajouter de plus ? Tu la jettes et nous n’en parlons plus.

 - Je vais te faire une proposition.

 - Une proposition ? Me la donner ? Cette cochonnerie ?

 Lotienne avait une faiblesse, j’en était persuadé. Mais je n’étais sûr de rien, soyons honnête. Difficile de négocier quand on ne connaît pas la bonne carte que l’on détient. Lotienne allait me faire une proposition, c’était la confirmation que j’étais en position de force. Devais-je continuer d’en profiter délibérément, comme si j’avais deviné le point exact de sa faiblesse ?

 Pourquoi pas ! Donc : j’ai opté pour le bluff. J’ai réclamé une montagne de solars en plus pour confirmer que j’étais en position dominante :

 - Soit... La peau et un million de solars, rien de plus.

 - Impossible pour la peau. Ou bien... J’ai une proposition : le sac et moi.

 - Hein ? Explique ?

 - Le sac avec moi. Elle n’obéit qu’à moi, alors je pense que nous pourrions nous mettre ensemble.

 - Quoi ? Nous mettre ensemble, tous les deux ?

 - Tous les trois.

 - Deux, ou trois, hors de question ! Exige d’elle qu’elle plonge dans le vide-ordures. Ou balance le sac et son contenu ! Pftttt, terminé pour elle. Débarrassés.

 - Six millions de solars, au bas mot...

 - Tu joueras avec le même handicap que nous tous. Donne-moi le sac, ça redeviendra équitable.

 - Tu ne pourras t’en faire obéir. Parce que c’est ma peau que tu veux, hein, avoue ? Mais moi, j’ai une bien meilleure idée : tu n’es pas moche, comme mec, et tu présentes bien... Comme ça, oui. À trois... Sais-tu que je t’avais déjà repéré ?

 - Madame la Première, on ne peut pas gagner en tout. Un million de solars, plus la peau. Et je repars tout seul.

 - Je ne la mettrai pas pour ces éliminatoires, de quoi te permettre de gagner -peut-être- une ou deux places.(Elle me dévisageait avec de plus en plus d’intérêt). Tu n’es vraiment pas vilain...

 - Tu as quarante ans passés !

 - Je le sais. Et toi : trente-deux. Et alors ? Quel est le coup suivant ?

 - La peau et le million me suffiront.

 - C’est moi -avec- la peau. Désolée, il faudra t’en accommoder.

 Elle bloquait l’enjeu. J’ai cru à un revirement de force. Mais c’est là qu’elle s’est levée, qu’elle s’est penchée, qu’elle a pris le bas de sa tunique entre ses doigts...

 *

 Je me suis dit : Lotienne a envie de toi, tu vas tout avoir. Et le canon, et la main sur les millions de solars. Tout du même coup ! Car Lotienne était loin d’être une mochetée. Quant à ses tenues, elle avait les moyens de soigner son apparence, l’avoir à son côté aurait été la grande classe. Bien que je comprenais pourquoi on ne l’avait jamais vue en décolleté ni en tunique aérée !

 Mais elle en mettait un temps à soulever sa tunique !

 Pour un coup de maître, c’était un coup de maître : Lotienne avait le béguin. C’était vrai qu’on ne lui avait jamais connu un compagnon, ni de compagne... Seulement, voilà, se voir promettre une promotion d’accompagnateur du Génie ne m’enthousiasmait pas. Cette surenchère m’indisposait, je flairais le traquenard. Je ne savais même pas encore clairement l’atout que je détenais, ça allait trop vite. Peut-être, tout simplement, ma position de respecter le Code avait fait remonter ma cote ? C’était un beau résultat. Ambivalent, certes, du fait de son âge, mais un tournant dans ma vie. " Celui " qui avait été le compagnon de Lotienne Émert, celui qui avait été à la hauteur, celui que Émert avait choisi... C’était tentant. On n’est pas un raté quand une telle championne vous choisi, j’en salivais déjà.

 Quand elle a entrepris de remonter le tissu le long de ses jambes, j’ai su qu’elle souhaitait conclure immédiatement son engagement. C’est donc que je détenais un atout maître, j’avais partie gagnée. Fallait-il faire monter la mise à prix, là était toute le dilemme. Le doute m’assaillait. Avais-je commis une estimation faussée ? Et pourtant, je n’en discernais aucune.

 Mon euphorie faisait jeu égal avec ma méfiance. Lotienne, en se plaçant sur le terrain de l’âge et du sexe, s’était livrée délibérément, comment avait-elle pu abandonner aussi rapidement la partie ?

 J’ai compris dans les secondes qui ont suivi...

 Elle a fini de remonter sa tunique jusqu’à mi-cuisses et m’a montré un petit carré de peau dont le grain était différent de celui de son épiderme. (Il y avait eu méprise de ma part !) Une petite peau, là, collée sur l’intérieur de sa cuisse...

 - Je te donne celle-là.

 - Beurk. Je veux l’autre, la vraie.

 - C’est sa fille, il faut savoir ce que tu veux ! Une culture, ça se multiplie. On en découpe un bout et on la nourrit, je te donne celle-là.

 - Je veux ta peau ! L’autre !

 - Avec moi, alors ?! Décide-toi ! Il faut des mois pour la commander. Tu crois que ça se fait en claquant des doigts ? Tu prends la petite et tu pourras progressivement la conditionner à t’obéir.

 - Hé, je n’y connais rien à ces peaux, moi ! Si tu n’avais pas arrêté cette saloperie, tout à l’heure, elle serait je ne sais où maintenant.

 - Un ordre et elle fera ce que tu veux. Tu l’as bien vue  ! Il faut, tout simplement, la dresser, répéter mille fois la même phrase, c’est affaire de vibrations. Elle finit par obéir. La mienne ne t’obéira pas, sauf si je suis présente. C’est elle " et " moi. Mais tu ne le souhaites pas, n’est-ce pas ?

 - Je... Mais... Au début, comment procède-t-on ? Car me coller ce machin... Et puis elle est bien plus petite que la tienne !

 - Ça, il faudra t’habituer. Et l’habituer, elle. Moyennant quoi elle grossira.

 - Hein ?! Et toi tu garderas l’autre, pardi ! Bon calcul  : tu gardes la grande et tu me refiles son rejeton.

 *

 C’était quand même une occasion unique, ces machins valaient cinq million l’unité, au bas mot. Plus la découverte que Lotienne en portait une : en bons solars, j’avais gagné ma journée. Et j’avais respecté le Code d’Honneur des joueurs, ce qui n’était pas à négliger. Mais vivre chaque journée, chaque heure, chaque minute avec cet être d’exception qu’était Lotienne Émert, c’était hypothéquer
-  d’office- mon avenir. Je m’en suis tenu à sa proposition de prendre sa " fille ", ce qui me révulsait déjà.

 Alors elle a fini de détacher ce truc de sept ou huit centimètres carrés et me l’a posé sur le bras. Une sale sensation : on sentait une peau râpeuse, les grappins qui se fichaient dans l’épiderme, sans doute. Alors j’ai demandé à Lotienne qu’elle commande à ce machin de se détacher pour faire l’essai. Elle m’a répondu :

 - Il faudra lui apprendre, je te l’ai dit.

 - Hein ?! Tu viens de le faire !

 - On se connaît bien.

 - Parce que.... Parce qu’elle n’obéit qu’à ta voix ?

 - Obéir à ma voix ? Non ! On se connaît bien , je te dis, c’est tout. Elle se laisse décoller. C’est un peu de moi que je te donne !

 - Mais... Comment la ferai-je obéir ?!

 - À toi de le lui apprendre ! Sois patient, il faut compter trois ans.

 - Quoi ?! Trois ans !

 - Des fois : quatre.

 C’est là que j’ai compris que je m’étais fait rouler. Mais où ? Sur la durée du dressage ? Quelque chose ne collait pas... Cette chose sur mon bras... Lotienne Émert, qui conservait la sienne, dans l’affaire...

 Oui, quelque chose clochait. Et le sourire de Lotienne n’en finissait plus. Elle tenait la partie, ça ne faisait plus de doute pour moi.

 J’ai capitulé :

 - Bon, tu as gagné.

 - Très facile, il suffisait de te laisser croire que tu étais gagnant.

 - Et ton offre... ? Pour... Pour toi et moi ?

 - Tu aurais dû accepter, je t’avais laissé cette porte de sortie.

 - Mais j’ai refusé...

 - Hé oui, tu as eu tort !

 - Quant à changer d’avis... ?

  Elle eut un sourire mi-compatissant, mi-méprisant.

 - Trop tard.

 - Tu n’avais pas le béguin...

 - Si. Mais plus maintenant !

 - Et c’est ce qui t’a décidée à profiter de ton avantage... Quand vas-tu m’ôter cette saloperie ?

 - Dresse-la !

 - Je ne sais pas !

 - Tu vas avoir tout ton temps pour apprendre, petit Douzième ! Au début, ça prend de l’énergie. Et puis celle-ci sera plus coriace car ça fait un moment que je la porte : j’aurais dû lui apprendre, quand elle était encore jeune, qu’elle serait un jour en mauvaise compagnie !

 - Drôle... Et alors ?

 - Cette échantillon, sur ton bras... Tu auras des difficultés pour la dresser !

 - Que veux-tu dire ?

 - Elle a eu le temps de comprendre qu’elle était un peu moi, elle peut même t’en vouloir.

 - Explique !

 - Ça fait un moment que je la porte... Et sans dressage... Peut-être que, si tu la nourris vraiment bien, sa rancune s’apaisera, qui sait ?

 *

 Oui, j’avais compris : évidemment, je ne suis pas un total crétin ! Mais pas immédiatement, il fallait que l’idée fasse son chemin dans mon crâne.

 Maintenant, j’ai des frissons. Quand cette saloperie m’aura recouvert entièrement le dos, ça ne fera pas de moi le " Premier " pour autant. Et allez vous faire enlever ça, vous, avec la garantie que personne ne le sache !

 Une peau qui s’accroche vraiment à vous... Elle avait mis à peine dix minutes pour grimper jusqu’à mon épaule. Encore cinq minutes et j’avais senti cette gêne entre mes omoplates. J’en avais pris pour un bail. Et elle ne se décollerait jamais de là si elle était à l’unisson de son ex-propriétaire : Lotienne ne passait pas pour un esprit fantasque, ce morceau d’épiderme ne changerait plus d’avis. J’aurais dû accepter l’offre de sa " patronne ". Restait que je pouvais encore en appeler au Code des Joueurs, mais j’avais une telle honte. Cette satanée femme avait gagné sur tous les plans !

 Si j’avais su... Dire que Lotienne était prête à... Après tout, elle n’était pas si vilaine que ça. Jouer la potiche au côté de cette grande dame, il y avait pire emploi. Trop tard. J’avais misé sans être certain de mes atouts. J’avais misé et perdu. On ne rejoue pas une partie, c’est dans le Code.

 Je pouvais escompter que Lotienne n’en parlerait jamais, c’était déjà ça.

 Quand même, elle n’a pu se dispenser de ce petit triomphe, elle a eu une petite moue méprisante...

 - Tu l’auras pour les éliminatoires, dans deux ans. Ça grandit assez vite. Si tu t’en occupes bien et qu’elle t’accepte, évidemment ! Ça s’apparente à un rôle de steward, mais il n’y a pas de sot métier, hein ? De quoi te permettre de ne pas perdre ton Douzième rang... Si tu l’as bien nourrie d’ici là, note ! Dommage, tu n’étais pas vilain. Mais comme joueur... Bon, cessons les commentaires. On va passer une bonne nuit, maintenant. Chacun dans sa cabine, tu m’avais comprise. Surtout, n’oublie pas d’acheter du sérum quand tu seras revenu sur Terre. Ah oui, j’avais oublié, il n’y a que là qu’on en trouve : sur Terre. Chaque peau à son mélange spécifique approprié préféré, il faut le commander à l’avance. Tu vaporises le mélange sur toute la surface -régulièrement- sinon elle se nourrit " sur la bête ". Ce n’est guère pratique, je te le concède, de se vaporiser le dos. Si tu ne m’avais pas refusée je t’aurais offert mes services, mais...

 Bonne nuit. Et ferme la porte derrière toi ! Je parle de ta porte à toi, bien sûr : des fois que tu l’aurais brutalisée, paraît-il que certaines sont très rancunières. On ne les connaît jamais vraiment totalement, ces trucs ; il ne faudrait pas que -la mienne- se glisse dans ta cabine cette nuit...

 Ce qu’il y avait de mensonger dans ces allusions, avec une Lotienne Émert, dont le visage s’était refermé, c’était impossible de le détecter. Il était prudent de s’en tenir aux pires suppositions. Si j’allais dénoncer Lotienne, demain ou après demain, tôt ou tard ses fans oublieraient l’incident. Il était même possible que cela relancerait la vente de ces engeances. Mais, pour moi...

 J’ai grimacé un " merci ". Et bien content de ne pas m’en tirer plus mal. J’avais plus qu’à espérer que ce rejeton de " fille " fût suffisamment indigne pour en oublier sa mère adoptive. Une " fille " déjà bien installée entre mes omoplates. Une chance : agrippée à mon poignet, j’aurais dû porter un gant en permanence ! Ou commander une culture spéciale pour la masquer. Enfin, heureusement pour moi, elle n’avait pas choisi un autre endroit....

 Revenu dans ma cabine, à tout hasard, j’ai braillé :

 - " Ida ! Sac ! ".

 Mais rien n’est tombé par terre.

 Lotienne Émert n’était pas si moche que ça, tu as un petit bout de sa cuisse quand même, me suis-je dit.

 Il faut bien se trouver une consolation, n’est-ce pas ?

 

 

Texte © Pierre Van Malaerth


A vous de jouer !

Vous pouvez vous aussi présenter vos oeuvres dans nos pages. Envoyez votre texte ou des photos de vos oeuvres par courriel au webmestre. Nous la présenterons gratuitement dans notre galerie. Seules conditions : vous devez être l'auteur de l'oeuvre et celle-ci doit avoir un rapport avec le Fantastique, la Science-Fiction ou l'Horreur.

Pour nous contacter, envoyez un courriel au webmestre. Copyright ©
Lune Rouge