Lune Rouge

Drague

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Drague

Pierre Van Malaerth

 

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Lors d’une escale, un navigant doit subit l’assaut d’une extraterrestre...

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J’ai un souvenir particulièrement exécrable de cette escale. Enfin... un souvenir qui dure, puisque ces quelques minutes de distraction se sont transformées en cauchemar permanent ! Pourtant, un temps, "ça" m’a valu la célébrité. Je m’en serais bien passé ! À présent, je comprends que cet épisode n’aura pas été que quelques jours malheureux au cours d’une escale : il y a quatre mois que ma vie a basculé, ça dépasse le stade de l’incident. Alors, voilà, je me suis habitué. Bien obligé, puisque l’on m’ignore. Et, il y a un mois, j’ai appris que, dorénavant, j’exercerai "à terre" mon métier de navigant : c’est le signe indiscutable que les Autorités ont donc définitivement renoncé à intervenir et ont été au plus simple, parbleu !

Eh oui, quelques minutes d’inattention et tout bascule. Que dis-je : quelques -secondes-. Et même : une seule ! Une seule petite seconde pour réaliser, réagir, me sortir immédiatement de ce guêpier. L’éviter. Se détourner avant. Quand on n’est pas chez nous, entre humains, on devrait toujours être sur ses gardes. J’en ai vu le résultat de cette petite seconde d’insouciance ! Mais, trop tard à présent...

Elles sont encore vivaces dans ma tête ces premières secondes ; un souvenir aussi puissant ne pouvait que laisser des traces, même si, depuis, cela s’est répété et répété encore. À la moindre réminiscence, tout revient au galop. C’est bizarre comme le cerveau peut emmagasiner une foule de sensations dans un temps si bref, et les délivrer, comme ça, à la moindre sollicitation. Enfin, sollicitation n’est pas le mot exact. Ils sont prêt à surgir. Des signes doivent les débusquer à votre esprit défendant, c’est certain. Impossible de profiter des instants de liberté, je revis à chaque fois ces foutus instants comme comme si j’y étais encore !

J’avoue que je soupçonne ma dulcinée de posséder -en plus- de sa mémoire d’éléphant, quelques notoires capacités psy. Vraiment, tomber sur une Norienne, ce n’était pas un jour faste !

Quand je songe que les Autorités n’ont même pas levé le petit doigt pour débloquer la situation. Pas plus au début que par la suite, d’ailleurs. Allez vous étonner, après un tel comportement, que leur image, à mes yeux, ne pouvait que se dévaluer. Bien que je subodore que mon opinion ne les empêche pas de dormir.

Ça fait, maintenant, quatre mois. Depuis ce malheureux moment. Heureusement pour moi, j’ai des souvenirs plus réconfortants. Et surtout : plus gratifiants. Si votre vie peut aussi vite virer dans un sens, pourquoi pas, me suis-je dit, un juste retour bienveillant tout aussi imprévu ne surviendrait-il pas ! Alors je m’accroche à l’idée que tout pourrait redevenir normal. Que ça n’aura été qu’une parenthèse, une comédie mise en scène, tout exprès, pour prévenir les marins terriens que tout n’est pas aussi simple dans le Cosmos. Qu’il faut se méfier...

 

Enfin, voilà comment cela a commencé : nous étions à bord du "Flèche de Vénus". L’Amirauté n’avait pas pour habitude de nous faire part des périples prévus pour les vaisseaux sur lesquels on embarquait, pas plus que sur leurs durées ; mais on était tous célibataires, bien payés, et nous n’en demandions pas plus. Lorsque nous avons abordé le système planétaire de La Naine Rouge, c’était la première fois que nous allions si loin. Et lorsqu’on nous a dit que nous filions droit sur le système de Nora, nous avons su que pour ce qui était de voir des extraterrestres en chair et en os, nous allions en voir !

Pendant les deux mois qui ont précédé notre arrivée, nous avons passé le plus clair de notre temps à apprendre par coeur les recommandations que nous devrions avoir assimilées une fois débarqués. Nous devions faire relâche là-bas et, en tant que terriens, il était impératif de tout connaître sur la qualité des rapports de proximité en usage vis-à-vis des races "que nous risquions de côtoyer" (dixit notre Pacha).

L’évidence-même : en effet, la troisième planète du système de La Naine Rouge (situé à huit années de voyage par la Faille de Luyten 726-8) était le point de rencontre possible avec quatre espèces d’Êtres évolués. D’abord, pour la planète la plus proche : les habitants de "Nora", avec lesquels les relations étaient les plus complexes (donc les plus délicates). Ensuite, ceux de "Prime II" : une planète dite "aquatique", puisque plus des neuf dixièmes de ce globe sont couverts d’océans, de mers fermées et ouvertes, de marais, d’étangs, de lacs, de rivières, et de nappes phréatiques affleurantes. Puis, encore plus éloignée (à douze années de là par la Grande Faille du continuum) : la troisième planète du système dit "des Calendes", dont les indigènes arpentaient les plaines plutôt sèches (genre déserts). Et, enfin, les habitants d’un monde dont le nom, présentement, m’échappe. (Je n’ai plus ma tête à moi depuis quelques jours.) Je crois me souvenir : "Quiriel"... Une sphère présentant de grandes similitudes avec notre Terre. Mais ses autochtones étaient d’un naturel si amorphe qu’ils ne nous posaient aucun problème. Paraît-il qu’ils étaient tout de même intelligents mais, ils n’offraient pas un grand intérêt car ils refusaient de commercer. Pire : ils répugnaient à s’aventurer hors de leurs paysages familiers et nous avions peu de chance d’en rencontrer. (Aucune, pour ne pas dire moins.) On comprenait mal (pour le cas bien improbable où nous aurions croisé un égaré) ces précautions de langage auxquelles nous étions invités pour eux, puisque nos valeurs ne les intéressaient pas.

Ceux qui requéraient le plus d’attention, selon la brochure, c’était les Noriens. Non pas qu’ils aient été délibérément agressifs, mais plutôt qu’ils étaient dotés d’un tempérament "très susceptible". Plus encore : ils étaient desservis par une morphologie désagréable si l’on s’en tenait aux critères d’esthétisme qui nous étaient familiers. (Et qui le sont toujours !).

Pour être plus précis, les Noriens n’étaient pas d’une inconstance irrationnelle mais, plutôt, d’une irascibilité imprévisible, dûe à une complexité physiologique exceptionnelle. Les relations avec ces êtres étaient, par conséquent, très délicates. Ces gens avaient posé beaucoup de problèmes à nos spécialistes, et la brochure insistait lourdement sur les Noriens et sur la grande prudence qu’exigeait leur pratique. D’ailleurs, dès que nous serions arrivés à terre, on nous conseillait de ne pas nous éloigner de l’Astroport, et, plus précisément encore : "qu’il était expressément préférable de nous en tenir au complexe hôtelier et à deux bars-cabarets situés dans ses abords immédiats -tous tenus par des terriens-"

Donc : pas question de faire du tourisme sur cette planète. Nous nous sommes dit que la brochure devait, un peu, "en rajouter". (Mais nous avons
-  tous- appris consciencieusement les trente pages, pour le cas !)

Nous devions nous poser sur la troisième planète du système de la

"Naine Rouge" pour un séjour de trois mois. L’annuaire nous a déçus : un hôtel et deux bars, à la longue, ça risquait de devenir monotone, côté amusements. Mais la brochure insistait : les Noriens ne fréquentaient quasiment pas ces deux bars, pour l’unique raison qu’ils détestaient les habitants de "Prime II" -des sortes de "pieuvres", pas très engageantes, qui s’y hasardaient.

Nous, nous n’avions jamais vu ni les uns ni les autres, sinon en virtuel, alors nous nous sommes dit que les Noriens faisaient preuve d’un bel égocentrisme au détriment de ces "pieuvres" déjà vraiment handicapées en milieu sec par leur morphologie. N’ayons pas peur des mots : les Noriens s’adonnaient à un racisme quasi officiel à l’encontre de ces pauvres empodés ! Pourtant, les déplacements des "Primains" sur la terre ferme n’étaient pas "leur tasse de thé", et ils avaient bien du mérite à s’y aventurer, alors que leurs déambulations, sur leur monde originel, ne dépassaient pas les plages plus ou moins humides, là où "elles" y étaient déjà maladroites. (Les marées leur jouaient des tours et ces incursions étaient plus fortuites qu’occasionnelles.)

Ces bestioles préféraient l’eau, c’était leur droit. Mais elles sacrifiaient aux échanges entre races avec une remarquable bonne volonté. Sans conteste  : ces créatures, à l’épiderme imbibé d’excrétions totalement superflues sur Nora, pouvaient être d’un abord déplaisant. De plus, à l’air libre, leurs membres n’étaient pas un atout pour leur stabilité et, elles avaient la fâcheuse tendance à s’appuyer inconsidérément un peu partout, laissant sur le sol, les meubles, les murs et les rampes, de petites pellicules d’un mucus translucide et visqueux, plus que désagréable au toucher. Ces mêmes pellicules translucides qui, une fois sèches, durcissaient jusqu’à ressembler (mais en plus solides) aux écailles de nos gardons et de nos dorades. Taillées et polies, ces écailles entraient dans la fabrication de maints appareils d’optiques de précision. C’était, par ailleurs, le point fort de leur commerce avec nous  : on leur achetait ce... "matériau" et, en échange, nous leurs vendions des boissons gazeuses. (Des boissons que pour rien au monde elles n’auraient bues : elles se baignaient avec ravissement dedans !).

À leur propos, pour éviter tout malentendu, nous ne prononcions jamais le mot "pieuvres" ; le nom convenu s’était arrêté sur les "Primains". "Ils" avaient le caractère doux et ne se seraient jamais avisés de passer les premiers une porte, ouverte par un autre. Ils avaient, même, la fâcheuse tendance à laisser passer tout le monde pendant des heures, des jours et des mois, au point qu’il fallait se préoccuper d’eux à propos de tous ces petits détails qui, entre terriens, se résolvaient par l’impolitesse, l’arrogance, ou le j’m’en-foutisme. La brochure énumérait des situations de la vie courante auxquelles il y avait lieu de prêter une attention toute particulière pour respecter la délicatesse et l’humilité de ces "pieuvres"... qui, par ailleurs, comprenaient et parlaient fort bien l’anglais et le français.

Restait ces "Noriens", qui exigeaient la plus grande prudence. La brochure dressait une liste des détails auxquels il fallait prendre garde et qui soulignait que ce n’était là qu’un état exhaustif des connaissances répertoriées à leur propos... et "sous toutes réserves" ! Par exemple :

Des gestes qui devenaient saccadés, animés de vibrations, tout comme une sorte de "frémissement" nerveux du corps, signalaient que le spécimen en face de soi "s’énervait". Mais ce n’était pas aussi simple qu’il n’y paraissait : il y avait "vibrations" et "vibrations" ! Certaines indiquaient l’agacement ; mais les autres le contentement ! L’intensité, le rythme, les phases successives et leur cadence : le moindre détail était significatif et pouvait être contradictoire avec un autre, apparemment similaire. Et idem pour les gestes. Leur

"peau" qui variait de couleurs -d’intensités aussi, dans les teintes- ; le tout se combinant pour exprimer (ou trahir) un sentiment affectueux (ou une colère) devenu irrépressible. Bref : un fameux casse-tête !

Et puis : il y avait "les yeux"... dont les larges iris variaient du rose bonbon au vert le plus sombre. Violet, bleu, quelques fois jaune -ou marron- : toute une palette de couleurs qu’il était impératif de surveiller si l’on voulait avoir quelqu’ indication sur les bonnes dispositions de l’Etre à votre égard... ou s’il était déjà très "contrarié" de votre présence ! Une complexité inextricable...

J’avais surtout retenu que les bleus étaient, plutôt, encourageants... Et qu’il fallait fuir les rouges. Que les roses signalaient que le Norien était dans ses pensées et qu’il ne vous voyait même pas. Et que : si les jaunes tournaient au "doré", c’était la félicité suprême face à votre personne. (Un cas rarissime, selon la brochure.). Une vibration douce et prolongée du corps, des gestes anormalement lents et un regard doré, et vous aviez, à coup sûr, un adorateur confirmé. Mais un regard violet, virant au rouge puis au vert, accompagné de "vagues de tremblements" dans tous les membres, et votre vie ne pesait plus lourd. Un Norien étant parfaitement capable de démantibuler et d’écrabouiller un Terrien, et ce, à la vitesse trois c.

Dans ce dernier cas, la brochure recommandait instamment de vous asseoir sur le sol, en "vous laissant glisser progressivement", sans à-coup, jusqu’à vous pelotonner la tête rabattue sur la poitrine. Les yeux, surtout, "ne devaient plus regarder l’Être en face". Les Noriens percevaient cette attitude d’humilité et "pouvaient" -éventuellement - se calmer.

 

Après avoir consciencieusement assimilé cette brochure durant deux mois, le jour était venu de débarquer à l’Astroport de "La Naine Rouge". Nous n’avions eu qu’une vue restreinte de la planète, mais c’était un moment qui comptait dans une vie de navigateur : un monde non humain laisse toujours, au premier contact, une impression bizarre et indéfinissable, voisine de l’inquiétude. Si c’est un monde inhabité, la houle intime du Conquistador déçu qui sommeille en chaque humain vous aigrit un jour ou deux. À l’inverse, s’il est habité, vous vous sentez investi d’une charge de responsabilité digne d’un ambassadeur : même si personne n’est là pour vous accueillir, c’est le syndrome de "l’être observé" qui vous guette.

Mais, cette fois, les probabilités de croiser charnellement un extraterrestre avoisinaient cent pour cent et cela nous bouleversait bien plus que nous n’osions nous l’avouer ; jusqu’à l’atterrissage, pour tromper cette déstabilisation du mental, nous avons révisé une dernière fois notre brochure avec acharnement et application. (Une brochure dont la complexité s’était déjà exagérée un peu plus à chaque relecture !)

Moi, j’avais décidé que je ne m’écarterais pas des deux bars et de l’hôtel indiqués, même si nous devions rester quinze ans sur ce monde : tout était bien trop compliqué. Et rester dans le périmètre conseillé me semblait, et de loin, la meilleure des solution quant à éviter de se frotter avec ces Noriens !

 

*

 

Ce n’est pas que j’ai eu tort de me cantonner dans cette résolution : je n’ai pas eu de chance...

 

*

Les quinze premiers jours, nous travaillions vingt heures sur vingt huit à remettre le vaisseau en parfait état pour le retour : de la chambre de l’hôtel à l’arsenal, et retour direct en sens inverse le soir, nous n’avions pas le temps de nous distraire. Ensuite, nous avions eu quelques moments de libres à attendre la fabrication de pièces qui risquaient de nous lâcher ; nous bifurquions, donc, de temps à autre, vers le bar le plus proche des hangars.

C’est là que j’y ai vu mes deux premières "pieuvres" (prodigieusement affairées, l’une contre l’autre, à traverser une aire d’envol de l’astroport). Et dans la semaine qui a suivi : encore quelques autres, de loin en loin. Nous faisions de longs détours pour éviter leurs traces. En cas d’impossibilités, nous faisions très attention de ne pas nous appuyer ou de marcher là où elles avaient semblé avoir posé leurs... "pattes".

Ces Êtres n’étaient pas très photogéniques pour nous ; nous devions (selon les termes de la brochure) "dominer notre répulsion". Une répulsion qui aurait pu soulever les coeurs des moins délicats, je dois dire. Ça n’a pas été mon cas  : en permanence je me suis débrouillé pour regarder ailleurs, et j’ai pris l’habitude d’inventorier l’intérieur d’un salon avant d’y mettre le premier pied pour y pénétrer. Et surtout : je m’abstenais d’aller aux toilettes (un lieu que ces Êtres avaient la propension de visiter pour un oui ou pour un non !).

 

Tous ces premiers temps, tout allait pour le mieux pour nous. Quand le travail a commencé à se faire rare, nous nous sommes hasardés dans le second bar (nettement plus animé que l’autre). Mais les moments libres se multipliant (des contretemps dans les usinages des dites pièces) et les vacuités ennuyeuses s’additionnant, les premières journées étaient devenues des semaines ; nous passions de longues et interminables heures au "Vertige de la Naine", tous les jours un peu plus. Inévitablement, tôt ou tard, nous devions y faire des rencontres délicates, avions-nous pensé. Nous étions très circonspects dans nos allées et venues. Mais, progressivement, la prudence se relâche, et c’est une première alerte qui nous a replacés sur la défensive. Nous avions entrevu deux Noriens entrer furtivement pour gagner un petit salon et nous n’avions évité leur rencontre que par un heureux hasard.

L’alarme avait été sérieuse. C’est alors que le barman nous a prévenus que les rares fois que ces Noriens venaient, c’étaient toujours dans cette petite salle qu’ils se réunissaient. Mais que le fait était tellement rare, qu’il ne nous en avait pas prévenu.

Nous avons alors, immédiatement et irrémédiablement, condamné ce salon, et décidé que nous n’y mettrions plus jamais les pieds. (D’autant que ce n’étaient ni les salles ni les salons qui faisaient défaut et que des spectacles s’y donnaient partout ailleurs !)

 

*

 

Deux mois écoulés, et nous étions dans cet établissement comme chez nous. Plusieurs vaisseaux sont repartis et trois étaient arrivés ; nous devenions les "anciens" du lieu et le barman était à notre entière dévotion.

Quelques femmes terriennes passaient aussi, de temps à autres, au "Vertige". Mais elles y étaient très rares. Terriennes ou pas, elles étaient sources de complications, alors nous restions entre copains. Et puis... les spectacles étaient surtout destinés aux hommes, et ces humaines n’y auraient pris aucun plaisir. Progressivement, "Le Vertige de la Naine Rouge" était devenu notre domaine. Nous y passions nos journées et nos nuits : une imprudence caractérisée, car nous prenions le risque de multiplier les probabilités de rencontre avec un Norien... Ou (parce que cette espèce avait la même répartition des sexes que nous) avec une Norienne. "Bien qu’elles y fussent rares", au dire du barman qui partageait avec nous tous ses secrets.

Les Noriennes ont une queue composée de trois anneaux, alors que celle des mâles n’en a qu’un seul. Nous complétions, avec un intérêt non dissimulé, ce que la brochure avait omis de mentionner. (Surtout pour encourager le barman, qui puisait dans cette notoriété toute neuve suffisamment d’encouragements pour multiplier les tournées gratuites !). "Les couleurs des anneaux variaient plus facilement chez les femelles que chez les mâles", disait-il, ce qui tendait à prouver que la Norienne était "plus sensible ou plus impulsive que son mâle". (Dixit notre homme, qui, à nos yeux, avait tout de même plus d’expérience que nous.)

Pour le problème des yeux, le barman nous avait confié son astuce : "il évitait de les dévisager". (Preuve qu’il ne possédait pas un gros potentiel d’imagination, et qu’il avait lu la brochure, lui aussi !).

Autre point : à certaines époques, cette queue tombait et il en repoussait une autre. Fortement déconseillé (si l’occasion s’était présentée), d’hasarder une plaisanterie du style : "j’ai aperçu un anourien". Sauf à relever d’une débilité suicidaire incontestable, car ces "gens" comprenaient parfaitement les langues courantes terriennes. (Et, même s’ils ne les parlaient pas, leurs sifflements pouvaient en dire plus long encore !).

De toutes façons, nous n’avions aucune tentation de ce genre : nous suivions la brochure et ses recommandations à la lettre.

Jusqu’à ce jour du 12 Juillet 3026...

 

*

 

Du soir, devrais-je dire : il était vingt-six heures, passé. J’ai eu la malencontreuse idée d’aller retirer de la monnaie au distributeur ; un équipage était arrivé et nous avions copieusement arrosé cet évènement. J’ai pris le couloir et je suis entré dans le petit hall. J’étais distrait (et sûrement un peu éméché). Il y avait quelqu’un, de dos, tout contre le distributeur ; je me suis placé juste derrière, à deux mètres, bêtement, pour attendre, les bras ballant... Le tissu de la cape entrevue était d’une consistance bizarre, mais j’avais encore les dernières blagues racontées en mémoire et, sur le coup, je n’en ai pas fait cas.

On pourrait s’interroger sur le fait que le Dieu du Cosmos soit vraiment humain, car, quand j’ai réalisé que cette présence qui me précédait s’accompagnait de l’insolite, j’ai compris que j’étais "cuit".

La bourde de ma vie !

Mon prédécesseur avait fait un geste pour prendre les billets, et puis s’était retourné... Encore tout à mes pensées, j’avais les yeux baissés. Parce que l’on est cartésien, j’ai noté, machinalement, qu’une de ses "jambes" était fortement et bizarrement cramponnées aux aspérités du carrelage. Alors -une fraction de seconde de curiosité- j’ai relevé la tête...

 

*

 

Je crois bien que mes yeux n’avaient vu que "ça" de toute ma vie. Aucun souvenir de bâtiments d’un quelconque astroport (qu’il fusse de Cap Canavéral ou de "La Naine Rouge" !). Je n’avais jamais vu de coques étincelantes de vaisseaux. Jamais un seul gratte-ciel. Jamais une plage. Pas une falaise. Pas le plus petit hologramme d’un quelconque mammifère...

Je n’avais plus rien vu !

Aucun souvenir. Rien. Seulement deux yeux qui viraient au...

J’ai fermé les miens aussitôt ! Mais j’étais conscient que c’était trop tard. Mes jambes tremblaient. Elles faisaient ce qu’elles voulaient et ne s’arrêtaient plus. Je me suis demandé si j’allais m’asseoir en baissant la tête... C’était une pensée idiote (puisque mes genoux, mes cuisses, mes mollets et mes chevilles ne m’obéissaient plus !). "Mes" jambes n’étaient plus à moi. Totalement in-ca-pa-ble de les plier ! J’ai voulu m’effondrer comme le conseillait la brochure mais, impossible : j’étais paralysé !

Pour la tête ? Pareillement. J’avais tout juste réussi à refermer les paupières et à les tenir violemment serrées. Et je suis resté, comme ça, en essayant de me persuader que j’étais tout seul et que j’étais ailleurs. Dans mon studio, sur Terre... prenant un petit déjeuner. Parti ! J’étais parti ! Quelqu’un était là mais, ce n’était pas "moi". Moi, je n’avais jamais entendu parler de "Nora". Et encore moins du "Vertige de la Naine Rouge". C’était bien simple : "je n’étais même pas navigant". Et ne l’avais jamais été ! Je ne savais même pas ce qu’était un vaisseau stellaire. Un vaisseau !? Pour aller où ?

J’ai voulu être rien. Je l’ai voulu si violemment que j’y suis parvenu. Bizarrement, ça m’a rassuré. De trop ! Alors j’ai entrouvert les yeux...

(Mais je n’avais pas regardé à ma hauteur, non !)... Le sol, uniquement. Et c’est comme ça que mon regard s’est attardé. Et que j’ai vu cette queue avec ses trois anneaux.

Trois !

Trois anneaux... Les "trois" anneaux d’une queue qui se tortillait "nerveusement".

Nerveusement ou pas, je ne me souvenais plus, ne serait-ce que d’un seul mot, de la brochure ! Et cette queue dont les spasmes se ralentissaient... comme s’ils avaient annoncé une attaque imminente.

J’ai refermé les yeux précipitamment et j’ai essayé de retrouver dans ma tête les visages des personnes que je venais de quitter. (Un truc quelconque qui aurait escamoté ces quelques malencontreuses minutes !).

Impossible : j’étais là et bien là ! J’étais vraiment devant ce distributeur. Et planté face à une Norienne dont la queue...

 

*

 

Comment se conduire en ces circonstances ?!

La queue "et" les yeux... (Les conseils de la brochure, dans ma tête, permutaient, changeaient de ligne, changeaient de page, s’effaçaient, venaient en surimpression, se coloraient...)

Et quelle était la couleur des yeux ( ?).

Je ne m’en souvenais plus ! Et ces saloperies de genoux qui n’en finissaient pas de brinqueballer...

Alors j’ai écarté les jambes, lentement, pour ne pas provoquer l’extraterrestre. J’avais tellement peur que les rotules viennent à s’entre-choquer et que le bruit ne déclenche...

Mais non, aucun choc. Alors j’ai rouvert les yeux. Lentement. À peine...

(Les "yeux" me fixaient !).

"La couleur" ... voilà ce qu’il fallait savoir. Mais comment être capable de jeter n’aurait été qu’un fugace regard une nouvelle fois !

Sombre... (Verte, peut-être ?) Non, je déraillais. (Alors : rose ?) Non : jaune... (Ouf !)

Mes jambes tremblaient encore plus. (La réaction... C’était fou !)

J’ai refermé les paupières pour faire le point. Pas arrêter le tremblement des jambes, puisque c’était impossible, mais, pour le moins, libérer ma respiration. Mon péritoine devait être racorni comme un vieux morceau de cuir trempé dans l’eau et séché au soleil. De l’eau -croupie- et le sable d’un désert -totalement aride-...

Il me coinçait les poumons. Il fallait tenter. En comptant : un, deux, trois... Me forcer à expirer et à inspirer. Savoir si le fait d’être daltonien pouvait freiner l’inspiration... ou la favoriser ( ?).

 

*

Pas de précipitation ; ça ne pouvait qu’aller mieux, puisque je n’étais pas "déjà" mort.

Allons... Ses yeux étaient jaunes. (M’étais-je abusé ?).

Alors, j’ai pensé que ç’aurait été bien de vérifier. Une seule fois. N’aurait été que pour faire un test sur ma santé mentale... ou sur le nombre de secondes qu’il me restait à vivre.

Eh bien... Ils étaient jaunes. Réellement ! Et puis, je n’avais jamais été daltonien de ma vie. En tous cas, ça ne s’était jamais avéré, tous les tests avaient été bons, tout le temps.

Donc, ces yeux qui me fixaient étaient bien... "jaunes". Avaient-ils varié ? Non... Ils étaient restés jaunes...

Mais cela ne suffisait pas... Que pouvais-je avoir oublié ?

Les "anneaux" ! (Que faisaient les trois anneaux de la queue  ?!).

En partant du carrelage, j’ai aperçu que la queue s’était immobilisée. Les trois anneaux, longs d’une douzaine de centimètres chacun, faisaient comme une courbe segmentée... (Et sa teinte ? La teinte de la "peau" ?).

... On aurait dit : plutôt brune. Je l’avais vue brune. Non : plus claire. Et puis ça brillait. Et il y avait des reflets...

Qu’est-ce que ça pouvait bien vouloir dire ( ?). Impossible de me souvenir de la brochure ! (Ou bien, il n’y avait rien eu d’écrit sur ce sujet ?)... En tous cas, incontestablement : elle ne se tortillait plus. Elle paraissait vibrer...

Je me suis demandé si c’était menaçant ( ?)... Il aurait fallu revoir les yeux principaux, pour m’assurer.

J’ai hésité. J’ai hésité d’autant que j’avais totalement occulté un dernier et capital détail : la teinte des yeux secondaires !

Ces deux yeux secondaires qui, telles deux petites capsules, sur les "tempes", modulaient les conclusions obtenues grâce aux autres symptômes...

Je ne savais plus s’il me restait un soupçon de courage, quelque part. Alors, j’ai tenté l’exploit. J’ai tenté de capter tous ces reflets...

 

*

 

Ils étaient vraiment... (tous jaunes !). Ils étaient, même, d’un jaune "bien jaune" ! Étaient-ils "dorés" ? (oui !). Et les deux latéraux, comme ceux du centre, étaient... (dorés aussi !).

C’était plutôt rassurant. Sur l’instant, c’est ainsi que je l’ai vécu. Et si personne ne venait chercher de monnaie, j’aurais pu, peut-être, avec un peu d’optimisme et de détermination, m’esquiver en souplesse... Et j’aurais pu dire, par la suite, que j’avais bénéficié d’une monstrueuse chance. (C’était bien le mot...).

Sauf qu’il y a eu ces... "bras". Eux ne frémissaient pas ! J’ai même eu la certitude qu’ils bougeaient. Ils ont bougé. (Ils avaient bougé !).

Pour sûr qu’ils avaient bougé. (J’avais des sueurs froides.) Je ne savais plus si j’avais eu des jambes un jour et si j’avais déjà prononcé une syllabe dans ma vie ! Même poussé par la terreur, j’aurais été incapable, à cette seconde, de parvenir à prononcer le moindre son. Totalement incapable.

Les précédentes émotions avaient été trop violentes pour porter attention à ces...

 

**

 

J’ai eu un formidable besoin de refermer les yeux pour ne pas voir ce "bras" qui s’était tendu vers le mien. Mais -encore plus effrayant- : j’avais vu le mouvement amorcé par les "phalanges" de l’Être.

Un furtif regard m’avait confirmé que les yeux principaux étaient toujours dorés. J’ai essayé de piéger un infime réconfort dans cette vision. "Dorés" : une ultime bouée ! Un ultime réduit résistant à la panique qui déferlait, affirmant que je n’étais pas entièrement cette chose médusée par tant de menaces, dépassée, prête à me liquéfier, effarée par cette coalition réussie, subjugué par cette entreprise menée à bien...

Ce geste perçu mais… des yeux "dorés" !

J’ai accédé à cette infime parcelle de résurrection. Oui. Ce qui a fait que j’ai eu un peu moins la frousse quand j’ai senti ses sortes de "doigts" se refermer sur mon avant-bras, que je suis parvenu à dominer cette sensation fugace de froid. Et puis la température de sa "peau" s’est harmonisée avec la mienne. Ça faisait... ça faisait comme un truc familier. Un mur de torchis réchauffé par quelques heures de soleil. Rêche et tiède. Tiède mais rêche...

Ô, ça n’a pas duré longtemps ! J’étais presque en confiance. (Disons que, bizarrement, la terreur ne voulait plus me faire bondir imprudemment hors du hall.). Et quand l’autre "main" s’est posée sur ma hanche, il m’a fallu admettre le concept qui nous était étranger, à nous les terriens : "dans la Galaxie, nous n’étions vraiment pas les seuls ; et les autres..."

 

*

 

Je suis resté comme ça, paralysé : un oiseau-mouche face à la langue bifide d’un serpent. C’était curieux, j’avais retrouvé mes jambes. Elles battaient toujours la breloque. En vrai : elles ne s’étaient pas arrêtées depuis six ou sept minutes. (Ou huit jours !). Oui, c’était curieux, j’aurais pu partir à cet instant. Je crois. Une ou deux minutes... Ou bien trois quarts d’heure, je n’aurais su l’affirmer.

Oui, pour ce qui est d’avoir passé un sale moment, j’ai passé un sale moment. Je ne comprenais pas où voulait en venir la Norienne. Si elle avait voulu m’étouffer, elle n’en aurait pas eu pour longtemps ; son "avant-bras" était dur comme de la pierre.

J’avais bien fait de ne pas avoir songé à me sauver : toutes résistances, toutes tentatives de fuites, auraient été grotesques. J’avais une

"articulation" -qui ne m’appartenait pas- à la hauteur de la troisième côte ; et une autre sur la hanche.

Et, à ce moment, une des "mains" qui...

 

*

 

Elle ne savait peut-être pas ce qu’était un humain. Comment "c’était fait". En tout cas, une curiosité qu’elle aurait pu assouvir sur un autre ! J’aurais bien vu le barman à ma place pour ce genre d’exploration !

Oui, un sale quart d’heure... Un sale quart d’heure qui s’est éternisé. J’ai essayé de faire abstraction de ces appendices dont leur anatomie devait être équipée. (L’auteur de la brochure n’avait pas jugé utiles de mentionner toutes ces précisions !)

Et ce, dans un silence le plus total. C’est ainsi que j’ai pu entendre des pas sur le carrelage crème, aux volutes dorées et bleues. Et puis les têtes des copains sont apparues. Et puis celle du directeur de l’Astroport qui m’a braillé (de loin) de ne faire aucun geste "inconsidéré".

Ils étaient tous prudemment au-delà de l’entrée ! Le Directeur a encore crié que je ne devais pas "gâcher cet événement historique" par un comportement irresponsable. Mais il ne faisait rien ! Pourtant, il aurait suffit d’un laser pour mettre un terme !

 

***

 

... Il suffirait toujours d’un laser. Un laser pour m’en débarrasser.

Ce serait vite fait !

Après, j’ai renoncé à espérer : depuis quatre mois que ça dure.

Et "ma" Norienne n’a visiblement pas envie de changer d’avis  ! La frivolité n’est pas sa qualité première : ses quatre yeux sont invariablement dorés, du matin jusqu’au soir, et toutes les nuits ! Dès que quelqu’un s’approche de nous, ses yeux, du bleu, virent au violet. Même quand ce sont de ses compatriotes. L’autre jour, ils étaient "au bord" du vert, et sa queue s’est mise à cingler l’air. Si, si !

Ce matin, le "Délégué aux Affaires Noriennes" m’a fait comprendre, moitié par mots, moitié par gestes, qu’il ne pouvait rien pour moi :

"Il attendait des consignes des spécialistes de la Terre". (Quel culot !). Ils se sont "penchés sur mon problème", qu’il a dit. J’ai compris que ces crapules n’étaient pas pressées d’intervenir !

 

Et, en attendant, c’est la Norienne qui se penche sur moi ! Heureusement que les ardillons chitineux ne sont que sur son dos, sinon j’aurais la poitrine, l’abdomen, le ventre et les cuisses complètement labourés par ces excroissances, ô combien, dangereuses ! Un épiderme si fragile de Terrien... Et quand ses bras articulés m’enlacent, je sais que je vais passer un moment épouvantable : nous, les Terriens, ne sommes pas bâtis pour... pour ce que "ma" Norienne veut faire. (Elle y parvient tout de même !).

Si un jour j’attrape le chef de l’astroport, c’est lui qui passera un sale quart d’heure. Il pourrait très bien tirer une rafale, une bonne fois pour toutes, dans cette matrone épineuse ; dans ma situation, les complications diplomatiques ne seraient pas mon premier souci !

 

N’empêche... ce n’est pas demain que je serai libéré : "ma" Norienne ne se lasse pas et ne laisse même pas un de ses compatriotes s’approcher de nous. Il faut voir ses quatre yeux quand ça se produit ! Pour ne pas parler de ces sortes d’antennes, à la base de son "crâne", qui vibrent, sur une telle fréquence, qu’elles en brisent les éclairages.

C’est bien simple : un Norien à moins de huit mètres et... j’ai peur pour lui !

 

Texte © Pierre Van Malaerth


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