Lune Rouge

Clone Quinze

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Clone Quinze

Pierre Van Malaerth

 

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Dans un vaisseau Stellaire... Pour un voyage long, très long... Trop long... Des clones...

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 D’abord...

 Je ne sais ce que signifie "d’abord". Je ne le savais pas ; maintenant je comprends. Je peux donc utiliser ce mot : "d’abord"...

 D’abord j’avais chaud et j’étais bien... Mais, "d’abord", il n’y avait rien. Ensuite, après le "d’abord", uniquement une clarté. Une réverbération... sous mes... Je grelotte. Inexplicable. Puis plus rien... Je ne sais pas "qui" je suis. Je ne sais même pas que "je suis". Je : quelqu’un a froid... Avant, il avait chaud.

 Rien, puis "quelque chose"... Après le "rien", cette clarté. Floue. Une esquisse. De quel mot désigner ? Quel mot... Quel mot... Quel mot...

 Quel mot ? Après j’ai su. J’ai su qu’après le rien, il y avait cette lumière qui gênait mes... Qui gênait et qui ajoutait à ce froid détestable.

 ... "Mes paupières"... Je les crois très proches de moi. Elles me piquent. Je leur attribue tout de même un pouvoir bénéfique. "Des paupières"... Puis, après, que cette lumière venait de rien ; "mes paupières" n’étaient plus violées. J’étais bien, mais tout était confusion.

 Ensuite, j’ai su qu’entre les riens et cette lumière qui revenait, il y avait des lueurs transitoires. Oh, pas tout de suite ! Mais combien de temps, je ne sais... Comment le saurais-je, puisque j’ai compris ce qu’était le temps que depuis peu ! Je ne peux rien certifier. Je ne connaissais pas le "temps", seulement un rythme : l’aller et le retour des lumières. Une phase. J’ai appris que le temps est soumis à des phases. Souvent. Pas toujours. Pas systématiquement. La "Voix" me l’a confirmé. (Je ne sais plus "quand".). La Voix est bien plus proche de ces lumières que de celui qui a froid...

 *

 Dans la période où les nuances de jour et d’obscurité alternaient, la Voix n’était pas là... Ça s’est fait comme pour cette lumière : c’était "à côté". Ça me touchait, mais... c’était autre chose. Il n’y avait rien. Et puis, sans que je sache comment, il y a eu. C’était la Voix.

 La Voix... Comme la lumière... Ensuite, j’ai compris que cette lumière pouvait venir de différents côtés et se composer de matières différentes. Puis les intensités ont changé de... "natures". La Voix, elle aussi, venait d’ailleurs. Elle était faite de petits chocs qui me frappaient partout. J’ai eu peur. J’avais encore plus froid. Je n’ai connu le mot malheur que bien plus tard ; mais je sais que tous ces périodes accompagnaient le malheur. Le temps était ce malheur. Mais ce dont je me souviens, en premier, c’est que j’ai connu la douleur avant le temps. Maintenant, je pense avec raisons, que le temps est autrement plus puissant, car il ramène invariablement la douleur, alors que, elle, elle s’éloignait parfois. Le temps ne se sépare jamais de vous, lui ! Alors, je hais le temps. Ce n’est pas un bon compagnon. La Voix dit qu’il faisait partie du voyage, que, sous une forme ou sous une autre, il était irrémédiablement présent. Je sais donc que toujours la douleur reviendra si le Temps est interminable ! D’abord avec ces lumières qui violent mes paupières, et tous ces chocs qui me heurtent et me contrarient...

 J’ai longtemps cru que la lumière et la Voix étaient semblables. Mes souvenirs étaient entremêlés sur ce point. C’est que je ne savais pas "différencier", a dit la Voix ; que je n’étais pas "conscient" . Il me semble qu’Elle se perdait elle aussi, parfois. Ou bien, la lumière la chassait ? Pendant très longtemps, tout ça n’a fait qu’un : lumière frappant mes tympans, sons créant des douleurs derrière mes paupières. Tout résonnait.

 Le temps est une grande puissance omniprésente, Il était derrière tout ça. Je ne le savais pas. Le temps n’est pas charitable et m’a refusé de comprendre ce qui m’arrivait ; il m’aurait aidé en se dévoilant. Ce n’est pas ainsi qu’il se manifeste, je le sais aujourd’hui.

 Donc... En premier, il y avait cette lumière ; la Voix n’est venue qu’après. Je me souviens à présent.

 C’est seulement bien longtemps "après" que mes yeux ont discerné ce que la Voix me disait être des couleurs. J’ai le fugace souvenir d’avoir cru que la Voix était couleurs. Tout était confusion. Et puis, Elle a parlé quand il faisait nuit ; Elle me calmait et me consolait. J’ai compris qu’elle était nouvelle venue dans mes tristesses et, du même coup, dans ces instants, j’ai su que la Voix n’était vraiment pas "moi". (Puisqu’Elle ne parlait pas de mes douleurs sur le moment, mais bien "après" !). Elle est l’alliée du Temps, sûrement. Des Maîtres puissants, qui peuvent terroriser.

 Il s’est passé longtemps avant qu’Elle se présente à Moi. Heureusement, car à cette époque, j’ignorais totalement qui était "moi". Je n’aurais pas pu comprendre que la Voix était étrangère à ce que je ressentais : l’angoisse douloureuse, ces phases d’oscurité et de lumière, ces sons qui faisaient vibrer mon être, tout ce malstrom dont le temps me pressait, comment aurais-je su si elle ne s’en était dissociée quelques fois ? Jusqu’à ce que je comprenne qu’elle ne coïncidait pas toujours avec ces ténèbres...

 *

 Puis mon corps torturé s’est apaisé et a attendu les jours ; ces moments ou mon être se remplissait d’une béatitude physique. J’aurais voulu que mes paupières ne s’entrouvrent jamais. Je crois que c’est à partir de cette époque que la Voix ne m’a plus quitté. Peut-être que la Voix était nourriture, aussi ?

 J’ai associé cette lumière à ce liquide qui coulait en moi. Puis à la Voix... C’était comme un nuage ; et derrière, il y avait le Temps. J’ai clairement conscience que c’est dans cette période que la Voix m’a dit beaucoup de ses secrets. Ma pensée et mon être s’emplissaient comme... comme un vide sans fin. Tous les petits chocs de la Voix... J’ai su qu’il fallait de l’obscur pour créer la clarté ; puis j’ai su que "les choses" qui reflétaient ces lumières étaient des mosaïques synthétiques ; puis que la lumière surgissait comme un danger dont il fallait se méfier... La Voix m’a dit aussi que la torture n’était ni affaire de lumières ni affaire d’ombres. J’ai dû assimiler cette contrariété grandissante qui s’emparait de moi et j’ai redouté que les douleurs ne reviennent. Cela bouleversait, je crois, tout ce que la Voix m’avait appris précédemment. Mais le liquide devenait plus épais et je pouvais choisir les moments où ces lumières m’indisposaient. Une seconde Voix s’était fait entendre dans mes pensées : c’était "la mienne". (Elle m’était totalement inconnue !).

 Ensuite, tout a été très vite. Tout se bousculait. Presque de la précipitation. J’ai compris ce qu’étaient "des jours". Mais j’ai dû rectifier plusieurs fois ce que je croyais avoir compris. Maintenant, je pense que la Voix le faisait exprès pour casser le rythme de tout ce qu’Elle m’apprenait : il me fallait "réfléchir". Je l’ai fait. J’ai su que je "mangeais", que je

"dormais", que je "pensais"... La Voix m’a dit que j’avais "mille jours"... Puis "deux mille jours"... Sans cesse Elle parlait à ma voix. Ensuite, Elle m’a dit que j’avais "trois mille jours" ! Pourquoi me parlait-Elle de ces "jours" que je ne voyais jamais ! Qui auraient fait comme un vide immense si Elle n’avait été là ?

 Et puis j’ai su : "un" jour... "deux"

jours... "plusieurs" jours... Un jour la Voix a recouvert mon corps d’une pelisse ouatée. Il y a des bons jours et des mauvais jours. Le Temps est hypocrite, versatile. Ce jour-là, mes yeux s’étaient grands ouverts. Au-dessus de "Moi", il y avait une coque translucide. La Voix a dit que j’étais né à cet instant ; que c’était un jour particulier. Exceptionnel. Un "nouveau" jour, différent de tous les jours qui avaient précédé.

 Je croyais la Voix... presque toujours. Elle m’avait dit que ces jours étaient une manifestation du Temps. Naître était désagréable. Pourquoi devait-on être esclave du Temps ? Naître était douloureux : j’avais envie de me lever et j’avais mal dans ce corps nu et blanc. C’est la faute du Temps si je suis né.

 Le temps est un ennemi, j’en suis encore persuadé. Il devait être l’ennemi de tout ce qu’il y avait autour de moi, même si la Voix me conviait à voir son action différemment. Peut-être la Voix était-elle la voix du Temps ? Jamais je ne l’entendais récriminer contre Lui ! Même quand elle prétendait qu’elle avait précipité ma venue à cause de Lui...

 *

 Ainsi, je suis né. Je sais que tout est lumière ; elle fait de curieux reflets sur la surface courbe et tiède qui me protège. C’est écrit :

 "Sor Véret. Conçu le 27/11/2845. 15 ème Génération"

 Et, plus bas, gravé sur un matériau vaguement lumineux (en tous cas, bien moins blessant que ces lumières du Passé)...

 "Expédition "Atlantes"... Phase de retournement amorcée depuis quatorze mois et douze jours, six heures et seize minutes douze secondes"...

 En vérité, je ne sais pas déchiffrer ces signes ; c’est la Voix qui me les épèle et me les explique. J’ai très bien retenu que je me nomme "Sor Véret", que les paupières sont les miennes (mais pas les lumières), et que l’ "Étoile de l’Avenir" est le nom d’un vaisseau au bord duquel je viens de naître... Je dois vivre "vingt années". (Que signifie "une année" ?).

 J’hésite sur la durée "encore nécessaire"

pour ce voyage. (La Voix me l’expliquera.). Mais j’ai bien compris que je suis le quinzième descendant d’une lignée de clones tous identiques ; que je ne serai pas seul ; qu’il allait me falloir accomplir des tâches. Mais pas tout de suite.

 La Voix ne m’a pas expliqué ce qu’il y avait eu "d’abord". Savait-elle aussi, qu’à ce moment, j’avais mal à "mes" jambes ? Puisqu’ Elle sait toujours tout !

 *

 De cette bulle je vois plein de choses. Pourquoi ces autres parties de mon corps ajoutent-elles leur douleur à celle de mes paupières ? La Voix doit savoir. Elle seule sait apaiser quand je souffre.

 Le Temps m’assaille sans cesse, c’est comme une grande force qui m’étouffe. Mille questions me persécutent. J’ai vaguement conscience que tout ce qui a précédé ne me concernait pas spécialement. "Maintenant" je dois vivre", a dit la Voix... Celui que j’avais été pendant ces "trois mille jours" n’existait plus...

 Ce n’est pas la Voix qui a prononcé cette phrase... Qui  ?

 Qui a employé ces mots ?

 ... Peut-être moi ! Je ne suis pas encore familiarisé avec moi. Encore moins avec "ma" voix. Je dois composer avec toutes ces Voix, et c’est compliqué. Car l’autre Voix continue de me poursuivre. Pourtant, j’ai cru qu’en naissant de cette bulle, Elle m’en serait gré. Avait-Elle deviné que je voulais lui échapper ? Elle aurait eu tort de le penser : je voulais "aussi" marcher. C’était une poussée profonde. ("Innée", je devais l’apprendre bientôt.). Mais je suis immobile et puisque cela est... La Voix a dit qu’il fallait savoir contrôler ce qui était contraire à la réalité et qu’elle allait m’apprendre à y parvenir.

 Certains jours la Voix m’agace, alors je n’aime pas ce que je mange, et je dors très mal. Il m’arrive d’aller jusqu’à refuser de l’écouter ! Je supporte de moins en moins d’être enfermé dans cette pièce bien trop étroite. Tous les jours, de nouveaux objets la peuplent et ses murs se colorent agréablement... Mais je ne peux rien toucher !

 "Mille jours se sont encore usés", a dit la Voix.

 Quelque chose me manque. Des larmes mouillent mes paupières et je regrette mes douleurs anciennes qui, elles, étaient plus supportables. (Je n’en suis pas certain, en vérité.). Le temps sait-il multiplier ? Ou effacer ?

 ... Maintenant mes trois mille jours d’âge sont loin, hors de cette pièce, ai-je pensé. Non : ils se sont dissous en toi, a dit la Voix, avec tous ces nouveaux et nombreux jours.

 Comment avaient pu se dissoudre 386 années-lumières ? S’étaient-elles dissoutes en moi ? En passant derrière mes yeux ? J’ai essayé de me souvenir du temps où mes yeux étaient fermés ; c’était très confus. Pourtant, je savais que ce temps avait existé, puisque la Voix l’affirmait et m’expliquait ce long voyage. Je pense que cette période restera trouble et bizarre à jamais pour moi. Il n’y aura que la Voix pour me le dire un jour. Si Elle le veut !

 Elle seule sait... Mais Elle ne s’intéresse pas à ces instants anciens et me fait part d’idées très compliquées. De plus en plus compliquées. Pourtant, j’aurais aimé me souvenir du lieu où j’étais né la première fois. La Voix, elle, dit que ça n’a pas d’importance. Cependant, je reste persuadé que j’avais été ailleurs que sous cet alvéole de plastique rassurant...

 J’apprends à lire très vite. Quand je dors, la Voix ne s’arrête pas, et, quand je me réveille, j’ai la sensation d’avoir vieilli. De combien d’années ? Je l’ignore. Je ne conçois pas ce qu’est une "année". J’ai beaucoup de peine à évaluer un "mois". Quant à une "génération"...

 Trois mille jours, c’était avant l’alvéole... Puis-je mesurer le temps en durées d’alvéole ? J’ai pensé poser cette question à la Voix. Elle continue de me répondre. Mais je ne la crois plus systématiquement, Elle dit tant de choses si étonnantes !

 Des petits trous circulaires percent les murs à la hauteur de mon regard : la Voix dit que c’est pour "prouver" ce qu’Elle affirme. Elle ne me prouve rien, sinon que la pièce où je vis est bien plus grande qu’apparemment  ! Je conçois que les murs ne sont que des meubles posés là, par la Voix, pour me troubler et m’empêcher d’aller plus loin. Je le vois bien : il y a des foules d’objets dont Elle peine à m’expliquer l’utilité ! Certains sont immobiles, d’autres sont en mouvement... J’avais toujours fait confiance à la Voix ; à partir de ces jours, je me suis méfié.

 Je le lui ai dit. Je lui ai dit, aussi, qu’elle m’exaspérait ; que cet alvéole était trop petit, que cette paroi transparente devait être fracassée. La Voix m’a obéi et la paroi a disparu. Elle a supprimé également ces meubles inutiles et je peux aller où je veux.

 J’ai eu horriblement mal à mon corps pendant ces premiers moments. La Voix coure continuellement derrière moi pour me mettre en garde contre ceci ou contre cela. Elle dit que si je me conduis de la sorte je ne pourrai jamais répondre à mes tâches. Je ne sais quelles sont ces tâches ! Étaient-elles toutes ces leçons qui s’infiltraient en moi ? Tous ces objets étranges que je devais apprendre à manipuler comme "Sor Véret Quatorze", disait la Voix ? Et l’a-t-il si mal accomplie, ce Sor Véret Quatorze, cette tâche, que je doive la recommencer ? Pourquoi devrais-je répéter ce que ce Sor Véret Quatorze a déjà fait !

 ... Et qui est Sor Véret Quatorze ? La Voix m’excède par son opiniâtreté à répéter sans cesse ce que je dois faire comme lui. En plus, Elle me cache que d’autres Sor Véret sont là, quelque part, j’en ai la conviction. Lorsque je le lui affirme, Elle me répond qu’il y a plus urgent à réaliser, que je dois me parfaire, que c’est primordial. Un jour, Elle m’a appris le mot "mensonge". (Mais c’est Elle qui ment !).

 Ensuite, j’ai pu aller et venir, et j’ai compris que les lumières et la Voix étaient partout. Mais, au-delà des meubles, au-delà des murs, il y a encore d’autres meubles et encore d’autres murs. J’en découvre tous les jours de nouveaux. Quelques fois, la Voix semble très satisfaite de ma conduite ; d’autres fois, pas ! Mais maintenant je sais qui je suis et pourquoi je dois quitter mon vêtement si chaud pour un autre plus grand. Pourquoi, aussi, je dois manger plus : à cause de tous ces gestes si fatigants que j’accomplis une grande partie des jours.

 Cette pièce est de plus en plus petite pour moi ; la Voix a dit que j’avais "grandi" et que j’allais bientôt "renaître". Combien de fois naît-on ? (Encore de nouvelles douleurs !).

 Sans cesse, j’apprends. Devrai-je apprendre toutes ces syllabes ? Et apprendre encore ? Toujours apprendre ? Ce que j’ai déjà appris n’est rien par rapport à ce que j’apprends tous les jours. Je sais ce qu’est une journée. Je sais ce que sont dix jours. Je sais que l’Etoile de l’Avenir est une grande salle qui bouge sans le savoir, et, qu’autour d’elle, il y a des lumières. Que le temps est là, au "dehors" comme "dedans". Je sais qu’il faut nourrir ce vaisseau et que la substance qui l’alimente est du liquide mélangé à de la poussière. Qu’il y avait des pièces aussi vastes que cent pièces où j’étais présentement... Et en nombre encore plus que les doigts de mes mains ! L’Etoile de l’Avenir doit être gigantesque, me suis-je exclamé ! Mes yeux sauraient-ils en voir, un jour futur, les derniers murs ? La Voix a dit "oui". Elle dit aussi qu’il y a encore des trous qui transpercent ces ultimes murs et qui permettent de voir encore plus loin...

 La Voix sait mentir ! Je crois qu’elle me raconte toutes ces fables pour ne pas me présenter les autres Sor Véret.

 Mais j’ai décidé de ne plus manger et il lui faudra bien un jour qu’elle se rende ! C’est que la Voix est bien plus puissante que le ton doucereux qu’elle se donne le laisse supposer, ai-je dit ; Elle m’oblige à lui crier des menaces ! N’empêche que je peux me voir dans des reflets de murs ! Et Elle : non !

 Je crois qu’elle me redoute. Je l’ai cru... Surtout lorsqu’ elle essayait d’exiger de moi. Mais, moi, je voulais voir les Sors Vérets qui étaient dans les autres pièces qu’Elle me cachait ! Elle ne me faisait plus peur ! Et Elle le savait ! (Sauf dans ces instants où je me surprends à regretter mon alvéole qui a disparu.).

 La Voix a dit que mon temps "chrysalide" était terminé ; mais elle a ajouté que "cela n’aurait jamais dû être". Pour ça je dois m’acharner à utiliser mon corps. (J’ai accepté, puisqu’à ce moment-là il ne me faisait plus souffrir !).

 Et puis, j’ai prévenu la Voix que je n’appliquerai plus ses règles de mathématiques à ses problèmes de décélération et de pression dans les injecteurs ; je voulais connaître ce qu’il y avait derrière les murs qu’Elle avait dressés autour de moi. Je voulais courir et sauter. Ces membres à la peau pâle aspiraient à se tendre, à peiner, à bondir... J’ai exigé. Je l’ai menacée de briser tous ses objets s’il le fallait !

 La Voix a répondu que Sor Véret Quatorze était plus obéissant. Mais que j’étais un accident inévitable. Je dois m’efforcer tout de même de faire ma "part de Vie". Que Sor Véret Seize ne pouvait venir si tôt. Et enfin  : que c’était risqué de me présenter aux autres.

 C’est donc qu’ils existaient ! La Voix m’avait menti ! Je m’en méfierai encore plus à l’avenir.

 D’autant que l’Avenir fait aussi partie du Temps... À moins que la Voix et Lui soient "époux ?", ai-je supposé...

 Non : "époux" c’est pour exprimer... (Je finis par tout confondre !).

**

 Pour finir, j’ai gagné. La Voix avait cru désamorcer ma mauvaise humeur en me racontant qui j’étais. Mais si Elle s’était imaginé que j’aurais refoulé tout ce qui était en moi et que j’y aurais renoncé, elle se trompait ! (Renoncé à quoi ? Je l’ignorais encore.).

 J’ai treize années d’âge, plus deux cent quatre-vingt douze jours, plus six heures, plus trente-quatre minutes et quarante-trois secondes... quarante-quatre... quarante-cinq...

 Je suis issu d’une cellule de Sor Véret Treize et je suis réellement né à 2565 années. Jusque-là, j’avais été "en élaboration" ; d’abord chimique et physique, puis physiologique, puis, ensuite, mentale. La Voix m’a tout appris, depuis ma conception jusqu’à ce jour. Je remplace mon Père qui n’est pas encore sevré de sa vie. Il n’était pas prévu que je naisse à cette date : "ce n’était pas conforme au Règlement". Il y avait eu distorsion dans la transmission des gènes dans toute la Lignée Sor Véret. Il n’était pas d’usage, paraît-il, qu’un Fils rencontre son Père si prématurément. "Cela bouleverse le Rythme des Générations", a dit la Voix. Les Sor Véret posaient un problème grave pour le Programme... Qu’Elle avait dû composer.

 Je ne sais de quel Programme dont elle parlait ! Et puis, pourquoi aurais-je été un "incident" ? J’étais ainsi, tel que j’étais ! La Voix disait aussi qu’elle avait déjà noté des écarts, des déviances graves, depuis ce Sor Véret Onze... Elle avait tenté de les rectifier.

 Je me fiche des "écarts" des Sor Véret qui m’ont précédé ! Je veux voir les autres, et j’ai décrété que je ne me nourrirai plus avant de les avoir vus ! La Voix a dit que j’étais capricieux et têtu. Anormalement têtu.

 Mais, comme Elle sait tout, et puisqu’ Elle affirme que c’est un défaut d’être têtu, Elle sait donc qui est responsable, n’est-ce pas !

**

 Au cours de tous ces jours, et au cours de tous ceux qui ont suivi, j’ai su que ces murs étaient factices : ils se sont désintégrés progressivement. Et plusieurs couloirs sont apparus. Il y avait des bruits dans celui du milieu ; je n’ai pas reconnu les notes utilisées ordinairement par la Voix, alors j’ai avancé. La Voix se taisait ; j’ai marché. J’ai marché longtemps. Et j’ai traversé des salles aux décors si surprenants que j’en ai voulu à la Voix de m’avoir caché tout ce monde. Et puis je " les " ai vus.

 Je n’ai pas vu Sor Véret Quatorze le premier jour, il travaillait dans le Cadran 60, le secteur des cultures hydroponiques, mais je l’ai vue
-  Elle-, tout de suite.

 Pas la Voix mais... "Elle". Elle c’est Lumie Serti Quatorze. La salle était encombrée de coussins, de tissus, de petits jets d’eau, et des appareils dont pas la moitié m’était connue. J’ai haï la Voix de m’avoir caché tout ça si longtemps. Il y avait Lumie Serti Quatorze et aussi d’autres clones. (Pas tout à fait comme moi, "puisque eux respectaient le Programme", a dit la Voix.). Ils étaient plus grands et plus forts que moi. Mais leurs regards était fuyants. Tous avaient un signe accroché à la poitrine. Tous avaient l’air très calmes, et scrutaient attentivement des images qui défilaient sur les murs. (Moi aussi je sais parfaitement ce qu’est un "pupitre" de commande !).

 Ils se sont tournés vers moi, et seule Lumie n’a pas souri : la Voix ne m’avait pas pourvu d’habits à ma mesure et j’étais nu.

 Je ne sais pas pourquoi mais j’ai pensé, alors, que je naissais à cette minute. Je pense que la raison en était, qu’à cet instant, j’avais eu la certitude que la Voix l’avait fait exprès : elle avait compté que les autres se moqueraient et que je courrais me réfugier dans ma première salle. Pourquoi me serais-je enfui ? Lumie Quatorze n’avait pas détourné la tête et me détaillait longuement... La Voix l’avait-elle prévenue de moi, pour qu’elle me regarde ainsi ? J’en ai ressenti une grande gêne.

 Mais quand elle s’est détournée vers les images, cela a fait comme un grand vide en moi ; j’ai su -immédiatement- que je ne pourrais plus jamais supporter que Lumie Serti Quatorze m’ignore !

**

 Grâce à Lumie, j’ai su que j’existais : elle a été la seule à m’observer tout ce premier jour. Mais elle ne me parlait pas et paraissait triste. Ou pensive. Rêveuse, peut-être. Quant aux autres, je leur ai demandé où se nichait la Voix. Leurs visages ont dit qu’ils ne le savaient pas. Je pense qu’ils ne se sont jamais interrogés sur le lieu de la Voix, ni sur ces nombreux écueils qui entravaient le cours de leurs pensées. Ils se sont détournés. Ils ont fait mine d’oublier ma présence et mes questions.

 J’étais différent d’eux, voilà. Si Lumie Serti Quatorze n’avait pas été là, j’aurais regretté d’être né. Il fallait que je questionne tous ces gens ; mais si je les lassais dès le premier jour, j’ai senti qu’ils ne me diraient rien du tout. Alors je me suis tu.

 Un autre jour, ils seront mieux disposés à mon égard, me suis-je dit. Aujourd’hui, je regarde Lumie Serti. Elle est silencieuse. Quelque chose au fond de moi me dit que je la connaissais déjà. C’est illogique ! Ou bien la Voix ne m’aurait-elle pas tout dit ? On aurait pu croire que Lumie et la Voix étaient une seule et même personne. Il me fallait une explication ! Pourquoi la Voix se cachait-elle de moi depuis toujours ? Ou bien Lumie était-elle cette lumière qui m’assaillait au début ? Ou cette nourriture qui tendait mon estomac ? Il y avait un grand secret au fond de moi, il me torturait. Mais il me ravissait.

**

 Les jours se sont suivis si rapidement en la compagnie de Lumie que je ne suis pas allé à la rencontre de Sor Véret Quatorze avant plusieurs jours. Il était plus âgé que les Quatorze, et bien plus que moi. Personne ne l’avait prévenu de ma présence. Ou bien : il n’était pas curieux de me voir. Ou bien : il le savait déjà et ça le rendait très triste. Cependant, il ne m’a pas parlé de douleur. En réalité, il était très solitaire et ne quittait pratiquement pas les serres, m’a-t-il dit. Il m’a regardé pensivement et des pleurs ont brouillé ses yeux. Puis, sans une explication qui m’aurait mis sur la voie, il s’est remis au travail. Je ne suis pas certain d’avoir surpris son triste et fugace sourire. Les jours suivants, je l’ai revu à plusieurs reprises. Mais je crois qu’il me fuyait, comme si, de nous deux, il y en avait eu un de trop. Il ne m’ignorait pas, non, je devais lui faire peur, alors il se réfugiait dans cet ailleurs dès que nous nous croisions. Sinon il aurait été aussi indifférent avec moi qu’avec les autres ! Eux, il semblait ne pas les voir. Peut-être s’était-il choisi un autre temps et qu’il ne voulait pas le partager ni avec moi, ni avec eux ?

 J’ai eu une grande pitié pour lui : il travaillait loin de Lumie et c’est comme s’il l’avait voulu.

 Comment peut-on vouloir se tenir loin de Lumie Serti Quatorze ! Elle est si belle !

 Je hais la Voix de se taire. Je la déteste de ne pas vouloir m’aider à dévoiler tous ces mystères.

**

 Beaucoup de journées sont passées, mais je n’ai pas revu Sor Véret Quatorze. Lumie a dit qu’il avait choisi de redevenir de l’énergie. Cette décision affecte Lumie bien plus qu’elle ne le laisse paraître, car ses yeux se perdent parfois... Certains moments la rendent infiniment pensive ; je crois qu’un grand sentiment les liait tous les deux depuis très longtemps. Qu’est-ce qu’un "sentiment" ? Serti ne le savait pas suffisamment pour me l’expliquer, a-t-elle dit. Alors elle l’a demandé à la Voix. (Moi, je ne la questionne plus cette Voix, puisqu’elle ne m’entend plus !).

 À dix-sept années d’âge, Lumie est plus vieille que moi. Elle doit savoir plus de choses. Elle sait ce qu’est l’énergie puisque Sor Véret Quatorze en est. Moi, je n’avais remarqué que sa tristesse. En tout cas, Lumie ne savait pas que la Voix pouvait mentir et se fâcher !

 C’est curieux, Lumie est aussi pressée d’accourir que de fuir quand je vais à sa rencontre. On dirait qu’une partie d’elle souhaite rester près de moi, alors que l’autre partie est très en colère de me voir. Les autres ne font aucun cas de ma présence : ils n’ont d’intérêt que pour cette Voix qui leur parle et qui m’ignore. Ils lui obéissent sans se méfier.

 Cela serait plus reposant si je pouvais en faire autant. Mais je ne peux pas ! Comme je ne peux pas voir tous ces jours qui défilent puis qui disparaissent comme autant de lucioles. Comme mes yeux ne peuvent s’arracher des formes de Lumie...

 Je souffre quand les yeux de Lumie se voilent. Plein de bulles colorées, soyeuses et irisées, explosent en moi quand elle est là...

 **

 Maintenant, je n’ai plus besoin d’écouter la Voix ni de réfléchir ensuite à ce qu’elle m’apprenait : c’est moi qui décide de ce qui m’intéresse ! Et ce qui m’intéresse, c’est Lumie Serti Quatorze. Je l’ai surprise en lui certifiant que j’avais dit à la Voix qu’elle mentait. Elle s’est levée d’un bond sur ses jambes et m’a contemplé d’une bien étrange façon, comme si j’avais été un meuble très beau et très utile, un meuble dont elle ne pourrait plus jamais se séparer ! Mais, après, elle a dit que j’étais un ingrat et que c’est moi qui mentais. Puis elle est partie ! C’était dommage, j’apprends beaucoup avec Lumie. Et je comprends maintenant ce que la Voix m’a caché si longtemps.

 J’apprends aussi, en regardant s’affairer les autres Quatorze, que je suis différent d’eux ; aucun signe chez eux de cette grande joie qui me bouleverse et de cette colère qui ravage mes dernières retenues vis-à-vis de la Voix. Pourquoi la Voix ne me parle-t-elle plus ? Pourquoi leur parle-t-elle, encore, à eux ? Est-ce que je sais tout ce qu’il y a à savoir ? Ou bien, affecte-t-elle de ne plus me connaître ? Ne veut-elle plus entendre parler de moi parce que je lui avais désobéi ?

 Peut-être, aussi : en sais-je de trop ?

 Que c’est compliqué quand Lumie est éloignée de moi. Toutes ces questions disparaissent quand Elle est là...

 **

 La Voix avait parlé à Lumie. Ou bien cette dernière l’avait interrogée, et la réponse l’avait si désespérée qu’elle en avait été très malheureuse ? Pourtant, elle reste de plus en plus souvent et de plus en plus longuement avec moi. Quand je pose ma main sur elle, elle semble si heureuse et si désespérée que ses réactions m’égarent. Pourquoi suis-je si dissemblable ? Pourquoi cela me rend-il si enthousiaste, moi ? Ses cheveux sont doux. Plus doux que l’habit de ouate de mes souvenirs. Sa peau tremble quand je la touche. Ses yeux disent qu’elle veut se sauver. Mais elle reste. Ces alarmes l’éprouvent sans doute, mais elle trouve cette sensation délicieuse. Quelle autre explication ?

 Moi, je ne m’inflige pas tant de soucis lorsqu’elle est là, près de moi : le vaisseau est comme un vaste cocon douillet ! Mais quand elle s’absente, où que j’aille, j’ai froid et j’ai l’envie de tout briser. Je ne veux plus que la Voix prétexte des tâches pour éloigner Lumie de moi ! D’ailleurs, j’ai pris une décision : je m’isolerai pour appeler la Voix et, si elle refuse de m’obéir, je la menacerai de tout détruire !

 Tout ce qui tient Lumie loin de moi est horrible et détestable. Insupportable ! C’est comme si je devais retourner dans le d’ abord...

 J’ai dit à Lumie de m’attendre et j’ai cherché mon ancienne pièce. Je l’ai retrouvée. Elle était bien rangée, mais tous les meubles avaient disparu. Ça me faisait tout bizarre d’être là. C’est comme si le reste du vaisseau n’avait pas existé ; je pense que ce sont les souvenirs qui tentaient de détruire ce qui était nouveau.

 J’ai appelé la Voix. Elle m’a répondu tout de suite. Comme si Elle m’avait suivi jusque-là, en sachant que les autres ne pourraient entendre ce dont elle accepterait de me faire part. Alors je lui ai dit que le travail de Lumie n’était pas utile. Que Sor Véret Quatorze, peut-être, était parti pour l’énergie à cause de ça. Que chaque minute de Présent en compagnie de Serti était comme un bijou dont je voulais l’éclat. Qu’avant tous ces jours enfuis, Lumie s’était déjà enfouie en moi. Tous ces temps, toutes ces années-lumière", toutes ces années chrysalide, bien avant le d’Abord, qu’Elle était à moi, que je le savais, que la Voix ne disait que mensonges pour voiler son éclat, pour l’éteindre !

 *

 La Voix a attendu. Croyait-elle que je changerai d’avis une fois ma colère calmée ? Que Lumie s’évanouirait de mes pensées ? Peut-être, un moment, l’avait-elle cru ? Alors elle a compris que Lumie était plus grande que l’ Étoile de l’Avenir, plus douce que l’habit de ouate, et... qu’elle ne mentait pas comme elle !

 La Voix m’a répondu. Mais je la sentais ignorante. Elle a dit que je ne ressemblais pas aux autres. Que c’était ça qui me mettait en colère. Que j’étais l’aboutissement redouté de tous ces derniers Sor Véret. Que je n’étais qu’un déviant. Que ma lignée n’avait pu supporter un voyage aussi long. Que l’harmonie de l’équipage en serait détruite. Et que Lumie Serti Quatorze ne supporterait probablement pas ces prévisibles distorsions...

 Que m’importe toutes ces explications, je ne veux pas que Lumie s’éloigne de moi ! La Voix a prétendu que le choix était difficile pour Lumie, que je lui demandais de trop. C’était à moi de me familiariser avec ce qu’avait déterminé le Programme, que le Voyage aurait une fin. Que je ne devais pas perturber la lignée Serti.

 Ridicule ! Je veux que Lumie soit libre comme moi. Et la Voix m’affirmerait que nous sommes devenus incompatibles ?! Par la faute de cette petite déviance si anodine à l’origine ? La Voix a dit encore qu’elle n’était pas maîtresse du Temps. Mensonge encore ! Et puis, qu’il y avait plusieurs Temps : celui qui a couru du départ à aujourd’hui, celui que Sor Véret Quatorze a refusé d’effectuer, et plein d’autres !

 Moi, du Temps, je ne veux que celui où les mains de Lumie Serti Quatorze me caressent. Et puis aussi celui pendant lequel sa peau blanche frôle la mienne. Oui. Uniquement ceux-là. Tous ceux que la Voix me vole en persuadant Lumie que je ne suis pas un Quatorze mais un Quinze !

 **

 Elle savait que je disais vrai, la Voix. Et c’est pour ça qu’elle ne m’a plus répondu. Elle se souvient qu’en l’année 2565, Lumie Serti Première et Sor Véret Premier s’étaient rencontrés. Ce jour, au-delà duquel ils ne se sont plus quittés. Ce qui était inscrit dans le Programme à l’origine ! Et alors ? Ne suis-je pas tous les Sors Vérets ? Et elle, toutes les Lumies Sertis ?! Mais la Voix était de mauvaise fois : elle s’était tue.

 Peut-être Lumie pense-t-elle à Véret Quatorze. Mais puisqu’il n’est plus ! J’ai bien compris que la Voix ne comprend pas tout, Elle !

 Elle est sotte ! Ou, en choisissant de se taire, mentait-elle encore ?

 J’ai cherché Lumie. Elle n’était plus à son poste. Les autres Quatorzes semblaient effrayés de me voir. Je ne peux pas rester une seule journée sans voir Lumie, je la retrouverai ! Ou alors, je casserai tout !

 Je suis passé aux cultures hydroponiques où j’ai décroché un outil... J’ai brisé un contact en traversant le salon 2021 B. C’est pour ça que Fari Sarla Quatorze, qui était là, effaré de mon geste, m’a indiqué où était Lumie. Mais Lumie n’était pas là où il l’avait dit, et c’est ce que j’ai dit à Sarla Quatorze lorsque je suis retourné le voir pour le mettre en garde de ne pas me mentir, lui aussi... Alors il a avoué que la Voix avait appelé Lumie au niveau Trois. Pourquoi a-t-elle entraîné Lumie au niveau Trois, nous n’y allons jamais ?! Soudain, j’ai eu peur  : la Voix m’arrachait Lumie !

 J’ai couru là-bas et je n’y ai vu que des appareils compliqués et des vases en cristal. Des petits êtres dormaient. Ils avaient les yeux fermés ; aucun n’aurait su me dire si Lumie était passée là ! J’ai suivi des couloirs. Traversé des salles. Il m’a même semblé reconnaître l’endroit où j’étais né. Je suis fou ! Il n’y avait pas de nom sur les alvéoles... Sur aucun ! Tout était blanc et propre. Si les Sors Vérets étaient passés là, alors ils avaient tous disparu ! C’était très triste. Heureusement que je suis vivant pour chasser cette impression !

 Puis, d’autres couloirs et d’autres pièces... Fari Sarla avait menti ! Ou Lumie est-elle vraiment venue ici ?

 Et pourquoi faire ? Y cherchait-elle un secret ? Une réponse ?

 Son poste est aux Circuits Secondaires, là où on gère l’équipage. C’est là où Fari Sarla travaillait -aussi-, avant que je ne revienne. Maintenant, ses yeux sont fixes et sa bouche est muette. Son souffle, soudain absent... Ses yeux se sont accrochés là où ils regardaient, quand j’ai serré. Pourquoi ce silencieux reproche ? Il était confiant, mais il m’avait menti !

 Je me suis élancé et j’ai menacé la Voix : "Je peux tuer !"

 Je l’ai hurlé à tue-tête. Je suis hors de portée de ses Programmations, mais elle veut se venger sur Lumie ! Elle l’a attirée dans un piège  !

 Je crie encore : "Je broierai tout !"

 J’ai encore cassé des voyants : c’était faux que le vaisseau avait besoin de l’énergie du corps de Lumie ! J’ai essayé de briser un hublot, mais il a résisté. (Dehors, le temps était bien protégé !). Mais si je n’ai pu l’atteindre, Lui, j’ai pu anéantir plusieurs écrans ; ils ont, chacun, explosé dans un bruit étouffé, et leur verre s’est éparpillé en minuscules fragments brillants. Comme Lumie, j’ai aussitôt pensé...

 Alors la Voix a parlé. "Elle me regardait", a-t-elle dit. "Elle avait dit à Lumie d’attendre". "Elle n’avait pas ouvert la porte à Lumie Quatorze". "Qu’elle ne déciderait plus rien à notre place"...

 Attendre quoi ? Quelle porte ?

 La Voix a-t-elle -enfin- compris que j’étais plus puissant qu’elle !

 Si elle me suit partout, comme elle le dit, alors elle me dira le chemin qui mène jusqu’à cette porte que je ne connais pas !

 **

 J’ai suivi ses indications. Sur les murs, il était écrit : "Le destin n’existe pas, suis le chemin"... Je suis arrivé dans une grande cabine très haute de plafond. Des décorations émerveillaient, mais c’est Lumie que j’ai vue. Elle était nue. J’ai cru qu’elle espérait que le temps s’arrêterait quelques minutes... Dans le fond de cette cabine chatoyante, il y avait un porche bizarrement pompeux. Grandiose, je crois. Sur le linteau, il était inscrit : "Au-delà de cette limite, nul ne meurt. Ainsi en a voulu le Programme."

 C’était un mensonge ! Sor Véret Quatorze n’était pas revenu depuis des jours de cet endroit ! Il était mort et bien mort !

 Je me suis jeté aux chevilles de Lumie.

 Elle m’attendait, je crois... Je lui ai juré qu’elle mourrait si elle passait ce porche ! Que ses cheveux, ses épaules, ses cuisses et ses chevilles disparaîtraient pour toujours ! Ses pensées et ses regards aussi !

 Que si elle voulait que tout s’anéantisse, je la suivrais aussi. Que je ramperais derrière elle. Que mes derniers pleurs s’écouleraient là où elle avait posé le pied !

 Et puis, j’ai espéré. La Voix était silencieuse. Lumie hésitait. Je crois qu’elle a parlé de Sor Véret Quatorze. Doucement. Trop doucement.

 Elle ne pouvait entendre mes hurlements !

 Elle ne pouvait comprendre que j’étais le même qui l’aimait depuis ce Mardi Douze Février 2565, ce mois qui avait précédé notre recrutement. Elle était pareillement présente, nue comme au premier jour. Que je n’avais jamais cessé de l’aimer ! Que le Programme n’était rien ! Que la Voix avait trompé Sor Véret Quatorze jusqu’à le tuer ! Que j’étais là !

 Que j’étais Lui...

 *

 Lumie n’a pas entendu ce que j’exigeais, et ses murmures affolaient mes pensées. Je ne l’avais jamais vue aussi sereine à me contempler après cet adieu. La Voix n’est pas intervenue pour briser le charme ; comment pouvait-elle savoir le mal qu’elle avait fait ! Elle n’y comprenait rien aux Humains, sûrement !

 Un court instant, j’ai pensé que la Voix n’avait pas connu l’erreur, car Lumie s’est penchée. Mais Elle ne m’a que caressé les cheveux et sa main a été brève. Puis son bras s’est tendu vers le porche comme on renonce. Comme on espère.

 La Voix et moi n’avons pu interdire. Le pouvions-nous ! J’ai vu les longues jambes de Lumie aller vers l’entrée... J’ai vu ses pas s’éloigner...

 Quand la Voix se tait de se savoir impuissante ! Qu’aurait-elle pu comprendre à ces problèmes d’Humains ! Je me suis jeté en avant et j’ai franchi aussi cette frontière. J’ai imploré et j’ai frôlé la cheville blanche de Lumie. Son corps semblait immensément grand. Il dominait le Temps et en exigeait silencieusement.

 Oui... C’est ainsi que je l’ai vu : il frissonnait mais il avançait.

 Dans le sol, il y avait une plaque métallique encastrée. Luisante et maléfique. Dans l’épaisseur était gravée la phrase : "aime cette seconde, elle est celle de ta naissance".

 Lumie a posé son pied et le froid l’a fait tressaillir ; alors j’ai posé mes mains dessus. Doucement. Doucement. Elle a senti mes paumes et Elle s’est penchée. Elle m’a regardé avec une gravité infinie, une dernière fois.

 Pourquoi aurais-je dû attendre une Lumie Quinze dont les yeux et le cœur bougeaient à peine ! Au diable la Voix et le Temps si je peux encore contempler Lumie ces quelques instants !

 Un peu de ce temps, quand se dresse Lumie, qu’elle m’octroie ce triste sourire. Seulement encore quelques secondes...

 Ce ne sera qu’à ce prix que je ne maudirai pas les initiateurs du programme "Atlantes" !

*

 Lumie Serti Quatorze était plus forte et plus faible que jamais.

 Plus belle et désirable, aussi ; elle pensait trop à Sor Véret Quatorze, peut-être.

 Il me semble... il me semble que pendant cette fraction de seconde, quand s’échappaient nos vies...

 J’ai... j’ai un peu violé de son amour pour Quatorze.

 Quand l’éclair bleu... a grésillé...

 

Texte © Pierre Van Malaerth


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