Lune Rouge

Bonjour, Snet

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Bonjour, Snet

Pierre Van Malaerth

 

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Toute ressemblance, avec des personnes ayant existé, existantes, ou qui -nécessairement- existeront, ne peut être que fortuite.

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 Qu’est-ce qu’un hologramme ?
 Une représentation photo-numérique en trois dimensions, une statue faite de lumière : une statue immatérielle. Mais, dans deux siècles, une statue animée très "réaliste".

 Quand on ne peut plus sortir de chez soi...

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 Snet, comme chaque matin, fit la grimace et, à tâtons, trouva et déchira le petit emballage... Ce réveil à ultrasons lui mettait le cerveau en compote ! Il mâchonna le petit comprimé amer et entreprit de s’extirper du lit. Huit heures... Pourquoi diable se lever si tôt alors que son travail ne l’absorberait qu’un quart d’heure ! Fichues habitudes... Mardi "deux" septembre, deux mille deux cent trente-cinq, jour "pair" : il prendrait un café au lait. Il se leva péniblement, enfila ses chaussons, et gagna la kitchenette...

 Sur la droite du guichet, le tableau s’alluma... "Vingt centilitres de café et dix de lait"... Son doigt s’attarda... Biscuits et confiture... Il choisit "arbouses" et revint à son lit, comme tous les matins...

 La baie vitrée, en débord du mur extérieur mais, très sale, ne lui fournirait aucune indication sur le temps... Quelle importance ? Une éternité que ces baies n’étaient plus entretenues ! Au début, lorsqu’il avait aménagé, voilà six ans, à peine avait-il aperçu un voisin derrière la paroi "transparente", à une vingtaine de mètres, à l’horizontal, sur la droite... "Aperçu" ? Un bien grand mot. Deviné une ombre, plus exactement. Encore que son esprit avait-il tellement voulu voir "quelqu’un" qu’il lui avait peut-être joué un tour ! L’ombre (si "ombre" il y avait eu) n’était revenue que sporadiquement : une douzaine de fois la première année. Et pas plus de deux fois, la seconde... Si tant est que ce voisinage ait eu une quelconque réalité ? Après tout, ce n’était peut-être que l’ombre d’un nuage...

 À gauche : rien. En-dessous, un étroit parapet interdisant toute vue...

 En haut, d’une teinte plus claire que le mur aveugle d’en face, un rectangle de cinq cents mètres carrés : le "Ciel". Une teinte moins sale, pour dire vrai. Mais, pas certain du tout que cette luminosité pisseuse indiquât encore le jour : avec ces projecteurs de la Sécurité Civile, dont les faisceaux se réverbéraient, glissaient, se croisaient sur les façades, escaladaient les murs, le ciel, une bonne partie de la nuit, et du jour, sans cesse...

 N’exagérons rien : il faisait vaguement clair et la pendule confirmait.

 Snet s’habilla. Il se débarbouillait rarement ; aujourd’hui, comme tous les jours, les probabilités d’une visite avoisinaient "zéro"... Quant à descendre les quarante-deux étages, l’envie lui était passée depuis longtemps ! Il avait beau n’avoir que vingt-sept ans, dans la force de l’âge, il n’aurait pas résisté à une douzaine d’adolescents accrochés à ses basques. Oh, bien sûr, on ne se faisait pas agresser systématiquement ; mais c’était guère plus réjouissant que de ne pas pouvoir se décramponner d’un fou voulant vous persuader de la réalité du Dieu "Tartempion", ou vous prédire la venue prochaine d’une calamité nouvelle. Quoique cette dernière éventualité eût plus facilement quelque crédibilité... On pouvait encore, aussi, vraisemblablement, rencontrer un énergumène, pestant contre tout et rien à s’en brûler la gorge, qui ne vous lâcherait pas d’une enjambée de la journée : tout allant si mal, aucune raison qu’il n’y en eût plus !

 Pour nouer ou entretenir quelques relations, la console de l’ordinateur restait bien le moyen le plus confortable et le plus sûr. Si l’on avait la chance avec soi, et que cette rencontre portât quelques fruits, le synthétiseur vous reproduirait votre correspondant, en pied, avec une vérité remarquable. S’il souhaitait donner suite, évidemment. Si...

 Non, rien d’enthousiasmant que de dégringoler jusqu’au hall ; il n’avait pas la moindre chance de croiser quelqu’un de fréquentable (il en aurait mis sa main au feu !). Alors... autant suivre ses habitudes !

 Snet boucla sa tunique et, traînant ses savates, passa au guichet. Il y récupéra le café, le lait, les biscuits et les petits cubes orangés-rouges. Puis, en rêvassant, respectant le schéma habituel, disposa le tout sur le petit comptoir...

 Sa migraine se calmait. Son Responsable de Commandes, dont il dépendait, ne tarderait plus à afficher les listes du jour... Snet jeta un regard sur l’écran. (Un peu tôt...). Seuriot était ponctuel, il ne communiquait qu’à neuf heures, pile. Tous les jours, à la seconde près, Seuriot balançait sa commande sur l’écran de Snet. Cofi Seuriot, un ancien de l’armée, maintenant le Responsable de la ventilation de toutes les commandes de vaccins. Depuis quatre ans... Ou cinq... Ces commandes qui, dans les prochaines heures, viendraient tomber dans des cases d’emmagasinage, quelque part, prêtes à l’emploi...

 Dès que Seuriot enverrait l’information, Snet "déterminerait" les emballages nécessaires. Une manière de s’exprimer, puisque ce serait le logiciel qui effectuerait et déterminerait. Ensuite ? Terminé jusqu’au lendemain ! Deux fois seulement, en six années, Snet avait dû, en cours de journée, rectifier une quantité. Encore que, peut-être, n’y avait-il eu qu’erreur... ?

 ... Rien sur l’écran toujours gris.

 Snet avala pensivement son bol en oubliant les tartines farineuses.

 Comme d’habitude, depuis deux ans... Depuis deux ans ? Non. Faux : il s’abusait. L’habitude de s’était réellement ancrée en lui que depuis... depuis ce fameux jour.

 Il s’avisa de ses biscuits et des petits cubes laissés en plan et les engouffra. Puis déglutit machinalement quelques gorgées du liquide...

 Les images revenaient déjà...

 Plus de deux années ? Moins ? Sa mémoire lui jouait-elle un tour ? Probablement. Qu’importe... Aujourd’hui encore il l’appellerait. Qui  ? Seuriot ? Mais non ! Seuriot s’était présenté le premier jour et puis c’est tout. Un Seuriot ne vous appelait pas, il envoyait les chiffres de la commande sans un mot d’accompagnement ; alors, réciproquement, on n’appelait pas un Seuriot... Non... Non... Pas plus que Seuriot ne lui adresserait un message, lui, Snet, ne lui en enverrait un.

 Non... Il n’attendait rien de Seuriot. Encore moins d’une errance en ville.

 Ce serait Elle qui se manifesterait. Elle... Depuis, bientôt, un an...

 "Elle", qui lui avait répondu. Elle qui avait, ce jour-là, déclenché cette émotion si violente dans sa poitrine. Ce jour-là et... tous ceux qui avaient suivi !

 Pas tout à fait une année... Combien de jours, exactement ? (Il aurait suffi de consulter l’éphéméride de la console pour se remémorer.). Mais quelle importance ? L’essentiel n’était-il pas d’avoir ces quelques enregistrements d’avance ? En attendant qu’elle l’appelle ?

 Rire seul, il n’en craignait pas le ridicule : Snet, pour lui-même, ne chercha pas à maîtriser le petit sourire dû aux multiples réminiscences qui surgissaient...

 " Elle "... Leur communauté de vue était devenue si évidente qu’elle en était sidérante. Il n’aurait jamais osé imaginer une telle concordance ! Osé espérer... Et surtout : qu’il y aurait eu une suite. Plus : des suites ! Qu’Elle ne se contenterait plus du petit écran... Qu’Elle se donnerait la peine de se lancer dans la programmation d’un hologramme... Un hologramme ! Cela réclamait des connaissances techniques ! Non, pas de ces holos que l’on dénichait dans une quelconque banque de mémoires, non, un holo qu’il fallait calculer, agencer, assembler ! Et puis... Oui... Elle y était parvenue. Qui plus était : un holo comprenant son image. Plus encore  : son image en pied. Oui : son image en pied ! Avec -son- visage !

 Une fois de plus, Snet ressentit cette déferlante qui bouleversa sa poitrine et mua ses pensées en vertige. Oui... Quand l’holo s’était illuminé, que la lumière s’était organisée pour lui fournir cette image, ce jour-là, une émotion dévastatrice avait balayé son sang-froid. Comme aujourd’hui ! Comme tous les jours qui avaient suivi en vérité. Car le charivari de ses battements de cœur avait été prompt à ressusciter, bien après la fin de cette première communication. Et, même : pendant toutes ces heures qui avaient suivi. Et toute la nuit. Et jusqu’au lendemain. Il ne s’était même pas souvenu avoir mangé, ce jour-là ! Un désastre... Un merveilleux désastre...

 Le regard de Snet, inconsciemment, accrocha la commande du jour de Seuriot. Il abandonna son bol et s’installa à califourchon sur l’étroit siège pour définir et ventiler les commandes. À première vue : pas grandes différences avec les jours précédents. Rien d’extraordinaire. Le logiciel trierait, déterminerait et grosseurs et quantités des flacons... Snet, machinalement, au passage, retint quelques désignations... "SAN20-M4"... Cette saloperie de grippe n’en finissait plus : quatrième mutation en six mois à peine ! "MNI-GU..." Ça, ça lui disait autre chose... Peut-être cette fameuse tuberculose ?

 "Quantités"... ? Équivalentes, à quelque chose près...

 Les lignes se fixèrent. Après avoir cru vivre, les chiffres et les lettres restaient inscrits sur l’écran, morts. Ce n’était pas le genre de Seuriot de profiter de cette transmission d’ordre pour "dire" un petit bonjour ; le gaillard se prenait au sérieux. Pourtant, n’importe laquelle des bactéries l’aurait, lui aussi, comme n’importe lequel des habitants ! De plus, monsieur Seuriot n’était pas plus courageux que les autres... La preuve ? Snet avait maintenu le contact des journées durant sur son poste sans noter le moindre temps mort : "Môsieur" Seuriot savait s’occuper chez lui pour ne pas descendre, tout ancien commando d’élite qu’il s’était prétendu lors de sa présentation sur la ligne. Qu’est-ce que ça lui aurait coûté d’afficher quelques mots en plus de la commande ? Un peu de cordialité...

 Les commandes analysées et répercutées, Snet se considéra libre. Tout juste une demi-heure... Distraitement, il bascula la touche : "Les Informations"... Une cinquantaine de personnes, sur leur trente et un, faisaient cercle autour d’une statue... Une commémoration. Où ? La caméra s’attarda sur la sculpture en pied, mais la vision passa trop rapidement sur le socle. Dommage, en grandissant la prise de vue, Snet aurait découvert "qui" se voyait ainsi glorifié. Impossible d’apercevoir clairement un nom. Et, encore moins, des dates...

 Bof ! Snet appuya encore plusieurs petits coups :

 ... Une plantation... Une chaîne de fabrication... Une speakerine déblatérant... Puis un homme d’une soixantaine d’années, convaincu de ce qu’il racontait...

 Rien de bien passionnant. S’il y avait quelque véracité. "Si"...

 *

 Snet eut un regard pour l’alcôve du synthétiseur. Comment résister ! Les hologrammes d’Éva Légan étaient incommensurablement plus attractifs que ces informations ! Des informations qui n’en étaient peut-être pas. Un coin du socle rutilait, au ras du sol, par la porte laissée ouverte, dans la pénombre, faisait comme un appel vibrant ; Snet se leva et gagna le cagibi.

 Tous les jours, l’appareil l’attirait irrésistiblement, depuis cette fameuse date où il avait noué cette relation. L’émotion le submergea, comme à l’accoutumée : Évan Légan...

 Éva Légan... Adorable Éva... Intelligente et espiègle... Sérieuse. Tentatrice. Douée pour la programmation et la mise en scène de ses holos. Aucune difficulté ne la rebutait ! Refaire les prises de vue... Les perfectionner... Une énergie inépuisable ! Et fine psychologue, qui plus est ! Compréhensive... Stupéfiante d’à propos...

 Snet mit la machine en route.

 Légan n’entrait jamais en relation de si bonne heure : il disposait de quelques minutes. Il repasserait cette scène où Légan avait parlé de son ennui, tout au début. En souriant, par la suite, elle avait précisé que son amabilité n’était que pour donner le change car qu’elle s’ennuyait à mourir. Avec quelques phrases, elle lui avait arraché les larmes des yeux. Comme lui, elle ne donnait plus aucun crédit à ces informations. Comme lui, certains jours, elle cherchait désespérément des correspondants, mourante de ne pouvoir s’évader de son appartement. Comme pour Snet, la surexcitation et l’abattement se succédaient. Un comportement étrange, mais partagé...

 Un choc inattendu. Un choc inespéré !

 Un choc violent avait heurté la poitrine de Snet dès la première fois. Dès que ce visage, sur l’écran de la console, avait... Un étourdissement émerveillé. Il n’avait même pas eu le réflexe de répondre immédiatement ! Il avait dû attendre vingt-quatre heures avant d’entendre, une seconde fois, "sa" voix. Vingt-quatre heures à patienter ! Avant de voir sur l’écran et d’entendre dans le haut-parleur se renouveler la merveilleuse surprise. Avant de pouvoir proposer le numéro de sa console en réponse...

 "Elle" avait répondu.

 Des mois de félicité ! Tous ces premiers jours, qu’Éva Légan avait acceptés, Snet s’était mis à nu : ses goûts, son âge, son métier, son enfance... tout ! Et Éva Légan avait dit oui : "Snet lui agréait comme correspondant". Deux semaines plus tard, elle lui avait télé-commuté un de ses hologrammes. Un holo fort modeste, où elle n’apparaissait à peine deux minutes... Une autre qu’Elle aurait transmis un holo rectifié, la mettant sous un jour de starlette voluptueuse ! Ou en habit d’intellectuelle pensive ! Elle : non. Légan n’avait pas triché. Ou plutôt, si : en se dévalorisant. Snet ne l’avait découvert que peu à peu. Et, peu à peu, évidemment, il en était tombé amoureux. Éperdument ! Et, depuis, chaque échange nouveau n’avait fait que le charmer plus encore. Quant aux hologrammes qui s’étaient ensuivis, ils l’avaient ébloui et fasciné un peu plus à chaque fois !

 Oui, on ne rencontrait une Éva Légan qu’une fois dans sa vie... Et, à vingt-sept ans, dans cette chienne d’existence, c’était bien le premier rayon de soleil qu’il découvrait. Et si ces saletés d’épidémies...

 *

 Snet s’arracha à ses pensées. Il parvint à fixer son attention sur la liste qui défilait et stoppa sur le programme de ce "2 mai 2235".

 La machine nécessitait un échauffement de quelques minutes ; il patienta...

 Ensuite, il repasserait celui du "12 juin", quand Éva lui avait confié "son agréable surprise"... Et puis, quand elle lui avait avoué, comme en s’excusant, son apparence "très commune".

 Ces deux holos avaient marqué Snet. Deux dates s’incrustant définitivement dans sa vie... Il avait dû, par la suite, tenir une liste. Puis il avait abandonné : chaque image s’était inscrite à tout jamais dans sa mémoire. Tous les holos qu’elle lui avait envoyés n’avaient fait que magnifier, depuis, sa correspondance. Et, ensuite, quand ils avaient -tous deux- commencé à les combiner, Légan s’était révélée autant une technicienne hors pair qu’une artiste imaginative. Ce qu’elle avait dû refouler en elle pendant des années...

 Un petit signal sonore prévint que le réfracteur était chaud. Par avance ému, Snet lança le premier fichier : "Trois mai 2235". Il connaissait cette suite de vues par cœur, mais son émotion ne savait jamais résister. Il s’accroupit et, le dos arrondi appuyé au mur, enserra ses genoux, le visage tendu, tout son être se préparant au choc...

 D’abord, la voix profonde et avenante monta. Puis le mince faisceau lumineux et immobile grésilla. Dans les secondes qui suivirent, l’image, surgie de l’air même, se construisit par gerbes. Quelques secondes furent encore nécessaires pour les couleurs et le relief.

 Aucun parasite... Trois minutes de réalité.

 Les habits... Puis le visage... Puis Légan qui s’adressait à lui, comme en ce jour mémorable...

 Plus il passait cet holo, et plus il découvrait dans ce visage ses propres angoisses, ses propres espoirs. Ces petites rides... Cette crispation que l’on tentait de dissimuler, pour se rassurer... Ces petits écueils dans la voix. Cette discrétion, effarouchée de sa témérité... La volonté d’espérer encore...

 "Bonjour, Snet ! "

 Le regard de l’apparition fixait un point en dessous de l’horizontale, comme si Légan avait déjà deviné, ce jour-là, qu’il serait en contrebas à dévorer sa vie des yeux.

 "... Nous avons sensiblement le même âge, Snet. Me désoleras-tu de ne jamais t’habiller correctement ? Je sais bien que lorsque l’on ne sort jamais... Quand même !

 Le visage s’était illuminé d’un sourire qui démentait gentiment le reproche.

 "... Tu t’intéresses aux voyages dans ces pays... Ce sont d’anciennes documentations, évidemment. Tout ça est bien triste. Moi, aussi, j’ai essayé. Mais j’étais si désolée. Que vas-tu faire cet après-midi ? As-tu commencé cet holo que tu m’as promis ? Surtout, ne fait pas d’arrière-plans avec ces monuments affreux ! Seulement quelques fleurs, elles sauront compenser... Même si je désirerais follement en voir au naturel... Et toi ? Réponds-moi par l’écran de ta console... Mais je compte bien recevoir cet holo que tu m’as promis, hein !"

 Le visage était serein, quoiqu’un peu marqué. Les yeux cernés brillaient de contentement et de complicité. Malgré lui, cette fois-là, Snet avait remarqué les joues un peu creuses...

 "... Cet holo sera court, j’ai un peu de retard dans mon travail. Je ne suis pas comme toi, le mien me prend toute la journée ! Et puis... Et puis je ne suis plus aussi rapide qu’avant. Au revoir, Snet ? À bientôt !"

 L’hologramme s’effondra sur lui-même. Le visage, un moment suspendu, disparut lentement. L’effet du visage s’attardant démontrait une recherche technique réussie certaine, laissant Snet encore une fois, quelques secondes, rêveur...

 Puis il enclencha le deuxième holo : "Douze juin, deux mille deux cent trente-cinq", quand Éva lui avait confié tous les espoirs qu’elle plaçait en lui. (Une robe dont elle avait créé tous les artifices : forme et couleurs gaies, sensuelle, assortie avec un foulard qui donnait encore plus de profondeur au regard...).

 "Bonjour, Snet ! Merci d’avoir joint ces fleurs ! Je suis satisfaite de ton sens de l’esthétisme. Et merci de t’être habillé ! J’apprécie cette petite gêne : tu ne sais où mettre tes mains ! Comment as-tu fait pour retrouver ces images de vagues roulant sur ce bleu ? Merveilleuses ! Tu as l’air d’être en pleine forme ! Surtout, ne descend pas : des émeutes sont annoncées. Je ne pourrais plus me passer de toi... Tu vas sourire, mais fais-moi plaisir : ne vas pas dans la rue, hein ! Même si ce n’est pas dans ton quartier... Chut, je préfère ne pas savoir. Fais comme si tu n’avais pas entendu. Tu sais, je prépare un assemblage de nos holos. Je me débrouille assez bien dans ce genre d’exercice. Nous l’essaierons quand ce sera au point. Et toi, t’es-tu déjà essayé à mélanger des fichiers ? Oui, sûrement. Tu sais, Snet... Je crois bien... Je crois bien que toutes ces journées étaient... inespérées. Voilà, je l’ai dit ! Aussi, ne fait pas d’imprudences, Snet. Au revoir, et à très bientôt. Envoie-moi un petit message par la console ! Merci !

 ... Cet holo était légèrement plus court que les autres : Éva avait dû en conserver des passages pour préparer celui qu’elle évoquait. Dommage... (La robe l’avait mis dans tous ses états, comme à chaque fois !). Et puis... il avait compris l’aveu. Éva s’attachait à lui : l’inespéré par ces temps d’instabilité. Cependant ce n’était guère prudent de se faire des illusions ; la mortalité ravageait la ville, comment savoir ce dont demain serait fait. D’ailleurs, Éva s’en inquiétait aussi. Tout le monde subissait cette hypothèque. Tous les membres de la famille Snet étaient décédés les uns après les autres ; quant aux anciens amis... Appeler leurs consoles avait révélé quelques mauvaises nouvelles, il y avait renoncé depuis longtemps.

 Il chassa ces évocations, éteignit le synthétiseur, regagna la pièce principale. Encore une heure à attendre, avant qu’Éva... Les pires instants. Si Éva l’appelait au même moment qu’il se repassait cette suite d’holos, et, s’il n’appuyait immédiatement sur la touche, elle risquait d’en conclure qu’il était absent : à éviter à tout prix !

 Une petite colère tenta de l’investir : satanée ville ! Mais la campagne traversait à coup sûr une période autrement plus dangereuse, alors... Rester cloîtré était encore le plus sage. Six années... La situation se détériorait définitivement. Mais y avait-il eu le moindre signe que ça s’améliorât ? Non : tout était parti à vau-l’eau. On s’habituait, c’est ce qui donnait l’impression de la stagnation ; mais c’était fallacieux. Le gouvernement se serait empressé de relever les signes réconfortants s’il y en avait eu ! Le moindre présage, la plus petite embellie aurait été exploitée des jours durant. Bien au contraire, Snet avait noté une nette recrudescence des encouragements à se prémunir contre les violations d’immeubles ; des crédits toujours nouveaux pour de nouvelles recherches bactériologiques ; une multiplication des programmes psychiatriques ; des exercices auxquels s’habituer "chez soi" ; des listes de produits "déconseillés", interdits à la livraison à domicile... Non, ce n’était plus une période de décadence, mais bien " la " chute lente, irréversible.

 Combien la ville abritait-elle d’habitants à présent sur les trois cent mille d’il y a vingt ans ?

 Des questions qu’il valait mieux ne pas se poser, ça irait trop loin. Mecking City, la ville la plus proche... Combien, encore, sur les trente mille qu’elle comptait, il y a dix ans ? Et Corvey, sur quatre-vingt mille ? Et dans tout le pays ? Et sur tout le continent ? Soixante-dix millions il y a vingt ans... Et dans la Fédération de l’Est, où les survivants ne suffisaient même plus à alimenter... La Fédération avait eu le triste et irréversible privilège d’inaugurer cette déroute. Pas assez évoluée pour pouvoir se calfeutrer à temps, et ces hivers qui n’en finissaient plus ! Eux, à l’Ouest, avaient mieux résisté au début. Ils avaient eu le temps de se précipiter dans l’atomisation ; le temps de dresser des barrières ; le temps de se prémunir, à peu près...

 Voilà comment un Snet pouvait compter les minutes avant de revoir un visage d’Éva Légan. Voilà pourquoi il était là, à attendre, comme s’il n’y avait eu plus qu’Elle dans le pays et sur toute la planète. Plus qu’Elle à parer ses cheveux de fleurs virtuelles, plus qu’Elle à enfiler de minuscules mules au bout de ses jambes si vivantes...

 Comme il les quêtait ardemment, ces instants tous uniques ! Une expression dans ce regard... Un geste, que la machine rendait si fidèlement, comme si, intentionnellement...

 Snetpoussa un soupir et se réfugia dans l’égoïsme. Éva Légan lui donnait ses images, à Lui ; et, lui, rejetait les multitudes dans l’anonymat. Les autres n’étaient que des ombres derrière une vitre crasseuse, des ombres peut-être déjà mortes. Peut-être déjà perdues dans les "Fichiers Mémoire", disparues, escamotées par le temps passé, rejoignant les cohortes terrassées par les guerres, les maladies, les agressions, les erreurs...

 Deux rescapés, uniques, s’alliant dans des hologrammes parfaits de réalisme : là était la Vérité !

 Légan avait "rencontré" Snet ; un pauvre type peut-être, Snet, mais un pauvre type vivant. Un pauvre type qui avait toujours pris soin de sa santé. Jamais une seule imprudence ! Qui n’avait jamais traîné le soir, pour quelques hasardeuses et risquées festivités ; c’était ainsi que la Société pouvait durer, et que, demain, les flacons d’antibiotiques tomberaient dans les cases. Tout comme les boîtes hermétiques contenant le café et le lait... ou de toute autre boisson... ou de tout autre produit...

 Il s’était agit de vivre ; et puis, subitement, Éva Légan était devenue l’enjeu suprême. Son visage s’était imposé et avait recouvert des montagnes de visages anonymes comme une peau veloutée et appétissante enroberait un fruit à la pulpe déjà avariée. Sa voix avait couvert le tumulte assourdi de la ville : un murmure, comme une confidence issue d’un instrument invisible. Non : une symphonie ! Légan avait submergé l’indistinct, le flou, et tout ce qui avait essayé un jour ou l’autre de faire intrusion dans sa vie. La voix posée de Légan était arrivée dans sa vie et lui avait dit :

 "Monsieur Snet, dans la liste j’ai relevé votre demande de correspondance ; elle m’agrée... Bonjour ! Quand nous nous connaîtrons mieux, je vous télé-commuterai peut-être un hologramme..."

 Et il y avait eu hologramme. Et il n’y avait plus eu qu’Elle : une lumineuse statue animée, au visage d’ange un peu fatigué ; l’instant où la porte se referme sur vous, vous mettant à l’abri des menaces. Des millions de fois où la porte se referme sur vous, permettant au dos voûté de se redresser. Des millions de caresses sur la joue, soulageant des malaises diffus...

 Et depuis, ensuite, ces centaines de "bonjour Snet  !". Ils avaient escamoté tout ce que la ville suait de malsain et de violent. Un sourire éludant ce qui était...

 Mais, à quoi bon inventorier les causes et les raisons de ce vide que Légan avait satisfait ? Il était comblé. Trop, peut-être ! Les hologrammes de Légan avaient repoussé le désert de sa vie dans des abords incertains. Des abords qu’il avait voulu oublier. Oubliés depuis. Les apparitions avaient suffi pour y parvenir. Éva Légan s’était imposée, comme ça, une évidence qui n’avait ni à se justifier ni à se comprendre. Et monsieur Snet Person, console numéro "14 872" du quartier Périphérique Ouest de Rody City, avait découvert le bonheur.

 Mais, lui, était-il le bonheur qu’Éva Légan avait attendu ?

 L’égoïsme de Snet lui conseillait de répondre "oui". Une seule réponse. Parce que ce bonheur, si ardemment désiré, ne pouvait se satisfaire de tergiversations et d’hésitations. Pas plus que de modestie malvenue ! Ils s’étaient rencontrés, là, dans le cagibi, au centre du synthétiseur : deux êtres lumineux. Tout ce qu’ils avaient espéré l’un et l’autre. Et Snet avait chassé avec un entêtement sans faiblesse toute interrogation sur l’avenir : cela durerait. Il ne pouvait en être autrement. Le Temps n’aurait jamais de prise. Ne pouvait pas en avoir. Deux Images de lumière s’enlaçant jusqu’à la fin des Temps. Alors, pourquoi aller imaginer qu’une disparition...

 *

 Décidément, il était dans un mauvais jour ; et ce, apparemment, sans aucune raison. Ce n’était pas parce qu’Éva avait ce petit retard. Et puis ce n’était pas la première fois ! Une ou deux minutes... Elle avait dit, l’avant veille, qu’elle se sentait un peu -fatiguée- ; que son travail était plus contraignant que celui de Snet ; que son prochain holo serait encore mieux que les précédents mais, qu’il nécessitait beaucoup de calculs...

 Certainement : Éva avait voulu en achever un. Elle ne repassait jamais les holos une seconde fois. Toujours des nouveaux ! Beaucoup trop exigeante avec elle-même... Et bien trop respectueuse de la qualité de leur relation. Alors, elle les perfectionnait, détail après détail, avant de les télé-transmettre, comme autant de remerciements...

 Mais cet holo tardait ; Snet, accroupi, se releva. Allait-il l’appeler par l’écran ? Par le passé, les absences d’Éva avaient été rares. Et, les fois précédentes, elle l’avait toujours prévenu. Quelque chose de grave s’était-il produit ? Non, impossible... Totalement impossible ! Éva Légan ne pouvait se comparer avec le commun des habitants ! Pourquoi vouloir plaquer une logique qui ne pouvait s’appliquer à Elle !

 Son holo allait surgir, une vibration au-dessus du socle brillant... Elle avait promis que ce ne serait jamais "une passade", c’était implicite, depuis ce premier jour...

 L’Image... L’Image allait apparaître.

 Snet guetta le petit écran de la console : si elle avait eu un empêchement, elle avertirait par ce moyen.

 Mais les spots sur l’information défilaient les uns après les autres...

 Des niaiseries. L’ Inutile parfait... (Légan avait balayé tout ça depuis des mois !). La belle affaire que d’annoncer des morts et toujours des morts, quand le corps de Légan s’illuminait ! Que voulaient-Ils démontrer ? Quelle vérité voulaient-Ils étayer ? Avec cette catastrophe rampante inexorable... Qu’ Ils laissent en paix ceux qui...

 *

 Cette fois, l’inquiétude de Snet se précisait. Impossible de nier ce constat : "plus d’une demi-heure de retard "

 Appeler son numéro, et le contact avec son appartement résoudrait... Le clavier de la console était le plus simple pour...

 Bien sûr que "non" ! Rien ne pouvait être aussi simple ! Rien !

 Les visages de personnalités encombraient l’écran : des débats et des consignes. (Comme toujours !). "On allait là" . Ou alors : "on en revenait". On parlait de cette dernière embuscade. (Snet n’avait pas compris sur quelle route elle s’était produite.)... Un dernier gang capturé.

 L’avant-dernier, certainement, puisqu’il y en aurait encore un demain ! Ou la semaine prochaine. Il y en avait toujours "encore" un ! Des graphiques de prévisions...

 S’il appuyait sur la touche, tous ces fantômes seraient escamotés. Des fantômes, puisque rien ne prouvait que ces ministres ou ces spécialistes fussent encore vivants ! Cette femme, qui discourait sur les progrès du matriarcat...

 Éva Légan avait-elle, seulement une fois, prononcé le moindre mot sur ce sujet ? Non !

 Bien sûr que non ! Légan savait toutes les misères et tous les mensonges, déjà. Elle les avait sus de tous temps. Toutes les Légans du monde... Toutes celles qui vivaient... Et les discours de toutes les Légans mortes aussi. Exhumer les fichiers d’Archives, et toute une multitude de traces s’afficheraient. Il y avait suffisamment d’octets pour ressusciter toutes ces traces engrangées, toutes les confidences ; tous ces cris ; toutes ces véhémences ; tous ces soupirs... La docte conférencière avait bonne mine !

 **

 Pourquoi son esprit admettait-il qu’il fût obligé de se résoudre à l’appeler par la console ? Quelle idée ! Éva se portait comme un charme. Elle n’avait parlé que de fatigue, rien de plus. Son travail la prenait trop, voilà. Et elle s’était imposée de lui transmettre cet holo, quand même. Il n’aurait pas dû accepter, voilà tout ! Cela aurait pu attendre.

 Pire : il n’avait pas tempéré son enthousiasme, alors, en conséquence, il avait dû pousser Éva à outrepasser ses horaires ! C’était de sa faute, à lui. Était-il si hypocrite, au point de vouloir s’abuser ! Elle avait évoqué cet holo, et lui, sot comme il ne l’avait jamais été, il s’était enthousiasmé. Alors elle était en train d’achever ce message, en ce moment-même.

 Ne pas la déranger, sinon elle se croirait obligée de se dépasser encore plus la prochaine fois !

 Tout de même, il était treize heures... Elle lui avait si souvent et si expressément recommandé de ne pas sortir, lui... Éva était raisonnable. Bien plus raisonnable que lui, d’ailleurs !

 Elle n’était pas sortie... Elle n’était pas sortie, mais... elle avait eu, soudainement, un malaise. C’est pourquoi les rappels automatiques de sa console avertiraient une équipe de la Santé. Il en avait placé, lui aussi, de ces appels, pour le cas. Donc : ne pas risquer une interférence.

 Mais c’était délicat de ne pas intervenir. Par ailleurs, il ne pouvait croire... Non : c’était une autre cause. Un dérèglement de son horloge, par exemple ? Ça arrivait plus souvent qu’on ne l’imaginait un dérèglement d’horloge...

 Snet, déconcerté par l’absence, hésitait. Après s’être persuadé que ce retard n’était dû qu’à une cause qui lui échappait présentement, il préféra se ragaillardir. Ne pas troubler Éva. Lui laisser l’initiative. Cet holo promis apparaîtrait à le seconde où il l’attendrait le moins ! Ses pensées divagueraient quelques instants et, à ce moment précis, le synthétiseur serait éclaboussé du miracle.

 C’était toujours comme ça : au moment où l’on s’y attendait le moins.

 Avant tout : ne pas faire de remarques quand ça se produirait. Se contrôler. Il ne demanderait aucune explication. Un mot malencontreux dans la phrase serait tout de suite remarqué. Insupportable. La blesserait... Oh, elle ne relèverait pas ce qui serait comme un reproche. Ou d’une façon si humble et si peinée, qu’il en serait malade des jours et des jours. C’est ça : il ne dirait rien qui puisse lui laisser croire à une observation. Rien ! Même pas la moindre allusion à son attente. Il ferait... Il ferait comme si lui-même avait été perturbé par une modification intempestive dans son travail !

 Une perturbation "exceptionnelle". Il présenterait ses excuses de n’avoir pas pu... s’efforcerait... se dépêcherait... C’est ça : il fallait préparer la phrase sur la console, et, dès qu’Elle serait disposée à en prendre connaissance, elle saurait que lui avait subi un incident technique. Faire comme si... Elle serait soulagée. Puisqu’il n’aurait pas supporté, lui, comment imaginer qu’elle le puisse, Elle ? Éva avait maintes fois laissé filtrer une sensibilité à fleur de peau, c’était certain. Bien trop sensible, bien trop fragile, pour ne pas prendre le risque de laisser se développer le moindre trouble qui puisse altérer sa sérénité...

 Couper court, de suite ! Et en prendre la précaution, immédiatement !

 Résolument, Snet se releva et revint à la console. Il se pencha sur le clavier et tapa :

 "Soigne-toi. J’attendrai."

 *

 Il y prit tant de soin qu’il avait encore gagné un quart d’heure. Puis il se détourna malgré lui en direction du cagibi, anxieux, persuadé que le temps s’était immobilisé dans l’unique but de tromper Éva Légan. Peut-être y était-Il parvenu ! Mais Il ne se serait pas mesuré à lui, il avait choisi sa victime, ce lâche ! Éva était si vulnérable. On s’y essaye quand on sait pouvoir user de perfidie.

 Oui, quand on sait pouvoir profiter...

 Le petit déclic le fit sursauter : sa patience était récompensée ! À l’instant précis où le désespoir croyait avoir gagné la partie !

 Le grésillement caractéristique le fit bondir jusqu’à l’alcôve.

 Snet, ému, sentit sa vie retrouver son équilibre : un hologramme, grandeur nature, se dessinait dans l’espace du synthétiseur, sur plus de deux mètres de hauteur. Le vertige tant espéré. Immaculé... Ce qui devait être un visage... confus.

 Mais il se clarifia progressivement et, Snet reconnut l’ébauche de celui d’Éva. Puis l’esquisse d’un second...

 (Le sien ?). Il y avait une présence, sur la gauche... Une ombre. (Le prolongement d’un corps ?). Légan était-elle parvenue à mêler...

 Oui, c’était ça ! Il y avait quelques semaines... Il se souvenait parfaitement ! Cet holo qu’elle avait baptisé "Parterres". Légan n’avait conservé que la margelle de la source et le filet d’eau claire débordant en une nappe mince et transparente... L’eau faisait comme une vie immuable, joyeuse.

 Les arbres à l’arrière-plan...

 Il se souvenait très bien de ce site ! Légan, par la gauche, viendrait de biais. Elle se pencherait pour boire. Il y aurait ses deux paumes offertes, sous la source. Et puis, elle rirait. Peut-être avait-elle changé le dessin de la robe ? Peut-être était-elle parvenue à ajouter quelques motifs ! Des oiseaux ? On trouvait encore de très beaux court-métrages sur les oiseaux...

 Les corps se précisaient. (Légan avait réussi !). Mais... était-ce possible ? Le visage de Légan et le sien... Proches. Se souriant ! Un Snet qui joignait ses mains à celles d’Éva. Tous deux se courbant, joue contre joue...

 Des éclats de soleil se réverbéraient et les visages scintillaient, radieux...

 La Vie ! L’image-même de la Vie ! Bouleversante. Éva Légan s’était surpassée en assemblant ces holos ! Plus qu’un tour de force technique : une oeuvre d’art. Tout l’espace avait été pourvu ! Aucun vide. Des branches, de l’herbe, la robe de Légan, son corps, lui, et jusqu’au ruisseau naissant, pas le plus petit espace de vide. Une exceptionnelle qualité !

 Légan avait dû passer des jours et des jours à le visionner pour le compléter, jusqu’à ce qu’il n’y ait plus qu’une oeuvre dense et totale. Les sons étaient parfaits, eux aussi. Le gargouillis du petit robinet et l’eau qui dégringolait. Le gazouillis des oiseaux. Le bruit mouillé des vaguelettes dans les petits galets. Et puis le rire de Légan chamaillant l’épaule de Snet. (Son épaule !). Il en aurait sentit le frottement, tellement la vérité éclatait ; il sentait la pression gentille des mains de Légan ; l’odeur des bois, l’odeur des corps. De Son corps...

 Une féerie réalisée par une virtuose ! Comment Légan avait-elle pu réaliser un holo aussi parfait ? Bien sûr qu’elle l’avait promis ; mais il n’aurait jamais pu imaginer une telle réussite !

 Elle y avait mis plus que son savoir-faire...

 Oui : elle y avait mis plus que ça. Elle y avait mis et toutes ces semaines et tous ces mois. Tous ses espoirs. Leurs espoirs. Autant qu’il en avait fallu pour effacer ces vies de reclus. Toute leur durée. Et encore bien plus.

 Et c’est ce qui chagrina Snet, subitement.

 C’était... C’était comme un résumé. Un bilan. (Le mot de "testament" lui vrilla effroyablement le cerveau puis le cœur.).

 Le visage de Légan ne laissait plus transparaître cette fatigue sourde. Elle était merveilleuse de santé. (Le mot de "retouches" fit vaciller Snet.).

 Non ! Non ! Légan avait seulement un peu... pour l’esthétisme. Elle en préparerait un autre, et encore un autre, jusqu’à la fin de... Bientôt la console se réveillerait, pourquoi en douter ?! Et Légan lui demanderait si son message lui avait fait plaisir.

 Adorable Éva... C’est ainsi qu’elle appelait ses transmissions : "des messages incapables de dire tout ce qu’elle pensait ". Il entendrait les intonations de sa voix espérer follement. Comme à chaque fois qu’un nouvel hologramme avait brillé...

 "... Il n’est pas très réussi ; je croyais que celui-là pourrait mieux te dire... Mais je ne pouvais pas te faire attendre plus longtemps. J’essaierai de faire mieux avec le prochain. Crois-tu, Snet, que je peux faire mieux ?"

 "... Tu sais, Snet, je n’ai pas encore trouvé à te disputer ; penses-tu que cela à voir avec l’amour, toutes ces émotions ?"

 L’hologramme s’effondrait... Celui-ci avait duré quatre minutes.

 Quatre minutes merveilleuses.

 *

 Mais la console restait muette.

 Légan ne lui demandait pas s’il était satisfait, aujourd’hui...

 C’était un oubli ! Oui, un oubli : Légan, absorbée par la transmission de son holo, avait oublié de la doubler par un message sur l’écran de la console, comme elle le pratiquait à chaque fois. Évidemment, elle ne pouvait penser à tout ! D’autant que ce travail avait dû l’épuiser ! Il la laisserait se reposer. Elle l’appellerait, quand elle serait remise.

 Ou quand elle le jugerait bon. C’est ça : quand elle le jugerait bon.

 Et lui repasserait cet holo jusqu’à ce que Légan soit parvenue au bout de sa distraction. Car, trop absorbée par ses activités, ce n’était qu’une distraction bien excusable. Oh, tous ces mois avaient été si bienvenus et si merveilleux qu’ils l’aideraient à patienter ! Légan aimait le taquiner, parfois... Comme elle le faisait aujourd’hui, c’était évident !

 *

 Snet s’empressa de relancer le synthétiseur à peine refroidi et la machine se réactiva. Ses mains tremblaient comme si elles avaient été possédées du souvenir de cette lumière et de la fébrilité de celles qui guettent pour s’approprier. Elles n’avaient pu emprisonner ; mais, à son insu, elles ne renonçaient pas à guetter pour tenter de frôler...

 Mais Snet leur avait refusé ce droit. Depuis le début. Pour qu’elles ne puissent pas briser. Des mains ne peuvent pas tout exiger de vous, bien sûr que non ! Des mains aussi maladroites. Fracassant... Il y était bien parvenu, lui, pourquoi pas elles !

 Un souvenir, c’eût été différent. Mais ce n’était pas le cas ! Non : un souvenir s’inscrit dans le passé, et il y reste ! C’est là-bas qu’il faut aller le chercher ! Mais, là, devant lui, à chaque fois, il n’y avait eu que le Présent. Une voix, en lui, le lui avait affirmé. Quand il doutait. Oui. Une voix.

 Alors, comment ne pas côtoyer le Présent ? Comment Le refuser !

 Oui, ces hologrammes modèleraient le Présent. Ce Présent-là. Uniquement celui-là. A-t-on découvert, un seul jour, toutes les facettes du Présent ? Avec certitude ? Non ! Jamais !

 Un regard malicieux dans les brillances des milliards d’étincelles, les lèvres si rouges de Légan, ces lèvres si vivantes...

 Des lèvres qui prononceraient, ce qu’elles ne cesseraient plus jamais de prononcer. Parce qu’il le fallait. Parce qu’il le fallait absolument.

 " Bonjour, Snet ! "

 

Texte © Pierre Van Malaerth


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