Lune Rouge

Pour l’humanité

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Pour l’humanité

SEF

 

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Insignifiant, c’était le mot idéal pour symboliser ce que représentait le cargo intersidéral face à la monstrueuse Géio, la géante de gaz.

Assez éloigné pour ne pas être happé par la gigantesque force de gravité, l’appareil continuait sa course en longeant la magnifique boule gazeuse aux couleurs fantasmagoriques. L’observateur avait la sensation que l’astronef naviguait très lentement, alors qu’il s’engagea à plusieurs milliers de kilomètre seconde dans l’orbite du troisième satellite de Géio, son objectif final.

 

Géio III n’avait rien de bien particulier. Composé de roches dont la composition était des plus banale, sans atmosphère et extrêmement éloignée de son soleil, la vie n’avait jamais eu aucune raison d’y prendre demeure.

L’aspect extérieur était celui d’une planète morte, et le seul élément intéressant était la vision qu’on y avait de Géio, dont le ballet de ses multiples mers de gaz était de ces spectacles dont le souvenir vous fascinait tout une vie.

L’astronef aux couleurs rouge et or passé depuis des décennies, et qui ressemblait à une part de gâteau métallique orné de multiples excroissances, effectua sa mise en orbite autour du satellite. Il s’approchait lentement de la surface, survolant d’innombrables chaînes de montagnes ornées de multiples cratères. Suivant une trajectoire prédéfini, il avançait indéfectiblement vers un point blanc situé très loin droit devant lui. Le point blanc s’agrandissait rapidement à mesure que le vaisseau s’approchait, et l’on put finalement deviner les contours d’une importante station planétaire.

 

Le lieu était sombre, ovoïde, sorte d’oeuf rempli d’instruments, de consoles, de divers câbles, de sièges qui semblait servir, cernait, relier et asservir l’être pensant censé être le maître à bord. Quelle que soit le but de tous ses instruments de toutes sortes, ils contituaient la panoplie essentiel à l’intérieur d’un poste de pilotage d’Emmeridion.

"Base humaine de type Nexus identifiée. Aucune activité repérée. Atteindrons le point de rendez-vous dans sept minutes exactement." C’était une voix de femme qui venait de s’exprimer, la voix synthétique et suave de l’intelligence artificielle qui gérait une grande partie des fonctions du cargo. Son nom était Orga, elle venait de s’adresser à la seule personne présente dans le cockpit.

C’était un homme d’à peine trente ans, plutôt bien fait de sa personne selon les standards humains. Ses vêtements, relativement fonctionnels sans être inesthétiques, ne ressemblaient à aucun uniforme et il ne portait aucun signe de reconnaissance. L’on pouvait remarquer qu’il portait un collier orné d’une petite sculpture de métal. Celle-ci représentait un vaisseau spatial endommagé. Aussi curieux que cela puisse sembler, il s’agissait d’un des signes de reconnaissance des récupérateurs, les marginaux de l’espace, ces voyageurs solitaires à la recherche de bases et vaisseaux abandonnés, volontairement ou non. Abonnés aux long voyage à travers les espaces plus ou moins paisibles, ils ne revoyaient leurs semblables, pour le meilleur ou pour le pire, que lors des périodiques marchés Solariens.

- Je confirme l’approche, dit-il sur un ton neutre. Enclenche les senseurs faciaux tandis que je vérifie les données topographiques. Janders Holf, car c’est ainsi que l’homme s’appelait, s’affairait sur sa console tandis que la base devenait gigantesque par delà la verrière.

C’est à ce moment que le sas s’ouvrit, laissant apparaître la seule véritable lumière dans ce cockpit sombre et blafard ; Naya. Elle était belle, de longs cheveux noirs ondulants autour de son tendre visage magnifiquement orné de grands yeux verts expressifs, ils vous transmettaient de la douceur avec tant d’intensité que cela vous troublez au premier regard. Son corps pulpeux était vêtu d’une incorrecte tenue jaune qui moulait la moindre de ses courbes. L’on pouvait aussi remarquer la ceinture qui accentuait l’échancrure de ses hanches, alors que de fines chaussures mettaient en valeur la délicatesse de ses tendres pieds. Sa démarche était plus qu’appréciable, son corps souple lui procurait des gestes délicats et fluide. Rien en elle ne semblait automatisé, l’impression de naturel s’imposait, et c’est lascivement qu’elle s’installa dans le fauteuil de copilote, à quelques centimètres de la gauche de Janders.

- As-tu envoyé une sonde de repérage ? Demanda-t-elle d’une voix suave et douce.

- Pas encore, dit-il sans vraiment lui prêter attention.

- Alors je m’en occupe. Aussitôt dit, Naya actionna une commande et lança verbalement l’ordre à Orga. Une petite trappe s’ouvrit alors sur le ventre du vaisseau, laissant tomber une petite sonde autonome qui enclencha ses fusées, se stabilisant avant de dépasser rapidement le cargo pour atteindre la base en quelques secondes.

- Sonde lancée, annonça Orga.

- Je prends les informations, dit à son tour Naya. Tendant son bras vers son pupitre, elle ouvrit une petite trappe, décrochant et amenant vers sa nuque un câble fin. D’une légère pression des doigts, elle dégagea un morceau de peau qui laissa apparaître une fiche métallique. Elle y brancha le câble.

 

Le cargo venait de se poser. Il avait usé de ses rétrofusées et délicatement avait touché une immense plate forme située au bord de la base.

Janders inspectait visuellement les bâtiments face à lui. Un sas d’entrée se devinait facilement par sa forme symbolique et ses multiples points d’ancrages.

- Que dit la sonde ? Demanda-t-il en se tournant vers Naya.

- L’analyse spectrographique indique que la composition de l’air est correct pour des humains. La température est de moins cinq degrés, ce qui reste convenable. Il semble que la biosphère soit toujours en activité. C’est en tout cas la seule raison qui explique qu’il y ai toujours une atmosphère parfaitement saine pour des humains. De plus il y a toujours de l’énergie en activité, or elle sert bien à quelque chose. Et je ne parle pas de la température qui devrait être beaucoup plus basse. Naya avait dit cela d’un ton très banal, sans que le transfert de données ne gène ses facultés d’expressions et son comportement humanoïde. C’était à n’en pas douter l’un des meilleurs modèle de Naïade.

- Parfait, ça changera des autres fois. Je vais préparer le matériel. Pendant ce temps raccorde-nous à la base.

Janders sortit de la passerelle, puis Naya se débrancha et alla s’installer à un autre pupitre. Elle obéissait toujours sans protester, sans hésiter, d’abord parce qu’elle possédait une programmation qui l’empêchait d’agir autrement, ensuite parce qu’au fond d’elle-même, elle était persuadée d’aimer Janders, sans s’inquiéter de ce que pouvaient bien en penser les somités de l’intelligence artificielle.

- Envoie la passerelle mobile, dit-elle à Orga tout en vérifiant la manoeuvre sur son moniteur. Un long serpent métallique sortit alors de la face avant du cargo, se dirigeant lentement vers le sas précédemment repéré.

- Jonction effectué, aucun problème d’étanchéité repéré, annonça Orga à la fin de la manoeuvre.

- O.K., fit Naya. Tu garde les senseurs du sas en alerte et tu continus l’analyse des relevés de la sonde. Tu me préviens au moindre problème par liaison direct.

- Certainement Naya, répondit Orga. Alors Naya quitta à son tour la passerelle.

 

Naya et Janders étaient à l’intérieur de la station, le corps bardés d’appareils en tout genre qui leurs donnaient l’allures de deux soldats prêt à la guerre. Ils portaient entre autres des vêtements thermiques autonome, des lampes, des senseurs divers et des lunettes de vision nocturne. Ils étaient à peine gênés par une gravité légèrement supérieure à celle de la terre.

Ils commencèrent leur périple dans le long dédale de couloirs. La base n’étant pas en totale inactivité, il leur suffisait d’user de passe-partout électronique pour ouvrir la plupart des portes. Cette difficulté en moins et grâce à l’expérience de Janders, ils trouvèrent assez facilement le centre de contrôle de toute la station.

C’était un immense dôme normalement ouvert aux étoiles. Mais les volets de protection étaient fermés et imperméable à toute lumière extérieure. La circonférence alignait pupitre sur pupitre, tous évidemment éteints, mort et terne sous la poussière. Au centre de la pièce cylindrique s’érigeait le bloc de contrôle principal. Son pupitre le plus haut et le plus imposant était directement relié à un ordinateur Pulsar de la trentième génération.

Janders monta jusqu’au pupitre central et s’installa à son siège. Seule une clef électronique détenue par le responsable de la base pouvait normalement remettre en activité le pupitre. Mais Janders possédait mieux que cela, un calculateur quantique des plus efficace.

Introduisant celui-ci dans la fente destinée à la clef, Janders n’eut qu’à laisser faire le calculateur. Au bout de quelques instants le pupitre s’éclaira et sur son écran on put lire :

 

- PUPITRE DE COMMANDE ACTIVE.

 

- ORDINATEUR PULSAR PRET A ETRE ACTIVE.

 

Naya rejoignit Janders lorsque celui-ci mit son doigt là où se trouvait le mot "ACTIVE". Aussitôt, le bruit d’une importante activité électrique leur parvint. L’immense ordinateur venait d’être remit sous tension normale. Un nouveau message s’inscrivit sur l’écran :

 

PULSAR PRET A RECEVOIR LES INSTRUCTIONS.

 

- Quantité d’énergie en réserve ? Demanda alors Janders.

- Vingt pour cent de la capacité maximale, dit alors une voix d’homme. La même phrase s’inscrivit sur l’écran.

- Les accumulateurs sont-ils en état de fonctionner ? Demanda Naya dont l’initiative était aussi l’une des qualités.

- A quatre vingt pour cent.

- Alors remise en fonction, dit tout simplement Janders. Cette fois le Pulsar ne répondit rien. Sur l’écran s’inscrivit simplement la phrase suivante : accumulateurs réactivés. Puis tout disparu. Alors Naya s’installa sur un pupitre placé devant celui de Janders, ceci afin de prendre part au contrôle des opérations.

- Remise en fonction de l’éclairage, dit alors Janders. Aussitôt toute la salle fut remplie d’une éblouissante lumière blanche. Les lunettes de Janders et Naya se désactivèrent à l’instant même, car autrement leurs rétines auraient put être blessé par la surintensification de la lumière. Ainsi ils retirèrent leurs lunettes et se retrouvèrent dans une chaleureuse lumière.

Naya demanda une augmentation de la température à vingt degrés, espérant pouvoir retirer au plus tôt ses lourds vêtements thermiques.

- Dommage que ces consoles ne puissent communiquer directement avec moi, dit Naya un léger dépit dans la voix. Je vais devoir tout vérifier visuellement. Ainsi, tandis que Janders était autrement occupé, une grande quantité d’informations défila rapidement sur l’écran de Naya. Il y en avait bien trop, malgré ses facultés cybernétiques, pour qu’elle puisse tout lire attentivement. Mais malgré la cadence, elle réussit à stopper net une information qui la laissa stupéfaite.

Janders, au bout de quelques instants, se rendit compte que Naya était littéralement figée devant son écran.

- Mais qu’il y a-t-il !? Demanda-t-il perplexe. Alors Naya se retourna, lentement, complètement ébahie. Malgré son bouleversement qui avait complètement changé les délicats traits de son visage, elle parvint à parler, non sans une certaine angoisse dans la voix. "Il y a un être humain en hibernation. Une femme, pas une bio-synthétique, une vraie…"

 

Le tissu organique de couleur bleue recouvrait entièrement son corps tel une deuxième peau. Elle était inerte, presque morte si ce n’était les léger spasmes très étirés de la respiration, allongée dans une cuve cylindrique remplie d’un liquide physiologique verdâtre. Un masque respiratoire recouvrait en partie son visage, tandis que des tubes et câbles aux différentes fonctions étaient reliés à divers endroits de son corps.

Malgré tout cet amas d’appareillage, l’on pouvait se rendre compte qu’il s’agissait d’une belle femme, ne serait-ce qu’en tenant compte de son corps assez bien galbé. Pour l’instant, il était plus difficile de juger son visage, mais c’était pour l’instant un soucis moindre pour Janders et Naya.

Naya s’accroupit à coté du cylindre, lisant les indications fournies par les multiples afficheurs. Janders était quant à lui tellement fasciné par la femme que sa respiration s’en était accélérée, tandis que son visage était devenue livide à cause du stress.

Naya manipula quelques instruments, et après un bref instant l’on entendit le bruit provoqué par le déversement du liquide physiologique.

- Je viens de lui envoyer la solution de réveil, expliqua Naya. Le respirateur artificiel va progressivement augmenter son rythme de fonctionnement. Janders ne répondit rien, toujours aussi subjugué, et lorsque le liquide eut fini de se vidanger complètement, Naya entreprit d’ouvrir le cylindre.

Délicatement elle arracha le tissu organique jusqu’à auteur du cou, laissant en partie apparaître un délicat visage auréolé d’une superbe chevelure blonde.

- Elle est magnifique, dit alors Janders avec tant de douceur dans la voix que Naya en fut pétrifiée d’effroi. Elle le regarda avec une gravité qu’on aurait imaginée impossible sur un visage aussi doux que le sien.

Janders avait le regard fixé sur la femme tel un enfant sur le plus magnifique des jouets. Naya, qui était toujours accroupis à coté du cylindre, se releva, réussissant grâce à un effort intense à retrouver une expression neutre sur le visage, sans toutefois retrouver son habituelle douceur.

- Nous n’avons plus rien à faire ici, dit-elle alors à Janders. Nous n’avons plus qu’à attendre que le système de surveillance nous prévienne, lorsque sa respiration aura atteint un rythme normal.

- D’accord, je viens, dit alors Janders sans avoir vraiment écouté ce que venait de lui dire Naya.

 

Naya lisait les fichiers transférés de la base au cargo lorsque Janders vint la rejoindre. Plusieurs heures avaient passée et il avait changé d’attitude, il semblait beaucoup plus serein.

- As-tu retrouvé quelque chose ? Demandait-il à Naya qui semblait aussi plus calme.

- Des bribes d’informations, rien de vraiment important. Il semble que la base a cessé toute activité il y a deux périodes.

- C’est assez long pour une hibernation, dit Janders tout en s’asseyant.

- Disons que c’est peu courant. Sinon d’un point de vue technique cela n’est pas extraordinaire. De plus, selon son rapport médical elle avait 28 ans au moment de l’hibernation et était en excellente santé. Autrement tu as prévenu la fédération ?

- Evidemment. J’ai tout de même évité de dire que nous avions déclenché le réveil.

- C’était un risque inutile. Imagine ce qui nous arrivera s’il y a le moindre problème. Naya était plus que sérieuse en disant cela.

- N’est-ce pas toi-même qui a déterminé que les possibilités de complication étaient de l’ordre de un sur deux cents mille ?

- Bien sûr, mais ce n’est pas pour autant la possibilité zéro. Quoi qu’il en soit cela est fait. Quand seront-ils là ?

- Dans quinze jours maximums. La base d’Erensec n’est pas...

Orga interrompit soudainement Janders en diffusant le message suivant : "La femme vient de se réveiller."

 

 

- Est-ce que ça va ?

- Oui, répondit la femme à Naya avec difficulté. Aussitôt réveillée, Naya lui avait retiré du corps tout ce qui la reliait à la cuve. Puis le tissu organique retiré, elle l’avait amené à l’infirmerie et l’avait soigneusement installée sur l’un des nombreux lits. Délicatement, Naya amena une boisson chaude à sa bouche, l’aidant à avaler un liquide aussi agréable que bénéfique.

Naya alla ensuite visionner son écran de contrôle, non loin du lit, puis revint vers la femme.

- Les analyses indiquent que toutes vos fonctions vitales reprennent leurs activités normalement.

- Je me sens tout de même très lasse, dit la femme d’une faible voix.

- On ne sort jamais d’une hibernation en pleine forme. C’est tout à fait normal. Naya esquissa un léger sourire, comme pour rassurer la femme sur son état.

- Mais dites-moi, vous ne portez pas l’uniforme de la corporation ?

- C’est normal, je n’en fait pas partie.

- Mais dans ce cas, que faites-vous ici ? La femme, sans vraiment avoir peur, semblait avoir soudainement perdu toute confiance en Naya.

- C’est à dire qu’il y a eu un problème, répliqua Naya en gardant son sang froid afin d’éviter toute panique chez la femme.

- Quel problème ? Demanda alors la femme avec un effort dont la conséquence se ressentit de suite. Elle dut fermer les yeux car ses forces la quittaient. Naya ne s’en affola guère, c’était une réaction normale.

- Voyez-vous, Jaseline, vous êtes pour l’instant très faible. Votre organisme ne s’est pas totalement relancé, c’est pourquoi je préfère attendre avant de vous expliquer ce qui s’est passé. Ainsi, si vous êtes d’accord, je vais vous laisser vous reposer. Comme vous pouvez le constater (Naya montra la salle vide autour d’eux), rien ne vous empêche de faire ce que bon vous semble. Vous pouvez même me contacter à tout moment par le canal 33. Quand vous irez mieux, demain probablement, je vous expliquerai tout ce que vous voudrez. Etes-vous d’accord ?

La femme réfléchit quelques instants, scrutant Naya et la salle vide autour d’elle.

- Et bien je crois que oui, répondit-elle finalement, trop lasse pour riposter.

 

Jaseline, revêtue d’un uniforme rouge des plus banal, était confortablement installée sur un canapé cylindrique entourant une petite table. Tout cela se trouvait à l’intérieur d’une petite pièce très lumineuse dont le seul but semblait d’être confortable à ses hôtes.

L’endroit était immaculé d’une couleur blanche significative et reposante, et effectivement, Jaseline semblait au mieux de sa forme. Elle observait autour d’elle, arborant l’attitude distinctive de quelqu’un qui attend.

La porte s’ouvrit comme pour combler son attente, et Naya apparut toujours aussi belle, si ce n’était cet étrange masque qu’elle portait depuis la découverte de Jaseline afin de cacher ses sentiments. Quoi qu’elle fasse pour le rendre imperceptible, un grand bouleversement avait eu lieu au plus profond d’elle-même.

- Bonjour Jaseline, dit-elle avec un sourire en s’asseyant face à elle.

- Bonjour Naya, répondit Jaseline avec un sourire plus atténué. Puis elle s’assit sur le canapé, à peu près en face de Jaseline.

- Bon, comme convenu, je suis ici afin de vous expliquer pourquoi ce n’est pas l’équipe rouge qui est venu vous réveiller.

- J’avoue attendre avec impatiente vos explications.

- Cela est en fait relativement simple. Vous êtes restée en hibernation plus longtemps que prévu. Naya, tout en disant cela, observait attentivement la réaction de Jaseline. Celle-ci reçut l’information avec un grand étonnement, il semblait que cette option ne faisait pas partie des possibilités qu’elle avait envisagée.

- Et combien de temps suis-je donc restée en hibernation ? Jaseline attendait la réponse avec fébrilité, et l’angoisse avait vite pris la place de sa relative quiétude.

- Deux périodes, dit finalement Naya.

- Bon sang ! Je ne devais rester ici que deux années standards. Jaseline semblait s’effondrer totalement.

- Pourriez-vous me raconter la raison de votre hibernation ? Demanda alors Naya dans le but d’empêcher Jaseline de s’engouffrer dans la panique, angoisse toute légitime que pouvait causer la catastrophe personnelle que représentait une si longue hibernation.

- Et bien oui, si vous voulez, répondit Jaseline au bord des larmes. Je suppose que vous savez à quoi sert, ou plutôt servait ce type de base ?

- Oui, cette base était un observatoire astronomique, ainsi qu’un centre de recherche biochimique.

- Cela est exact, et normalement la mission de cette base n’avait pas de limite dans le temps. Seulement la Terre signa avec les Féodiens le traité d’Assungac. Il accorda aux Féodiens le retrait de toutes les colonies humaines dans le secteur Yéta, donc des membres de cette station. Comme le départ devait être rapide, nous avions obtenu l’accord de laisser une personne sur place pour vérifier la biosphère et les générateurs durant un mois standard.

- Et pourquoi donc ? S’étonna Naya.

- Les scientifiques humains et féodiens s’étaient mis d’accord pour que la biosphère soit maintenue en parfait état de fonctionnement. C’était histoire de venir voir comment elle aurait évolué au bout d’un certain nombre d’années en parfaite autonomie. Comme je ne voyais pas de danger dans cette mission, et que je suis particulièrement impliquée par la biosphère... Jaseline s’interrompit, se perdit dans ses pensées puis dit : " je suis biochimiste ".

- Je sais, dit Naya. J’ai consulté votre dossier.

- Donc, étant donné cela, je me suis portée volontaire pour effectuer cette mission. Et au regard de mon dossier je fus choisie parmi la dizaine d’autres candidats. Ainsi la base fut abandonnée, et je restais seule afin d’assurer l’automatisation du système de maintenance de la biosphère. J’avoue n’avoir eu aucun problème. Donc, au bout de deux mois, je me suis mise comme prévu en hibernation. Comme cela est une chose courante, je me suis endormie sans aucune crainte. J’ai bien eu tort.

- De toute manière personne n’étant venu vous chercher. L’hibernation était pour vous le seul moyen de survivre.

- Mais justement, pourquoi ne sont-ils jamais venus ?

- Une guerre.

- Une guerre ? !

- Oui. Voyez-vous le traité avec les Féodiens n’a durée que quelques mois, je ne sais pour quelle raison oubliée. Mais vous pourrez l’apprendre plus tard. Quoi qu’il en soit, tout cela a entraîné une guerre relativement longue et destructive. En effet beaucoup de vaisseaux, et hélas leurs équipages entiers, ont été détruit dans des embuscades de grandes envergures. On peut supposer que le transporteur qui rapatriait le personnel de cette station, fut détruit durant l’une de ces attaques. Surtout si l’on tient compte qu’entre ses sauts en hyperespace, il a dû voyager en vitesse subluminique en plein territoire Féodien.

- Il y avait donc de grandes chances pour que l’on m’oublie.

- Il faut avouer qu’on ne devait pas trop se soucier des stations abandonnées après cette guerre. De plus cette zone est longtemps restée un territoire surveillé. Ainsi vous n’auriez pas été prête d’être découverte, si moi et mon compagnon n’étions pas venus afin de récupérer le matériel en état de marche.

- C’est donc ce que vous faites.

- Oui, c’est une activité très courante depuis que l’on s’est rendu compte que la galaxie est parsemée de bases et vaisseaux laissés à l’abandon.

- Intéressant. Mais dites-moi, le monde a-t-il beaucoup changé depuis mon époque ?

C’était la question inévitable, et Naya eut l’impression de recevoir une décharge électrique. Elle eut soudain des difficultés à regarder Jaseline dans les yeux.

- Jaseline, il y a quelque chose que vous devez savoir sur le monde humain actuel. L’expression de son visage, et le ton de la voix de Naya, firent immédiatement comprendre à Jaseline la gravité de la révélation.

- Mais qu’il y a-t-il donc de si effrayant ? Naya et Jaseline se fixaient, l’une anxieuse et l’autre incapable de dire un mot. Le temps était pour ainsi dire figé, jusqu’à ce que Janders se décide à intervenir. Ayant suivit toute la conversation depuis le couloir, il pénétra dans la pièce avec un visage grave. Apparemment très soucieux lui aussi, il ne put dire ce qui devait être dit que de la manière la plus maladroite.

- Il y a, Jaseline Téhard, fit-il, que vous êtes la dernière femme vivante de toute la galaxie.

 

Comment pouvait-on et devait-on réagir à une telle révélation est une question bien délicate ? Quoi qu’il en soit, et aussi étonnant que cela puisse paraître, Jaseline fut perplexe face à la déclaration de Janders. Elle observait Naya et Janders, cherchant la moindre faille dans leurs comportements, car pour elle ce qui venait d’être dit n’avait absolument aucune consistance. Seulement les deux équipiers étaient si grave et solennel qu’elle finit par se sentir mal à l’aise.

- Vous êtes fou ! S’écria-t-elle soudainement. Ce que vous venez de dire n’a aucun sens. Jaseline fixait Naya d’un regard qui la suppliait de dire que tout cela n’était que mensonge.

- Je suis désolée, dit sincèrement Naya. Mais ce que vient de dire Janders est l’absolue vérité.

- Mais c’est impossible ! Qu’êtes-vous donc s’il n’y a plus de femme vivante ! ? Naya regarda tristement Janders. Il se tenait aussi impassible que possible derrière le canapé. Elle ne parvenait pas à répondre à Jaseline, et elle aurait pleuré si elle en avait été capable.

- Ce n’est pas une vraie femme, dit alors Janders sur un ton froid. C’est un androïde biologique. Un robot dont la plupart des éléments ne sont pas mécaniques mais biologiques. Elle a l’apparence d’une femme mais ce n’est qu’une illusion. Elle est comme les milliards d’autres que les hommes ont créés afin de ne pas mourir dans la solitude.

- Mais c’est impossible, répétait Jaseline avec des larmes plein les yeux. Janders et Naya se turent, attendant que Jaseline assimile le choc. Elle se calma assez vite, et son regard suppliant commençait déjà à se transformer en regard interrogateur. La scientifique reprenait le pas sur la femme.

- Prouvez-moi que ce que vous dites est vrai, dit-elle alors au grand étonnement de ses interlocuteurs.

- Pourquoi nous mentirions-vous ? Répliqua tout simplement Janders.

- Et comment voulez-vous que je crois une chose pareil ? Comment les milliards de femmes de la galaxie auraient-elles pu disparaître ? Et le génie génétique, à quoi sert-il ?

- Le génie génétique ? Il n’existe plus, répondit simplement Janders.

- Comment cela ? !

- Voyez-vous Jaseline, le monde à bien changé depuis votre époque. Il y a un peu près un siècle, les Garciens, un peuple très puissant, ont imposé leur dictature sur une grande parcelle de la galaxie, dont hélas la Terre et ses territoires faisaient partie. Il y a une trentaine d’années, les humains voulurent se rebeller, mais échouèrent par manque de moyens. Afin de marquer le coup, les Garciens appliquèrent ce qui fut appelé "la grande punition". Elle se résume à ceci : tout être humain de sexe féminin fut systématiquement éliminé de la galaxie. Quant aux moyens génétiques, ils furent détruis et cette science est depuis interdite aux humains. Ainsi l’humanité, tandis que les Garciens ne craignent plus aucune rébellion, n’a plus qu’à mourir suite à la plus terrible des punitions. Quant aux bio-androïdes, leur but est de nous aider à être moins seule avec notre lourd destin. Mais imaginez comment peut être terrible notre monde sans avenir, sans enfants, sans de véritables raisons de vivre.

- Cela est horrible, et l’on va aussi me tuer !

- Non, répliqua alors Naya. Les Garciens ont juré aux humains que s’ils trouvaient une femme qu’ils avaient oubliée, ils ne les empêcheraient pas de reféconder l’humanité.

- Ainsi je suis le dernier espoir de l’espèce humaine ? !

- Sans aucun doute.

 

Naya pénétra dans la salle à manger du cargo. Janders y finissait son repas.

- Comment va-t-elle ? Demandait-il.

- Elle est partie se reposer.

- Elle a plutôt bien réagi, non ?

- Je pense. Mais nous sommes tellement habitués à cette situation qu’il nous est difficile de nous mettre à sa place.

- C’est vrai. Janders semblait soucieux. Il regarda Naya assise près de lui, son regard était fixé sur le sol.

- Tu ne sembles pas être en forme ? C’était plus une affirmation qu’une question.

- Non, je dois avoir été faite trop sensible. Elle leva ses yeux, des yeux remplis d’une profonde tristesse.

- Tu ne manges pas ?

- Non, je dormirais sous perfusion.

- Tu resteras quand même pour me tenir chaud ? Janders avait totalement changé d’attitude. Auparavant neutre, s’obligeant à garder une apparence froide dans la plupart des situations, il se montrait beaucoup plus tendre dans ce rapport personnel et intime avec Naya.

- J’aimerais que tu m’autorises à dormir dans mon cocon ; J’ai subi plus de stress que je ne devrais.

- Si c’est vraiment nécessaire. Janders haussa les épaules. Au fond il se sentait incapable d’interdire quoi que ce soit à Naya.

- Je peux me retirer de suite ? Janders s’étonna de l’insistance de Naya à se retrouver seule dans son cocon de régénération. Il chercha son regard, mais ses yeux le fuyaient.

- Naya, as-tu peur de moi ? Je ne t’ai jamais fait aucun mal.

- Naya fut très surprise par la question de Janders, et pour la première fois depuis plusieurs jours, elle le regarda sincèrement dans les yeux.

- Non Janders, je sais parfaitement que tu ne me feras aucun mal. Sa voix avait retrouvé sa douceur si particulière lorsqu’elle prononça ces mots.

- Alors que crains-tu ? Naya détourna de nouveau son regard.

- J’aimerais que tu ne m’obliges pas à en parler. Janders constata qu’en moins de cinq minutes, Naya lui demandait pour la seconde fois de ne pas l’obliger à faire quelque chose. Bien sûr il le pouvait, le cerveau de Naya était conçu pour quasiment obéir au moindre de ses ordres. Mais il savait que cela lui ferait beaucoup de mal, et même si techniquement parlant Naya n’était qu’un androïde ultra perfectionné, ce qu’il ressentait pour elle l’empêchait de la blesser volontairement.

- Tu peux t’en aller, dit-il alors. Branche-toi seulement au communicateur au cas ou Jaseline aurait besoin de quelque chose.

- D’accord, et merci, dit alors Naya qui se leva aussitôt afin de quitter la pièce.

Ainsi Janders resta seul, mais il lui restait de nombreuses questions qui allaient le préoccuper pour de nombreuses heures.

 

Jaseline, qui marchait tranquillement dans les couloirs de la station, atteignit une chambre qu’elle avait provisoirement remise en fonction pour son propre usage. Durant les sept jours qui avaient suivi son réveil, cela avait été un moyen comme un autre de s’occuper, et un prétexte pour ne pas s’installer avec Janders et Naya sur le cargo. De plus cela lui donnait l’impression de vivre comme avant.

Arrivée dans sa chambre elle se dévêtit complètement, et prit une douche qu’elle fit prolonger tant elle lui était agréable. Puis finalement elle dut bien la faire cesser, occupée à s’essuyer lorsque l’avertisseur de sa porte retentit. Aussitôt elle pris une légère tunique qu’elle enfila rapidement. Elle alla ouvrir la porte, découvrant un Janders tout souriant. Il lui fit les solennités d’usage et lui demanda si tout allait bien.

- Parfaitement, dit-elle en lui faisant signe d’entrer. Janders s’exécuta, et sans aucune pudeur il se mit à regarder avec envie le corps relativement dénudé et encore humide de Jaseline. Elle avait déjà remarqué qu’il ne se comportait pas comme les hommes de son époque à certains égards. Elle se dit que cela changerait avec le retour des femmes, des vrais. Janders s’installa sur une chaise tout en continuant à regarder Jaseline.

- Avez-vous quelque chose à me demander, monsieur Holf ? Il continuait de sourire.

- Appelez-moi Janders, cela fait tout de même plusieurs jours que nous nous côtoyons.

- Soit, mais cela ne répond pas à ma question.

- Et bien voilà, fit Janders. J’aimerais faire l’amour avec vous. Jaseline en eut le souffle coupé. Elle aurait voulu être vêtue d’une large robe afin de cacher son corps.

- Cela serait aussi agréable pour vous que pour moi, continua Janders sans se démonter. N’oubliez pas que bientôt vous n’aurait plus l’occasion d’avoir de vrais rapports avec des hommes. Vous serez fécondée certes, mais artificiellement, et vous serez trop précieuse pour qu’on vous laisse faire ce que vous voulez de votre corps. Vous serez une reine certes, mais votre prison aussi dorée sera-t-elle, sera tout de même une prison. Janders n’avait pas dit cela sans but précis. Il espérait bouleverser Jaseline, et il semblait que le résultat se faisait déjà sentir. Il était évident à son expression que l’angoisse montait en elle et qu’elle ressentait instinctivement l’envie d’être près d’une autre personne. Janders se leva, et sans aucune gêne, s’approcha de Jaseline.

- Je préfère que nous évitions cela, dit alors Jaseline en s’écartant de Janders, reprenant le dessus sur ses émotions.

- Vous en êtes certaine, répliqua Janders. Il espérait encore que Jaseline s’offre à lui, bien que malgré tout son refus le troublait, non-habitué de voir une femme, aussi vraie soit-elle, ne pas répondre à ses désirs.

- Absolument, et je crois que vous feriez mieux de me laisser et de vous occuper de Naya.

- Ne vous inquiétez pas, je vais partir. Mais en ce qui concerne Naya, sachez que pour moi l’amour et le désir sont parents mais non frères. Quoi qu’il en soit sachez que je serai là lorsque vous aurez besoin de réconfort. Sur ce il quitta la chambre, laissant Jaseline dans un profond désarroi, si seule, ayant justement tant besoin de réconfort…

 

La biosphère était un endroit magnifique. Immense dôme recouvrant une surface de soixante mille mètres carrés, elle possédait un système d’éclairage recréant les conditions de la nuit et du jour avec toutes les déclinaisons naturelles. Deux petites rivières parcouraient une verdure éclatante et fournie, recouverte de centaines d’arbres d’espèces variées, ainsi que d’innombrables fleurs et plantes aux couleurs des plus attrayantes. L’on avait réellement l’impression d’être dans l’une des plus belles forêts de la terre, puisque même des animaux de diverses races vivaient dans cet Eden artificiel.

Jaseline, qui était réveillée depuis maintenant huit jours, était assise sur l’herbe, vêtue d’une délicate robe blanche qui la rendait resplendissante, les pieds nues et délicats reposants sur un délicat duvet d’herbe. Elle tenait dans ses mains une magnifique fleur bleue dont elle humait le parfum.

- Cet endroit est très agréable. Jaseline sursauta, surprise par l’arrivée furtive de Naya qui venait de prononcer ces mots.

- Je suis désolée, dit sincèrement Naya.

- Il n’y a rien de grave. Si je n’avais pas été perdue dans mes pensées, je vous aurais entendu arriver.

- Nous venons de recevoir un message de la corporation. Il confirme l’arrivée du vaisseau pour dans sept jours standards.

- Je suppose que la nouvelle doit être en train de se propager dans toute la galaxie.

- Ce serait étonnant. La corporation à plutôt intérêt à garder tout cela secret tant que... Naya hésita.

- Tant que je ne serais pas fécondée, c’est cela.

- Il est évident que c’est ce qui arrivera. Mais il faut déjà que vous soyez en sécurité, et d’ici là, la discrétion est conseillée. Ensuite, il est certain qu’un programme de fécondité en continu vous sera appliqué.

- Ce n’est pas de savoir que mon corps va servir à sauver la race humaine qui me gène. C’est surtout que j’ai beaucoup de mal à m’imaginer ce monde dans lequel je me retrouve soudainement plongé, il semble si terrifiant.

- Ne vous inquiétez pas. Naya pris la main de Jaseline dans la sienne. Vous serez traitée comme une reine.

- Ne pourriez-vous pas venir avec moi ? Naya écarquilla les yeux.

- Comment... ? Ce fut tout ce qu’elle réussit à dire.

- Quand je partirai. Vous êtes la seule personne que je connaisse en ce monde, et ces derniers jours j’ai appris à vous apprécier. Ne pourriez-vous pas m’accompagner, rester mon amie pour les années d’enfantement qui m’attendent. Jaseline était presque suppliante.

- C’est impossible, j’appartiens à Janders. Les lèvres de Naya tremblaient.

- Mais vous êtes vivante, vous n’appartenez à personne ! S’écria Jaseline, ne pouvant plus retenir le stress des derniers jours.

- Au début les androïdes étaient mal faits. Leurs corps se sont rapidement améliorés mais leurs cerveaux n’ont atteint la conscience que récemment. Cela n’est pas encore assimilé par la communauté scientifique et par les humains, qui dans leur ensemble ne sont pas préoccupés par cela. Il est donc normal qu’on nous considère encore comme des objets.

- Comment pouvez-vous dire cela ! La colère submergeait Jaseline. Je vais vous racheter, la corporation ne pourra pas me le refuser !

- Vous le pouvez Jaseline, mais ne le faites pas. Le regard de Naya était plus triste que jamais.

- Pourquoi ? !

- Parce que d’ici quatre années standards je serai morte. Le visage de Jaseline s’horrifia, tandis qu’au fond d’elle-même, Naya savait avoir menti. Les cheveux blancs qu’elle avait depuis plusieurs jours en se réveillant, et qu’elle teignait afin que Janders ne se rende compte de rien, était un signe de détérioration précoce. Ce n’était plus qu’une question de jours.

- Mais c’est horrible ! Les larmes coulaient le long des joues de Jaseline.

- Les hommes ont jugé que mourir sans compagne l’est encore plus. Seulement nous ne sommes pas parfaites, et alors que nous naissons déjà adulte, notre espérance de vie n’est que de huit ans. Jaseline continuait de pleurer en regardant Naya avec une indescriptible compassion. Naya se dit que tout cela devait ressembler à l’enfer pour Jaseline.

 

Jaseline était seule et nue dans son lit défait, pleurant malgré le plaisir qu’elle venait d’éprouver. Ce n’était ni des larmes de tristesse, ni de regret, mais c’était une façon d’exprimer la libération psychique qu’elle venait de connaître. Bien sûr elle pensait à Naya, honteuse d’une certaine manière, mais le soulagement de s’être laissé aller à ses désirs empêchait tout véritable remords.

Janders l’avait quitté aussitôt leurs ébats terminés, sans chercher à prolonger l’acte charnel d’un acte de pure tendresse. En cela il avait confirmé que seul la possession de son corps l’intéressait, que son amour était bel et bien pour la délicate Naya. Jaseline préférait qu’il en fut ainsi, car ce n’était pas par amour qu’elle avait finalement cédé à ses avances.

Elle avait résister six jours, six jours durant lesquels son moral n’avait cessé de chuter, tandis qu’elle ressentait de plus en plus le besoin que quelqu’un la prenne dans ses bras. Naya aurait pu à sa manière remplir cet office, mais il aurait fallu que Jaseline ne soit pas si bouleversée par ce qu’elle avait appris, l’amenant à éviter la douce androïde afin de ne pas être encore plus déprimée.

Dans cette situation, Janders n’avait plus qu’à attendre, et ce fut avec une fébrilité teintée d’excitation qu’elle finit par se donner à lui. Elle n’avait pas pensé que cela serait si bon. Sentir un être la toucher, l’embrasser, vivre avec lui la passion de la chair avait libéré en elle tout un ensemble de sensation dont elle avait oublié l’existence. C‘était peut être la dernière fois qu’elle éprouvait cela, c’était peut être la dernière fois que ses larmes ne signifiaient pas la tristesse.

 

Janders avait quitté Jaseline depuis cinq heures standards, la laissant dans ce qu’il supposait être une douce lassitude, tandis qu’il laissait difficilement la seule vraie femme qu’il aurait jamais l’occasion de toucher de sa vie. L’idée qu’il aurait pu la féconder l’avait incroyablement excité au cour de leur ébat. Bien sûr il avait pris ses précautions pour que cela n’arrive pas, les sanctions de la corporation auraient été très lourdes. Quoi qu’il en soit il ne regrettait rien, seulement il se disait qu’il allait trouver Naya bien fade désormais. Il s’en voulait d’avoir de telles pensées envers elle, si douce, si fragile, et il se laisserait facilement l’aimer plus si elle n’était destinée à mourir si tôt.

Il s’était mis à la chercher, et il commençait même à s’inquiéter car cela faisait plus d’une journée qu’il ne l’avait pas vue. Comme souvent dans ce genre de situation, une étrange sensation s’insinua en lui. Il espérait la retrouver au plus tôt afin d’être rassuré. Il chercha dans une grande partie de la base et finit par se retrouver devant l’entrée de la biosphère. Il ne voyait pas ce que Naya aurait pu venir y faire, mais peut être attirée par le charme de l’endroit il y pénétra.

C’était la première fois qu’il y venait, et il y avait assez longtemps qu’il n’avait vu un coin de nature pour s’en trouver émerveillé. Les odeurs de fleurs l’enivrèrent rapidement, lui faisant oublier ses soucis, et c’est presque avec insouciance qu’il se promena dans l’herbe épaisse, parmi les arbres et les quelques animaux qui n’avaient pas fui en le voyant arriver.

Mais la rêverie fit rapidement place à la réalité, une réalité aussi soudaine que cruelle. Devant lui, Naya était allongée dans une position qui n’annonçait rien de bon. De plus sa chevelure était devenue presque totalement blanche. Janders savait ce que cela signifiait, bien qu’il n’avait jamais vu une bio-androïde de cet âge en pareil état.

Il courut vers elle, se laissant tomber à ses cotés. Il la prit dans ses bras, vérifiant que son coeur battait encore. C’était le cas.

- Naya ! Naya ! Cria-t-il avec des larmes dans les yeux. Les paupières de Naya s’ouvrirent, mais ses yeux étaient devenus entièrement blancs. Sa détérioration était si avancée qu’elle était déjà devenue aveugle.

- Janders, dit-elle d’une voix extrêmement faible, mais toujours si douce.

- Oui Naya, réussit difficilement à prononcer Janders.

- Alors, Jaseline est-elle finalement devenue ta maîtresse ? Il n’y avait aucun reproche dans sa voix.

- Oh Naya ! Janders pleurait. Ne me dit pas que c’est à cause de moi que tu es comme cela.

- Non Janders, ce n’est pas ta faute, c’est celle de ceux qui m’ont faite ainsi. J’ai été fait trop aimante, trop sensible... Sa voix se mourait. Dès le moment où tu as porté le regard sur Jaseline, tu as montré tellement d’envie que je n’ai pas pu le supporter. Je suis alors entrée dans une phase de dépression qui a amené... ceci. Naya parlait de son sort avec un calme déconcertant. Plus que jamais sa bonté intérieure se ressentait. Elle n’en voulait à personne, elle était incapable d’en vouloir à qui que ce soit.

- Mais pourquoi n’as-tu rien dit ? Je t’aurais aidé, je t’aurais aimé. Janders était complètement désespéré, l’amour qu’il avait pour Naya était d’une sincérité étonnante.

- Tu ne dois pas m’aimer Janders. Regarde comme tu es déjà si triste… de me voir mourir alors que cela fait seulement quatre années que je... Elle ne put finir sa phrase, le souffle lui manquait.

- Oh Naya ! Mais qu’aurais-je fait tout ce temps sans toi. Les larmes de Janders tombaient sur le visage de Naya et coulaient sur ses joues tels ses propres larmes.

- Moi... ou une autre... Janders ne répondit rien, il venait de sentir que c’était le dernier souffle de Naya.

Il hurla...

 

Le vaisseau de la corporation était finalement arrivé. Jaseline était prête à partir, mais elle avait tenu à dire au revoir à Janders. Celui-ci, depuis la mort de Naya, ne quittait plus la biosphère où il l’avait enterré.

- Janders. Il se tenait contre un arbre, le regard dans le vide. Il fut tiré de ses pensées par l’arrivé de Jaseline.

- Oh ! Jaseline. Oui ; ainsi c’est donc pour vous l’heure de partir.

- Oui, mais je voulais vous revoir une dernière fois. Elle s’assit face à lui. Janders avait totalement changé de physionomie. C’était un homme intérieurement blessé qui se tenait face à une Jaseline gênée.

- Ne soyez pas abattu Janders. Naya n’aurait pas aimé vous voir ainsi à cause de sa mort.

- Naya était trop gentille, et le plus terrible est que c’est cela qui l’a tué. Quand je pense que c’est pour correspondre à nos fantasmes qu’on les conçoit de telle ou telle manière, sans penser aux conséquences.

- C’est vrai, et j’avoue être dégoûtée par le comportement égoïste des hommes. Ils ont oublié de réfléchir à leurs actes au moment le plus important, uniquement parce que les réponses à leurs questions auraient été trop dérangeantes. Ils se sont amusés avec la conscience tel un vulgaire jouet. Mais croyez bien que vous et les bio-androïdes ne sont pas les seuls à en pâtir. Jaseline évitait de lâcher sa colère, mais on ressentait tout de même de la rancoeur dans sa voix.

- Jamais je ne m’étais rendu compte de notre folie.

- Folie est le mot juste. L’homme une fois de plus a joué avec la vie sans en assumer les conséquences.

- Hélas.

- Mais il ne faut pas être fataliste, il est encore temps d’en faire prendre conscience à vos congénères. Jaseline se laissait emporter par son excitation en disant cela.

- Ce que vous dites est intéressant, mais je ne suis qu’un simple récupérateur, un marginal de l’espace. Mais vous Jaseline, êtes essentielle à la survie de l’humanité. Quoi que fasse la corporation vous deviendrez une légende, telle la vierge des récits ancestraux. Vous avez de nombreuses années devant vous. Préparez autant que possible vos enfants à ouvrir une autre voie que celle qu’empreinte l’humanité aujourd’hui.

- Je ne pourrais jamais ! Jaseline semblait effrayée par l’ampleur de ce qui semblait peser sur ses épaules.

- Si, car ils ne pourront rien vous refuser à cause de cela. Il désigna le ventre de Jaseline du doigt.

- J’essaierai, dit-elle après quelques secondes de réflexion. Pour vous et surtout pour Naya.

- Non, pour l’humanité, dit alors Janders avec quelque chose dans le regard qui fit peur à Jaseline. Puis réfléchissant à ce que venait de dire Janders, elle se leva et se dirigea vers l’entrée de la biosphère.

Elle pénétra dans le corridor, lançant un dernier regard à Janders avant de disparaître à une intersection. Janders se leva à son tour, lui aussi avait quelque chose à faire.

 

 

Texte © 2002 : SEF.


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