Lune Rouge

Face au mythe

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Face au mythe

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Voici, tels qu’ils m’ont été demandés, les extraits du journal de Paul Karion en rapport avec l’affaire sur laquelle nous travaillons actuellement. J’ai pensé qu’il était également nécessaire d’y ajouter ce qui semble être la dernière trace directe de sa personne, c’est à dire l’article du Parisien daté du 3 novembre 1956.

Concernant le contenu du journal de Paul Karion, je vous laisse libre d’apprécier la qualité de certains renseignements.

 

1er octobre 1956.

 

10 heures 30. Je souffre de prendre la plume pour écrire une aussi mauvaise nouvelle dans mon journal, mais je me vois dans l’obligation de mentionner qu’aujourd’hui, j’ai appris la mort de mon meilleur ami, Gérard Mathieu. Il apparaît qu’il se soit fait bêtement faucher par une voiture, alors qu’il traversait une rue très fréquentée du treizième arrondissement.

J’ai encore peine à croire que cela soit vrai, que celui avec qui j’ai vécu les durs moments de la guerre n’est plus là, et que jamais plus nous ne pourrons discuter de longues nuits ensemble. Jamais plus nous ne parlerons de nos souvenirs si précieux, bons ou mauvais, ni de littérature comme il aimait tant. Quand je pense que ça arrive au moment où ses propres romans se vendent plus que jamais, cela me rend vraiment amer.

Je suis très abattu. Cela va durer quelques jours, puis je me plongerai dans le travail afin de me changer les idées, trop morbides pour le moment. J’ai déjà reçu le soutien de quelques amis, c’est agréable. Malgré cela, je redoute beaucoup la solitude qui est la mienne depuis qu’Edith m’a quitté, et que je vais retrouver ce soir.

 

15 heures 15. Je n’ai pas pu m’empêcher de téléphoner à mon collègue chargé de l’arrondissement où l’accident a eu lieu. Il est vrai que cela ne changera rien, mais je ne cesse d’y penser. J’ai certainement l’illusion que ça n’a pas déjà eu lieu, que je peux encore faire quelque chose. Selon le commissaire Verne, les témoignages sont assez précis pour que la voiture puisse être rapidement retrouvée. Son conducteur est dans un sale pétrin. L’imbécile aurait mieux fait de ne pas s’enfuir, surtout que les témoins s’accordent pour dire qu’il roulait trop vite. Quand on commet une faute, aussi grave soit-elle, il faut néanmoins avoir le courage d’assumer.

 

23 heures 20. J’ai relu mes journaux personnels datant de la deuxième guerre mondiale. Cela me déprime encore plus, car avec la mort de Gérard, j’ai vraiment l’impression que c’est une partie de moi-même qui a disparue.

J’ai revécu la mobilisation générale, notre rencontre dans un régiment d’infanterie, puis la grande débâcle et notre emprisonnement dans un camp allemand. Ce fut une époque terrible où nous maudissions Hitler et son armée invincible. Mais c’était aussi le genre de situation qui transforme deux inconnus en deux frères.

Heureusement l’évasion ne tarda pas, et nous fûmes de ceux qui rejoignirent l’Afrique et la nouvelle armée, avant de repartir à la conquête de l’Europe sous les ordres du général Leclerc. Le plus dur nous attendait alors. Mais la victoire et la paix succédèrent aux peines et à la guerre, et après un périple qui nous avait marqués pour la vie, nous pûmes enfin reprendre une existence normale, en tout cas en avions-nous l’illusion.

Gérard et moi avions étés fier de participer à la libération de la France, et le retour dans nos familles n’en avait que plus de valeur. Malgré les deuils qui empêchaient la joie d’être totale, nous étions heureux que tout cela soit enfin fini.

Rapidement, je passai le concours d’inspecteur de police, accompagné pour me soutenir d’un Gérard qui écrivait alors son premier roman. Puis il y eut la fête pour célébrer ma réussite, et c’est d’ailleurs ce soir là que j’ai rencontré Edith. Double victoire en somme, en tous cas à l’époque.

Ayant donc été reçu, il me fallait habiter Paris afin de suivre les cours de l’école de police, et Gérard, qui depuis toujours habitait la Capitale, me proposa de vivre avec lui dans son studio. J’acceptai car ce n’était que provisoire, et ainsi cela fut une occasion de plus de partager nos vies. C’est d’ailleurs à cette époque qu’il commença à s’intéresser à d’étranges livres pour lesquels je n’ai jamais eu qu’aversion.

Je me souviens encore très bien de la colère, stupide je l’avoue aujourd’hui, que j’eus à cause d’un de ces livres. Il travaillait en effet sur la traduction d’un manuscrit allemand, ce qui en soit n’avait rien de particulier. Mais lorsque je compris que ce livre parlait de mythes dont s’étaient entre autres inspirés les nazis pour leurs théories ariennes, je me suis emporté. Cela peut sembler exagéré aujourd’hui, mais à l’époque les plaies de la guerre étaient encore très vives. J’avais tout simplement pris trop au sérieux un vieux grimoire, qui n’était qu’un instrument de travail pour Gérard. Il m’en lut d’ailleurs quelques passages à l’occasion, et je dus admettre que le rapport avec le nazisme était indirect, que c’était plus une histoire d’interprétation qu’autre chose. Malgré tout, les récits qu’il me lut me semblaient bien étranges, et plutôt susceptible de perturber un esprit sain.

Mais cela est du passé à présent, comme sa passion pour l’étrange. Il n’en restera plus que ses propres récits fantastiques, où des créatures de toutes sortes semblent prêtes à surgir à tout moment.

Je déprime à l’idée de devoir annoncer sa mort à tous nos amis anglo-saxons de la libération, tous ceux avec qui nous sommes restés en contact. Si seulement il avait raison lorsqu’il disait que le sommeil presque éternel n’était pas la mort, ou quelque chose de ce genre.

 

7octobre 1956.

 

15 heures. J’ai assisté ce matin à l’ouverture du testament de Gérard. Avec moi se trouvaient sa sœur et sa mère, son père étant mort durant la guerre. La sœur de Gérard est un peu plus jeune que lui, elle a 37 ans si je me souviens bien. Bien que très attristée par la mort de son frère, elle n’en garde pas moins une certaine beauté et une certaine élégance. Quant à sa mère, à peine âgée de 60 ans, les malheurs de la vie et ce nouveau drame l’ont déjà transformé en une personne grabataire. Elles étaient au moins heureuses de me voir. J’ai toujours entretenu avec elles les meilleures relations, même si hélas je ne les vois presque plus.

Devant nous se tenait le notaire, maître Renalte, homme intègre et consciencieux. Après avoir présenté ses condoléances et mentionné certaines lois concernant les legs, il ouvrit le testament et en fit la lecture à haute voix.

En toute logique, tous ses biens matériels, son argent et les droits de ses livres, doivent être partagés entre sa sœur et sa mère, ainsi que quelques autres membres de sa famille et proches amis. Evidemment, je suis parmi eux le plus privilégié, bien que cela me gène plus qu’autre chose. Quoi qu’il en soit j’hérite d’une somme d’argent assez conséquente, et de quelques objets qu’il savait avoir une certaine valeur pour moi. De plus, bien que cela m’étonne, il me lègue tous ses manuscrits et travaux écrits, ainsi que quasiment tous ce qui peut avoir un lien avec les mythologies qu’il étudiait. Le tout est parfaitement répertorié sur une liste qui était régulièrement mise à jour. Entendre ceci m’étonna assez. Cela semble beaucoup d’attention pour un homme à la quarantaine bien conservé, qui n’avait pas de raison d’attendre la mort. Mais ceci n’est rien comparé à ma réaction lorsque j’appris la suite. Parmi les destinataires de ses biens se trouve Mary Kramer, une américaine. Cette femme correspondrait avec Gérard depuis dix ans, ce dont je n’ai jamais entendu mot. D’ailleurs je ne lui ai jamais connu de relation durable, même d’amitié, avec les femmes. Quoi qu’il en soit, Gérard lui lègue certains de ses manuscrits, livres et documents, et par le biais de son testament, il me demande de les lui apporter personnellement. De plus, il m’est allégué une somme d’argent censée couvrir tous mes frais, et j’ai l’assurance que je serai nourri et logé chez cette femme durant mon séjour.

Il est évident que je vais faire ce que me demande Gérard, mais je suis très perplexe et très impatient d’en savoir plus. J’ai d’ailleurs demandé au notaire si Gérard faisait mention de journaux personnels récents, ce qui aurait été une source d’information primordiale. Mais ceux dont il a connaissance ne vont pas au-delà de 1946, ce qui correspond à ce que je pensais.

 

 

19 heures 15. Je viens de recevoir un appel d’un de mes collègues. La voiture qui a fauché Gérard vient seulement d’être retrouvée dans un bois, à cent cinquante kilomètres de Paris.

Apparemment, c’est une voiture volée récemment chez un concessionnaire. Comme on peut s’y attendre dans ce genre de situation, le conducteur a fait en sorte de ne laisser aucune trace compromettante. Je trouve cela suspect, c’est trop parfait pour être normal. Je pense peut-être cela car c’est de la mort d’un ami qu’il s’agit, mais il y a vraiment quelque chose d’étrange dans cette histoire. De toute manière, l’enquête n’est pas terminée, hélas ou heureusement, j’avoue ne plus savoir.

Sinon, demain je dois me rendre chez Gérard afin de récupérer ce qu’il me lègue, ainsi que ce qui est destiné à l’Américaine. Bien qu’il ne s’agisse pas de journaux personnels, je peux toujours trouver des éléments qui me permettront d’en savoir plus sur les activités de Gérard ces derniers temps. Sans parler de cette correspondante dont il ne m’a jamais rien dit, alors que je croyais si bien le connaître.

Afin de pouvoir consacrer du temps à ceci, j’ai décidé de prendre quelques jours de repos. De toute façon, je n’arrive pas à me concentrer à mon travail, mes pensées vont continuellement vers Gérard.

 

9 Octobre 1956.

 

J’ai ramené chez moi tout ce qui était mentionné dans la liste. J’ai passé une bonne partie de la nuit à lire les manuscrits de Gérard, ainsi qu’une partie de sa correspondance avec Mary Kramer.

J’ai retrouvé l’étrange livre allemand responsable de mon ancienne colère, l’Unaussprechlichen Kulten de Von Junzt, ainsi que ce qui semble être sa traduction intégrale faite par Gérard. J’ai lu certains passages, et c’est de la vraie démence. On y parle d’un culte blasphématoire, d’une mythologie et d’une croyance dont jamais je n’avais soupçonné l’existence. Il est évident que c’est de ce livre que Gérard tirait l’inspiration de ses propres récits, parsemés de créatures originaires d’autres mondes. On y parle aussi d’une sorte de sorcellerie, qui dans la pratique serait l’application d’un pseudo langage mathématique dont les termes me sont totalement inconnus.

Mais cela n’est pas terrible en soit, ce qui l’est, c’est que dans leurs lettres Gérard et l’Américaine parlent de cela comme de faits réels. Il parle de ce livre comme d’un précieux trésor contenant les secrets du monde. Il parle de notre monde comme d’un monde d’illusion et de ténèbres. De plus, ce livre ne semble pas le seul du genre. Tous les deux font allusion à des écrits tel que De Vermis Mysteriis, le Livre d’Eibon ou encore un autre qui semble être le plus important ; Le Necronomicon.

J’ai téléphoné ce matin à un ami bibliophile afin d’en savoir plus. Il ne connaissait pas ces livres, mais m’a donné le numéro de quelqu’un susceptible de m’aider. Je l’ai appelé aussitôt. Hélas il n’a pas voulut me dire ce qu’il savait, il n’a fait que me mettre en garde contre de telles lectures si je ne voulais pas qu’il m’arrive malheur.

Je ne suis ni superstitieux ni facilement impressionnable, la guerre et mon métier y sont pour beaucoup. Mais après les événements des derniers jours, et une nuit d’étrange lecture, je ne suis pas resté insensible aux paroles de cet homme.

J’en viens à me demander si Gérard n’a pas fait parti d’une secte ou quelque chose du genre. Après tout, les créatures dont il parle ressemblent à des dieux, aussi étranges et malsains seraient-ils. Mais d’un autre point de vue, ils ne font jamais allusions à aucune sorte d’adoration. Ils semblent croire en leur existence, les craindre, voir les respecter. Mais jamais ils ne les vénèrent. Par contre d’autres semblent le faire. En tout cas c’est ce qu’il transparaît dans leur correspondance.

Malgré tout, ces créatures sont bien celles que l’on retrouve dans ses récits, qui désormais prennent un nouveau sens pour moi.

Maintenant, la question qui se pose est de savoir si contrairement aux apparences, Gérard possédait toute sa santé mentale. J’ai peine à douter de cela. De plus, il ne faut pas oublier que Gérard est mort dans des circonstances moins banales que présupposées, or ce n’est certainement pas son imagination qui en est la cause. Bien sûr, je ne prétends pas que ce dont parle Gérard est vrai. Mais si on prend tout cela à un autre degré, ça veut peut être tout simplement dire qu’il avait mis la main sur quelque chose que d’autres préfèrent garder secret. Evidemment, tout cela n’est que spéculation, mais il faut bien apporter une réponse à l’irrationnel dans lequel je me trouve plongé.

J’espère que l’enquête avancera rapidement. Je connais la personne qui en a la charge, et je peux avoir confiance en son professionnalisme. Quant à moi, il ne me reste plus qu’à me rendre à New York où j’espère en apprendre plus. D’après les lettres, cette Mary Kramer maîtrise très bien le français. Cela facilitera nos relations, mon anglais parlé ayant rouillé suite à de trop longues années sans servir. Je dois lui remettre entre autres le livre allemand, un grand nombre des autres manuscrits de Gérard, ainsi que toute leur correspondance. Je lui ai écrit aussitôt que j’ai appris le contenu du testament. Je partirai dès que j’aurai de ses nouvelles.

 

 

14 octobre 1956

 

11 heures 15. J’ai reçu ce matin le télégramme suivant : Triste pour Gérard. Vous attends avec impatience. Tout est prêt pour vous recevoir. Attention à vous.

Je prends l’avion demain matin pour New York. J’ai envoyé un télégramme pour prévenir de mon heure d’arrivée.

J’emmène peu d’affaires. Je ne compte pas rester plus d’une semaine, ça n’a déjà pas été facile d’obtenir une rallonge de congé.

Par précaution, j’ai écrit à un ami américain il y a de cela plusieurs jours, afin qu’il me garde une arme au chaud pour mon arrivé. Je suis plutôt inquiet depuis qu’un corps décapité a été découvert dans le bois où fut retrouvée la voiture.

 

16 Octobre 1956

 

Je me trouve enfin chez Mary Kramer. C’est une assez jolie femme qui tient bien ses 37 ans, et qui malgré sa petite taille en impose grâce à une forte personnalité. Elle possède une magnifique chevelure rousse, si l’on ne tient pas compte des cheveux gris qu’on distingue parfois tels des hôtes inapropriés. Quant à ses yeux, ce sont deux superbes perles vertes cherchant perpétuellement autour d’elle des choses qui me sont hélas inconnues.

J’ai remarqué qu’elle est très nerveuse. Elle possède quelques tics et manies, comme le fait de toujours toucher les multiples bagues qui ornent ses doigts. Cette femme a peur, c’est évident, je l’ai constaté dès que je l’ai découverte à l’aéroport.

Apparemment, Gérard lui avait envoyé une photo de ma personne car, à peine étais-je descendu de l’avion, qu’elle vint vers moi. Alors, dans un français assez correct, elle me demanda si j’étais bien Paul Karion, ce à quoi je répondis bien sûr par l’affirmatif. A peine nous disions-nous les amabilités d’usages, que je me rendais compte que, malgré une certaine assurance extérieure, le fond de son âme était en proie a l’anxiété.

Après lui avoir demandé si je pouvais rapidement voir un ami New Yorkais, ce qu’elle accepta sans aucune réticence, nous nous rendîmes à sa voiture garée devant l’aéroport.

Il nous fallut une heure pour nous faufiler à travers la population et atteindre la maison de Jeremy H. Brown, ancien caporal de la troisième armée de Patton.

J’ai rencontré Jeremy alors que nos deux régiments de blindés, qui marchaient vers le nid d’aigle, avaient décidé de passer la nuit autour du même village. Nous nous revîmes trois jours plus tard dans des conditions assez similaires. Mais cette fois, la soirée se termina en une superbe beuverie à laquelle participa entre autres Gérard. Ce soir là Jeremy et moi décidâmes de rester en contact, ce que nous fîmes.

Je l’ai reconnu aussitôt sorti de la voiture. Il était dans sa cour, et malgré une belle brioche et quelques rides en plus, il était toujours le gaillard souriant de mon souvenir.

Nos retrouvailles ont été chaleureuses, et malgré ma promesse à Mary de ne pas rester longtemps, nous avons dû accepter son invitation à boire un verre de champagne.

Après nous avoir présenté sa famille, il commença à ressasser des souvenirs de la guerre, ce qui évidemment dura un certain temps. Bien sûr, je n’étais pas en reste et suis en partie responsable du retard que nous avons pris.

Puis finalement vint le moment de partir. Voyant qu’il n’était pas certains de ce qu’il devait faire, je lui dis qu’il pouvait me donner ce qu’il avait pour moi en présence de la dame. Il partit dans sa cuisine, et revint rapidement en tenant à la main un Smith et Wesson de calibre 45, ainsi que deux barillets pleins et une boîte de vingt cartouches. Comme je m’y attendais, Mary eut une réaction de stupeur, quoi que modérée, en voyant tout cet arsenal déposé sur la table basse devant nous. J’ai pris la décision de jouer carte sur table lors de mon long trajet en avion, l’avenir me dira si j’ai raison d’agir ainsi.

Alors que j’examinais attentivement le matériel, Jeremy eut l’ironie de me demander si cela suffisait, et c’est avec un grand sourire que je lui ai répondu que j’aurais préféré un fusil mitrailleur, mais que cela irait tout de même.

Puis nous sommes finalement partis, et à peine étions-nous dans la voiture que Mary m’a demandé pourquoi je prenais une arme avec moi. J’ai préféré rester flou dans ma réponse, quoi que lorsque j’ai dit que j’avais, au vu des éléments en ma possession, des raisons d’être inquiet, je n’ai qu’à peine déformé ce que je ressens réellement.

Puis après un assez long trajet à travers l’agglomération turbulente de New York, nous sommes enfin arrivés chez Mary. Son appartement se trouve dans un immeuble typiquement américain de 30 étages. L’endroit est assez joli, moderne et confortable, mais c’est plutôt froid pour quelqu’un d’habitué à l’architecture du vieux Paris. Heureusement Mary a plutôt bon goût. L’intérieur de son appartement est bien décoré, quoi que le tout reste très sobre.

Concernant mon hébergement, je me vois octroyé une chambre dont elle n’a pas l’utilité. Il est vrai que la promiscuité sera de mise, et qu’il va falloir régler l’utilisation de la salle de bain. Heureusement, il semble qu’elle ne possède pas cette pudeur typiquement américaine qui aurait pu facilement envenimer la situation.

Elle m’a d’ailleurs expliqué qu’officiellement, je suis un cousin français venu ici pour affaire de famille. Ceci à cause du scandale que cela causerait dans l’immeuble, si l’on venait à savoir qu’elle héberge un homme sans lien de parenté. Il semble qu’elle a jugé que la simple vérité n’aurait pas suffit, ce qui laisse imaginer la mentalité des lieux.

J’ai appris qu’elle exerce la profession d’infirmière privée, ce qui lui permet d’organiser son temps libre. En contrepartie, elle doit par moment travailler deux fois plus pour ne pas perdre d’argent.

Je n’ai pas encore eu l’occasion d’entamer une véritable discussion sur ses relations avec Gérard, il était déjà tard lorsque nous sommes arrivés chez elle. Après un sympathique repas, elle est partie se coucher sans se laisser aller au moindre bavardage. La seule chose qui a pour l’instant attisé ma curiosité, est une petite pièce où sont empilés des tas de livres et manuscrit en tout genre.

J’ai jusqu’au 26 octobre pour en apprendre le maximum sur leur étrange correspondance. J’espère sincèrement que tout va enfin redevenir logique.

 

 

17 Octobre 1956.

 

Enfin, je sais les grandes lignes de l’histoire ! Cela ne signifie pas forcément que j’y crois, mais le fait que Gérard y ait cru, et que Mary et beaucoup d’autres y croient, suffit pour rendre tout ceci palpitant.

J’ai décidé de tout retranscrire dans mon journal, car même si tout cela n’est qu’aberration, la sincérité de Mary me touche et me pousse à vouloir en savoir plus.

J’ai en tout cas découvert qu’elle souffrait beaucoup de garder tout cela pour elle. Il semble que c’est presque une vie de paria. Elle m’a juré que bientôt j’aurai la preuve de ce dont elle parle. Je ne sais si je dois être enthousiasmé ou terrorisé.

La journée a pourtant commencé de manière assez banale. Je me suis levé tard, au alentour de dix heures, complètement terrassé par le décalage horaire. Mary n’était pas là. Elle avait laissé un mot expliquant qu’elle était partie voir quelques clients, mais qu’elle serait de retour avant midi. Elle indiquait également que je ne devais pas hésiter à me servir si j’avais faim.

Après une toilette en profondeur, j’ai effectivement pris un petit déjeuner, mais très léger, surtout en comparaison de ce que mange normalement les Anglo-saxons au breakfast.

Je passais la matinée à lire et à écouter la radio, puis vers 12 heures 30, Mary fut de retour. Malgré mes protestations polies elle insista pour me faire un repas français. Sans aucune méchanceté, je dois dire que toute la meilleure volonté du monde ne suffit pas à remplacer le savoir-faire d’une mère de famille française. Mais bon, c’était tout de même comestible.

Etant malgré tout rassasié, je décidai qu’il était temps de passer aux choses sérieuses. Je lui ai demandé clairement quelle était donc cette étrange mythologie dont elle et Gérard ne cessaient de faire allusion dans leurs lettres, et quel rapport cela pouvait éventuellement avoir avec sa mort.

Aussitôt, elle me répondit qu’elle acceptait de tout m’expliquer, non sans manipuler plus que jamais ses multiples bagues. Ses yeux reflétaient un profond trouble intérieur. " Voyez-vous, dit-elle alors avec un affreux accent américain. Il y a des années, durant la guerre, j’ai été témoin de quelque chose. "

- De quoi ? ai-je alors demandé, ma curiosité attisée. Elle m’a répondu que j’allai le savoir, et elle s’est levée pour se rendre dans la petite pièce que j’ai déjà mentionnée. Elle en est rapidement sortie en tenant un petit tas de feuilles manuscrites qu’elle me tendit de ses mains tremblantes.

- Là dedans est relaté tout ce qui m’est arrivé. Je l’ai écrit il y a longtemps pour me soulager l’esprit. Lisez-le, ne me croyez pas si vous voulez, moquez-vous en si cela vous fait plaisir, mais c’est la raison pour laquelle je m’intéresse à ce que vous appelez cette étrange mythologie. Et effectivement, tout ceci a un rapport avec la mort de Gérard.

Enfin, l’intrigue se dénouait, et avide de savoir, je pris le manuscrit de ses mains. Je partis m’installer sur l’un des fauteuils du salon afin de pouvoir lire confortablement. Mary s’installa face à moi, nerveuse et impatiente de savoir ce que je penserai d’elle après avoir lu son précieux manuscrit.

Je tiens en ce moment le manuscrit entre les mains. Il est écrit en anglais, mais je n’ai pas eu de difficulté à le comprendre. Toutefois, je vais le retranscrire en français dans mon journal car je suis certain que cela me servira.

 

 

" Je m’appelle Mary Kramer, née dans l’Ohio et infirmière de mon métier. Durant la seconde guerre mondiale, alors que j’avais 22 ans, je m’engageais dans le service médical de la marine en tant qu’aide soignante. Rapidement, je fus assignée à bord de la frégate anti sous-marin : The Lancer. J’étais au service du docteur Smith, un homme sympathique quoi qu’austère au premier abord. Quoi qu’il en soit, cela faisait presque deux ans que nous parcourions les mers, non sans quelques périples, lorsque se produisit l’événement.

C’était au mois d’octobre 1944, cela faisait trois mois que nous avions quitté le port de Portsmouth en Angleterre. Je dois dire que malgré mes quelques années en mers, je n’ai jamais rien compris à la navigation et que je reste incapable de préciser l’endroit où nous naviguions. Je peux seulement dire que nous étions dans l’océan Pacifique, loin de toute côte et ayant dépassé l’équateur. Lors de recherches ultérieures, j’ai déterminé que nous devions être à une latitude d’environ 3’’50’ sud et à une longitude d’environ 147’’ ouest. Evidemment, il ne faut pas prendre ces données pour acquises, mais je pense que le rayon maximum où nous nous trouvions par rapport à cet endroit, doit être de 200 miles (322 kilomètres).

Cette mission n’avait pas de raison d’être différente. Je m’occupai de mon travail sans perturber celui des autres, plus soucieuse de redonner du moral aux marins déprimés qu’à soigner des plaies.

C’est le 10 mai que mon monde fut chamboulé, juste après que nous ayons essuyé une longue tempête. Je me souviens très bien que je traversais le pont lorsque le capitaine me bouscula. Il s’excusa rapidement et rejoignit prestement la passerelle. Le branle-bas de combat sonna à ce moment là.

Je rejoignais alors mon poste et attendis nerveusement la suite des événements. Durant trois heures, le docteur et moi écoutions les bruits des canons qui annonçaient la prise en chasse d’un sous-marin par la frégate, en espérant que ce ne soit pas le contraire.

Puis finalement, la porte de l’infirmerie s’ouvrit brutalement, nous faisant sursauter le docteur et moi. C’était le second, qui après s’être excusé de nous avoir fait peur, nous demanda de venir sur le pont. Il nous fit comprendre que c’était urgent sans toutefois fournir d’explication.

Dehors, nous pûmes alors constater que quasiment tout l’équipage accourait vers la partie tribord du bateau, ceci afin de regarder quelque chose en mer qu’ils nous cachaient par leur masse.

Le second nous fraya alors un chemin afin que nous puissions rejoindre le capitaine, et lorsque ce fut fait, nous pûmes voir la raison de tant d’excitation. A environ deux cents mètres de la frégate, dans une mer bleue et calme, était émergé et totalement immobile un sous-marin japonais. J’allais faire retentir un cri de surprise, lorsque j’eus le souffle coupé en découvrant les trois cadavres qui gisaient sur la coque du navire.

Après m’être remise de mon léger choc, je constatais que le capitaine et le docteur tergiversaient sur ce qui avait put arriver à ce sous-marin. Je compris également qu’il n’avait rien à voir avec celui que la frégate avait pris en chasse, et qui désormais devait être loin.

A ce moment je découvris qu’un quatrième homme, ou plutôt ce qu’il en restait, dépassait de l’écoutille, le corps complètement tordu.

Le capitaine annonça qu’une équipe allait se rendre à bord du sous-marin. Evidemment, le docteur et moi-même devions les accompagner au cas ou l’on aurait besoin de nos services. Ainsi, après qu’une équipe restreinte fut constituée, nous embarquions à bord d’une chaloupe qui nous emmena lentement jusqu’à l’objet convoité.

A peine avions nous touché le navire, que des hommes armés allèrent chercher les cadavres qui se trouvaient sur la coque, afin de les regrouper à l’arrière de la partie émergée. Puis, tandis que nous débarquions, d’autres hommes partirent vers l’écoutille afin d’inspecter les lieux. Le capitaine les rejoignit, et après qu’ils aient échangé quelques mots, deux hommes descendirent dans le bâtiment. Pendant ce temps le docteur commença à examiner les premiers cadavres. Ceux-ci avaient le corps lacéré de multiples traînés, qui semblaient être le résultat de l’attaque d’un fauve, alors que nous étions à des milles de toute côte. Etant donné la rigidité des cadavres, le docteur estima qu’ils devaient être morts depuis trois heures, soit juste avant que le soleil ne se lève. A ce moment, le capitaine nous fit signe de le rejoindre.

" D’après les gars, ce qu’on va voir en bas n’est pas joli, j’espère que vous avez tous le cœur bien accroché, dit-il alors à tous ceux présent autour de lui, alors que je prenais surtout la remarque pour moi ". Puis finalement, nous descendîmes dans les entrailles du monstre d’acier.

A peine avions-nous pénétré dans le vaisseau que l’odeur de la mort nous assaillit. Quant au spectacle, il était à la hauteur des promesses du capitaine. De la chair humaine était éparpillée sur les parois, les instruments ayant disparu sous le sang séché, tandis qu’à nos pieds se trouvaient éparpillés des morceaux de cadavres mélangés les uns aux autres. Je dois dire que je n’avais jamais, malgré la guerre et mon métier, vu une telle horreur, et qu’il s’en est fallut de peu que je ne m’évanouisse. J’étais d’ailleurs si frénétiquement accrochée au bras du docteur qu’il dut m’en faire la remarque. Toutefois il me laissa le tenir, signe que lui non plus n’était pas à son aise dans ce charnier.

Heureusement l’un des marins s’évanouit, et je dus donc m’occuper de lui, ce qui me permis de penser à autre chose. Bien sûr, j’entendais et voyais toujours en partie ce qui se passait. Mais je n’eus pas, pour mon plus grand soulagement, à m’enfoncer dans les entrailles du navire.

Au bout de quelques minutes, j’entendis un horrible cri d’effroi qui me glaça le sang. Le cri fut suivi de bruits divers et de voix qui semblaient appeler au calme. Un garde qui était resté avec moi ne semblait plus savoir que faire, et ce fut moi-même qui l’incita à aller voir ce qui pouvait bien ce passer. Non que cela me plaisait d’être seul avec un marin à peine conscient, mais rester dans l’ignorance était bien pire.

Finalement le marin revint accompagné d’un sous-officier, le visage blême et apparemment choqué. Il m’indiqua, les lèvres tremblantes, que nous allions retourner à bord du Lancer. Je demandai alors ce qui c’était passé, et le sous-officier, aussi pâle qu’un mort, me dit que j’avais de la chance de ne pas le savoir. Puis il remonta à l’air libre afin de se sentir mieux.

Rapidement le reste de la troupe revint, tous plus hagard les uns que les autres. Le docteur vint alors vers moi et me fit comprendre de rester muette pour le moment, et bien que cela me rendait encore plus curieuse, je ne posais plus de question et nous repartimes tous sans exception à la frégate.

Je passai les heures qui suivirent seule à l’infirmerie, le docteur s’entretenant avec les officiers du navire. Quant à l’équipage, il s’impatientait d’en savoir plus sur le sous-marin.

Bien sûr l’ordre avait été donné que rien ne soit dit sur ce qui avait été vu, et il semble qu’il fut respecté. Seulement, il avait suffit de voir les mines arborées par les hommes revenus du sous-marin pour s’imaginer le pire, ce qui dans ce cas était tout à fait justifié. Evidemment, cela n’était pas bon pour le moral des hommes.

Il fallut attendre que le soir tombe pour que le docteur me rejoigne. Il m’annonça alors que nous allions pratiquer une autopsie d’ici quelques heures. Il m’expliqua que le capitaine avait décidé d’attendre la nuit, pour envoyer des hommes chercher un cadavre particulier à bord du submersible. Je me doutai que cela devait avoir un rapport avec ce qu’ils avaient trouvé, mais par peur d’apprendre quelque chose qui me terrifierait, je ne m’aventurais pas à essayer d’en savoir plus.

Forcément la nuit finit par tomber, et au bout d’une angoissante attente la porte de l’infirmerie s’ouvrit, découvrant le capitaine suivit de trois hommes dont deux tenait une civière occupée par un corps recouvert d’un drap bleu.

A cet instant, je me rendis compte que l’état psychologique dans lequel je me trouvais, rendait insupportable l’idée de devoir assister à la dissection d’un corps, et bien que des nausées me haussèrent le cœur, je dus faire face et garder le contrôle de ma personne.

Aidé par un médicament que je venais d’absorber, j’essayai tant bien que mal de me remettre en condition, ce qui fut plus que compromis par ce que je constatais alors. En effet, je me rendis compte que contrairement à ma première impression, la forme sous le drap était plus que singulière. Bien que la forme moulée avait une morphologie proche de l’humain, l’étrange aspect de son thorax et de ses pieds ne pouvait pas appartenir à une personne normalement constituée. Il est vrai que j’aurais put être face à une de ces aberrations de la nature, un de ces monstres de foire pourtant née d’hommes et de femmes sains, des êtres méprisés du destin, mais au fond de moi j’étais persuadé qu’il n’en était rien.

Le capitaine me sortit alors de mes pensées malsaines en me demandant de me préparer, et j’allais passer ma blouse et prendre les instruments tandis que lui-même se mettait en condition.

Pendant ce temps les marins installèrent le corps sur la table d’opération, toujours recouvert du drap qui d’ailleurs était taché de sang. Finalement le docteur et moi furent prêts, et nous nous installions autour du corps alors que le capitaine donna l’ordre à ses marins de tenir la garde devant l’infirmerie. Puis à ma grande surprise il s’adressa à moi.

- Mademoiselle Kramer, avant que vous n’assistiez à cette autopsie, je tiens à vous signaler qu’en aucune manière vous ne devrez rapporter ce que vous aurez vu, si ce n’est à l’armée elle-même, bien entendu. Je dois vous préciser que cela est des plus sérieux et que des représailles judiciaires et extrajudiciaires auront lieu envers celui qui pourrait oublier un tel avertissement.

- Mon capitaine, soyez sûr que je ne tiens ni à desservir mon pays, ni à m’amener des ennuis, dis-je alors à moitié tremblante, sachant très bien que le capitaine ne disait pas cela sans une bonne raison, surtout avec un visage aussi grave.

Puis le capitaine regarda le docteur, et alors celui-ci retira le drap recouvrant la chose. Je poussais un cri, bref, mais qui témoignait de l’horreur que je ressentais pour la créature qui gisait face à moi, et qui heureusement était belle et bien morte.

Ainsi, bien que d’abord tétanisée, l’absence de danger apparent me permis de passer le cap de la peur primaire, et de fil en aiguille j’acceptais la réalité de ce qui était devant moi, et qui pourtant n’était pas censé exister. Puis, aussi étrange que cela puisse paraître, c’est avec un début de curiosité que je commençai à l’observer.

Je constatais que seule sa forme générale était apparentée à celle de l’homme. C’est à dire qu’il possédait un tronc avec quatre membres, des pieds et des mains ainsi qu’une tête portée sur un cou. Il était apparemment fait pour la station debout, alors que pourtant son corps semblait être conçu pour vivre dans l’eau. Il était recouvert d’écailles, tandis que ses mains et ses pieds difformes étaient palmés et munis d’horribles griffes. Son tronc était quant à lui étroit et particulièrement saillant dans la position allongée. Le visage était tout aussi particulier, long et ovoïde. Ses protubérances étaient beaucoup moins accentuées que chez un humain, bien qu’il semblait posséder les mêmes caractéristiques de base.

D’abord ceci me rassura, mais rapidement je me rendis compte que cela n’avait pas de sens, qu’il n’y avait pas de raison pour qu’un être aquatique ressemble autant à un humain, ou qu’un humain ressemble tant à un poisson. Aberration de la nature, évolution parallèle ou fruit d’une expérience, je n’en savais rien. Je peux seulement dire que cela me perturbait beaucoup.

Soudain l’on frappa à la porte, ce qui me fit sursauter. Le capitaine se chargea d’aller voir de quoi il s’agissait. Il prit soin de sortir de l’infirmerie afin qu’on ne voit pas ce qu’il s’y passait, et au bout de quelques secondes, il revint avec un appareil photographique entre les mains. Sans perdre de temps, il pris de nombreuses photographies de la créature, et recommença à divers moment de notre travail de dissection.

L’autopsie commença donc, et pendant près de six heures, le docteur transforma un cadavre entier en un amas d’organes, de muscles, d’os et de viscères qu’il pris bien soin de placer dans des bocaux de formol, afin qu’ils puissent êtres conservés pour de futures analyses.

En tant qu’infirmière, je n’ai hélas pas les connaissances pour tirer des conclusions personnelles de l’autopsie. Je me rappelle seulement que les organes "classiques " étaient bien présents, que les muscles et particulièrement les os étaient très apparentés à ceux des humains, et que la créature possédait les attributs nécessaires pour respirer aussi bien dans l’eau que dans l’air. Bien sûr, ceci ne faisait que confirmer la première impression. En tout cas savions-nous que cette chose n’était pas insensible aux armes, puisque la mort avait été provoquée par une balle qui avait perforé le cœur. Malgré tout le grand nombre de balles trouvées dans le cadavre semblait démontrer sa grande résistance. Ceci me ramena à l’esprit le terrible carnage dont semblait être responsable ce monstre.

Je dois aussi signaler que le capitaine était particulièrement intéressé de savoir de quoi était morte la créature. J’en vins à me dire que la raison d’une autopsie aussi rapide, pouvait être motivée par son envie de savoir s’il était possible de ce débarrasser de ce genre de monstre par des moyens traditionnels.

L’autopsie arriva à son terme tard dans la nuit. Les hommes de garde vinrent nous aider à ranger l’infirmerie, après que nous ayons bien tout dissimulé sous des tissus. Bien que ces marins étaient venus dans le sous-marin, et qu’ils avaient dû voir la créature, il était plus prudent d’éviter de les surexposer à quelque chose d’aussi perturbant. De plus, il valait mieux tout cacher aux regards indiscrets.

Personnellement, je n’en pouvais plus, aussi bien mentalement que physiquement, et je rejoignis ma cabine sans chercher à m’attarder sur ce dont j’avais été le témoin.

Malgré la fatigue, le sommeil fut très long à venir, et lorsque qu’il vint ce fut pour me plonger dans un horrible cauchemar où les poissons dominaient la terre, tandis que les hommes étaient devenus leurs serviteurs. Ce rêve était vraiment malsain, et c’est en plein délire que je fus réveillée par le branle bas de combat.

J’étais complètement paniquée, ce à quoi ma somnolence n’arrangeait rien, et c’est à peine vêtue décemment que je me précipitai sur le pont pour voir ce qui se passait, car j’entendais des coups de feu et des cris qui n’annonçaient rien de rassurant. Autour de moi les marins couraient pour rejoindre leurs postes de combat.

Je courus moi-même précipitamment vers l’endroit du navire d’où venaient les bruits, et alors je vis ce qui était responsable d’une telle panique. Face à moi se trouvait le sous-marin, dont nous étions en train de nous éloigner. Mais ce qui était terrifiant, c’est que se découpaient sur le petit matin les silhouettes de nombreuses créatures aquatiques identiques à celle que nous avions disséquée. Ces monstres s’agitaient en une horrible danse dont le but semblait être de nous narguer, tandis que des marins tiraient dans leur direction sans trop de résultat. Je constatais alors que le corps d’une de ces créatures gisait sur le pont du Lancer, à une dizaine de mètre de moi, me laissant imaginer ce qui avait dû se produire durant mon bref sommeil.

A ce moment retentit le fracas des canons de la frégate, plusieurs obus touchant de plein fouet le sous-marin qui disparu dans uns explosion dont le souffle me fit perdre l’équilibre. Tandis que la nuit était éclairée par le sous-marin en flamme qui sombrait, véritable vision hallucinée, un officier m’aida à me relever. M’emmenant à l’infirmerie, il me rassura en m’affirmant que tout danger semblait être écarté.

Rapidement, j’appris que les créatures aquatiques avaient tenté de nous attaquer, ce qui était sans compter sur le grand nombre de marin à bord et une liberté de mouvement incomparable avec un submersible. Ainsi l’alerte fut donnée trop rapidement pour qu’ils puissent causer de grand dommage. Trois de nos hommes étaient tout de même morts, et une dizaine blessés. En tout cas, cela nous laissait aisément imaginer ce qui était arrivé au sous-marin, qui avait dû être victime de son espace fermé.

Le lendemain, après une rapide allocution sur les événements de la nuit, le capitaine nous annonça que nous rentrions. Malgré la joie de revoir la terre, le retour se déroula dans une étrange atmosphère. Il faut dire qu’il y avait de quoi être troublé, et à cela j’ajoutais la conviction collective que le retour ne serait pas un retour habituel. Personnellement, je préférais rester seule la majeure partie du temps.

Comme attendu, le retour sur terre fut des plus déplaisant. Tout l’équipage fut pris en main par une branche des services secrets spécialisée dans ce genre d’affaire. Après de longues semaines de tests et d’interrogatoires, pour ne pas dire de conditionnement, je fus enfin libérée. J’étais très atteinte psychologiquement. J’avais été volontairement déstabilisée, et je ne savais plus discerner mes rêves de ce que j’avais réellement vu. On en était même venu à me faire admettre que le médicament que j’avais pris la nuit de l’autopsie avait provoqué des hallucinations. J’avais évidemment pour consigne de garder toute cette histoire secrète, le tout accompagné de sérieuses menaces, la pire étant de finir avec une camisole de force.

N’ayant pas de raison d’agir autrement, j’avais collaboré au mieux à leur enquête. Cette attitude me permit de retrouver rapidement mon activité. Ils me firent alors transférer dans un hôpital de guerre en terre ferme, sans que j’eus la moindre nouvelle de ce qu’était devenu la frégate et son équipage. Jusqu’à la fin de la guerre, j’essayais d’oublier cette histoire, mais les mois passant cela m’obséda de plus en plus. Au fil du temps, mes investigations m’amenèrent à découvrir un monde inconnu et étrange qui était pourtant le mien. Et c’est ainsi que j’en vins moi aussi à tenter de percer les mystères des grands anciens. "

 

 

En recopiant ce récit délirant, j’éprouve la même sensation que lorsque je l’ai lu pour la première fois. Mais la différence était que cette fois je n’avais pas la présence de Mary qui me dérangeait. Je n’osais croiser son regard, de peur qu’elle se rende compte de mes doutes sur sa santé mentale.

Evidemment, le texte terminé il m’a bien fallu l’affronter. Il était clair qu’elle était anxieuse, fébrile de savoir quel pouvait bien être mon avis sur cette histoire plus que particulière.

- Avouez qu’il est difficile de croire à ceci, lui ai-je alors tout simplement dit.

- Et si je pouvais vous apporter la preuve que de tels êtres existent, est-ce que cela vous intéresserait ? J’admets que là elle m’a surpris.

- Autant demander à un homme s’il aime les femmes, vous avez peu de chance que la réponse soit négative.

- On peut aimer les femmes et les craindre.

- C’est vrai, mais dans ce cas, je dirai que même si de tout mon cœur je souhaite que tout cela ne soit qu’un délire paranoïaque, je préfères éviter d’avoir le moindre doute.

- Prêt à tous les risques en somme.

- Comme avec les femmes. Mais disons tout de même qu’habituellement, je ne m’engage pas sans un minimum de renseignement.

- Et que voulez-vous savoir ?

  • Ces grands anciens dont vous parlez, qu’est-ce donc ?
  • Des êtres venus d’autres mondes, des créatures aux pouvoirs stupéfiants. Leurs venues sur terre remontent à la nuit des temps, alors que la terre était toute jeune. Ils en étaient les maîtres et possédaient de nombreux serviteurs, tels ces êtres aquatiques. Selon certains livres maudits qui révèlent leurs secrets, ils créèrent même l’homme pour s’amuser. Ces créatures se faisaient une terrible guerre du pouvoir, jusqu’à ce qu’au fil du temps la plupart furent obligées de se terrer au fond des terres et des mers dans un sommeil sans fin. Ceci entre autre à cause des nombreux cataclysmes qui ravagèrent la terre au fil des âges. Mais ces créatures ne sont pas mortes, seulement endormies, et leurs serviteurs sont toujours là et travaillent en secret afin de préparer leur retour. Et lorsque ce jour viendra, ce sera la fin du règne des hommes, ou l’apocalypse si vous préférez.
  • Je me souviens, dis-je alors. C’est de cela dont parle la phrase de Gérard sur des êtres qui dorment sans vraiment dormir.
  • Vous voulez dire : n’est pas mort ce qui dort dans l’éternel, encore qu’au fil du temps infini même la mort puisse mourir.
  • Oui, et cela veut donc dire que ces monstres dont vous parlez ne sont pas immortels ?
  • En fait cela est bien plus complexe. Mais on dirait que vous commencer à y croire ?
  • Pas de méprise. Je souhaite seulement avoir le maximum d’éléments en main. Qu’ils soient vrais ou faux n’est pas le plus essentiel pour le moment. Mais dites-moi plutôt, est-ce que Gérard croyait vraiment en ceci, ou était-ce seulement un moyen de trouver l’imagination pour ses romans.
  • Gérard aussi avait eu l’occasion d’être confronté à des serviteurs des grands anciens. Il luttait lui aussi contre eux.
  • Et pourquoi ne m’en a-t-il jamais parlé ?
  • Pour vous protéger, comme nous le faisons tous pour la plupart avec nos proches.
  • Alors pourquoi tout me dire maintenant ?
  • Gérard savait très bien que si des adeptes des grands anciens le tuaient, vous finiriez tôt ou tard par découvrir quelque chose d’anormal. Or il préférait que dans une telle situation, je vous dévoile tout avant que vous ne l’appreniez à vos dépends.
  • Donc, selon vous Gérard est bien mort à cause de ces créatures.
  • Oui, cela ne fait aucun doute. En prenant le choix de se servir de fiction pour rallier les personnes qui avaient été confrontées aux mêmes choses que nous, il se mettait à découvert pour tout adepte de sectes derrière lesquelles se cachent des cultes en l’honneur des grands anciens.
  • Mais cela fait longtemps que Gérard utilise cette mythologie dans ses romans, et de plus les choses que j’ai pu y lire ont quelques différences avec ce que vous me dites.
  • Bien sûr, Gérard ne découvrait pas totalement les grands anciens dans ses récits. Il avait d’ailleurs un talent d’écrivain incontestable, et c’est sûrement cela qui l’a perdu.
  • Je ne vous suis pas.
  • Tant que Gérard n’était lu que par les amateurs de fantastique, il n’avait rien qui le sortait spécialement du lot, surtout que d’autres auteurs s’inspirent des grands anciens de manière totalement innocente. Seulement ses récits étaient si bons qu’il a fini par être connu. Forcément, cela a attiré l’attention de certains adorateurs. Le temps d’être certain qu’il combattait bien les grands anciens, et puis on s’est occupé de lui.
  • Ce que vous dites se tient assez bien, mais pourquoi des gens adoreraient-ils des êtres censés nous détruire ?
  • Parce qu’ils sont manipulés, qu’ils croient qu’ils seront épargnés, ou qu’ils seront des serviteurs privilégiés. Vous devez savoir que le monde est parsemé de secte à la raison ridicule. Et puis il y a assez de malades sur terre de toute façon.
  • J’ai cru comprendre que vous les combattiez.
  • Autant que possible, soit quasiment rien. Nous sommes seulement quelques dizaines de milliers sur terre à connaître la vérité sur les Grands Anciens, même si beaucoup y ont été confronté sans jamais savoir de quoi il s’agissait, d’où les récits de monstres ou d’extraterrestres qui parsèment le monde. Le seul moyen de les détruire est de percer les secrets de leurs pouvoirs, afin de les retourner contre eux. Heureusement, leurs serviteurs n’ont pas leur puissance et peuvent généralement être tués de manière traditionnelle. Sur New York, nous sommes un nombre non négligeable, et chaque fois que possible nous n’hésitons pas à porter un coup à nos adversaires.
  • Vous parlez de meurtre ?
  • Cela dépend des êtres que vous considérez comme concerné par ce mot.
  • Cela ramène toujours à la question de savoir si ce que vous dites est vrai. Dans le cas où ce n’est que pur délire, j’espère sincèrement que vous n’avez fait aucune bêtise.
  • Ne vous inquiétez pas, je vous prouverai bientôt que tout est hélas bien réel.
  • Quand ?
  • Dans deux jours.
Voilà, c’est de cette manière qu’elle m’a donné les principaux détails de l’histoire, ainsi qu’une échéance pour découvrir si tout ceci est du délire ou une bien terrible réalité.

Le reste de la conversation fut beaucoup moins intéressant. En effet, Mary considérait qu’elle m’en avait dit assez pour me préparer, qu’il valait mieux que j’assimile au fur et à mesure si je ne voulais pas que cela me perturbe trop.

J’eus beau lui répliquer qu’elle m’en avait déjà trop dit, c’est à dire pas assez, elle se borna et ne raconta plus rien de bien extraordinaire.

Quoi qu’il en soit, Mary semblait soulagé de m’avoir tout raconté, il semblait qu’un fardeau avait été retiré de ses épaules.

Quant à moi, l’idée de ce qui peut m’attendre dans deux jours m’excite terriblement. Je ne pense pas me retrouver devant un quelconque monstre, mais je découvrirais forcément quelque chose d’intéressant.

En y réfléchissant, je me dis que derrière ces histoires bien étranges se cache une réalité si laide qu’il est nécessaire de la camoufler, un peu comme ce que fait parfois le rêve. Il est logique de penser que Mary souffre d’un trouble psychosomatique. Cela n’est pas incompatible avec sa théorie selon laquelle des fanatiques auraient tué Gérard, même si cela reste encore à prouver.

Il commence à se faire tard, parler et écrire m’ont épuisé. J’espère que cela m’aidera à avoir un sommeil profond, qui ne sera pas perturbé par des mauvais rêves. Tout cela à tendance à emballer l’imagination de mauvaise manière.

 

20 Octobre 1956

 

Tout est vrai ! Tout ce qu’a pu me raconter Mary est la vérité ! Mais quelle folie m’a donc poussé à la suivre. Désormais, je ne pourrais plus vivre comme avant. Avant ! Ce mot prend tellement de sens aujourd’hui.

Quel misérable humain je suis, dire que je croyais fermement que le fléau nazi était le pire mal que notre monde puisse connaître. Mais comment aurais-je pu imaginer une telle horreur.

Malgré le choc que j’ai ressenti, je dois me prendre en mains et profiter de ce que mes souvenirs sont encore frais pour les mettre sur papier. Cela va être pénible, mais il ne faut surtout pas que je défaille. Je commence déjà à me demander si je ne suis pas tout simplement devenu fou, mais ce serait hélas une explication trop simple.

 

Le 19 octobre 1956, à 21 heures, Mary et moi sommes montés à bord de sa voiture pour une destination qui m’était alors inconnue. Comme convenu, elle devait me prouver que ses dires sont tout à fait exacts, et je dois avouer que j’étais très impatient de voir de quelle manière elle allait s’y prendre.

J’avais relativement confiance en elle, mais j’avais aussi extrêmement confiance en mon Smith et Wesson que je gardais contre ma poitrine.

Bien sûr je ne pensais pas avoir à m’en servir contre Mary, mais il aurait fallu être très imprudent pour ne pas parer à toutes les éventualités. Surtout que Mary avait tenu à rester aussi muette que possible sur ce qui nous attendait, ceci pour des raisons qui était loin de me convaincre.

Son leitmotiv était que je devais totalement découvrir la situation par moi-même, afin d’être sûr de ne pas avoir été influencé par des paroles qui auraient emballé mon imagination. Ainsi, cela me fermait toute porte de secours si jamais je n’acceptais pas ce à quoi j’allais être confronté. Personnellement, je pense que ne rien savoir n’a fait qu’enflammer encore plus mon imagination.

Il nous fallut près de trois quarts d’heure pour atteindre un quartier peu fréquenté situé au sud de la ville. Mary gara sa voiture sur un parking public, et nous avons alors continué notre chemin en marchant. Nous fîmes environ deux cents mètres, contournant un pâté de maison, avant de nous retrouver devant la devanture d’un café qui semblait abandonné depuis plusieurs mois.

La rue, ou plutôt la ruelle, était déserte et très sombre. Sachant apparemment ce qu’elle voulait, Mary emprunta l’escalier qui menait à la porte de la cave du café. L’ambiance commençait à changer, et je regrettais les rues bondées de monde non loin de là. J’avais vraiment l’impression d’être dans un de ces polars américains où le gangster sort de l’ombre pour assommer le héros de l’histoire. Il restait bien sûr à savoir si j’étais bien le héros.

Rapidement, mon attention retourna vers Mary qui sortit une clef de son sac à main. Elle introduisit machinalement la clef dans la serrure de la porte, ce qui signifiait que ce n’était pas la première fois qu’elle venait en ce lieu.

La vieille porte s’ouvrit avec difficulté, et Mary dut troubler le calme du soir en forçant la porte, provoquant un bref mais violent bruit de grincement. Cela ne sembla pas déranger Mary, et je la suivis à l’intérieur de la cave après qu’elle eut allumé une lampe torche, qu’elle avait pris soin de prendre avec elle, la cachant discrètement sous son manteau.

Comme je pouvais m’y attendre, le sous-sol était dans un état de délabrement avancé, rempli de vieilles caisses de bois pourries, recouvertes d’une épaisse couche de poussière.

Mary ne s’en préoccupa pas, et tout en prenant soin de ne pas accrocher ses pieds dans un objet quelconque, elle se dirigea vers l’escalier qui permettait d’accéder au rez-de-chaussée. A mon grand étonnement, elle n’essaya pas d’y monter mais se dirigea sous sa niche.

Il y avait là une porte, assez banale, quelque peu cachée par une caisse en bois. J’aidais Mary à la pousser, bien qu’elle n’était pas très lourde, et j’attendis sans dire mot de voir ce que Mary allait faire. Bien sûr elle ouvrit la porte, sans avoir besoin de clef cette fois, et après m’avoir lancé un regard qui contenait quelques résidus de peur, elle s’engagea dans ce qui semblait être un couloir. Evidemment je la suivis.

Je vis en pénétrant dans le couloir que celui-ci était rempli d’une horrible odeur âcre que je n’identifiais à rien de connu, pour moi en tout cas. Mary ne semblait pas du tout incommodée par cette odeur pourtant très prenante, mais peut être était-elle trop préoccupée par ce qui nous attendait pour seulement y faire attention.

Je me rendis compte alors que le couloir n’en était pas un. En guise de mur et de sol, malgré l’aspect relativement géométrique du lieu, il n’y avait que de la terre, sans aucune poutre de soutenance. Passant ma main sur le plafond qui était assez bas, je constatais que la terre était très ferme, ni trop humide ni trop sec. Ceci m’intrigua.

Nous parcourûmes environs 500 mètres avant qu’une intersection ne se présente à nous. Mary s’engagea sans hésiter, tandis que j’étais de plus en plus perplexe. Au fur et à mesure que nous avancions, je dus admettre que nous étions à l’intérieur d’un réseau de tunnel. Ceci, bien sûr, n’a rien d’extraordinaire dans des villes européennes vielles de plusieurs siècles, mais est plus qu’étonnant dans une ville si jeune que New York. De plus, les Etats-Unis n’ont jamais connu les invasions qui ont rendu nécessaire la construction de tunnels permettant de joindre un endroit à un autre secrètement.

Quoi qu’il en soit, nous continuâmes notre chemin. Je me rendis compte que nous étions sur une légère pente, ce qui supposait que nous nous enfoncions dans les profondeurs de la ville. A partir de ce moment, la peur commença à s’insinuer en moi.

La route fut assez longue, et nous changeâmes quatre ou cinq fois de chemin, avant de nous retrouver dans un véritable couloir. Depuis longtemps déjà, j’étais incapable de nous repérer par rapport au point de départ, et j’étais prêt à croire que nous avions atteint l’intérieur d’une maison, seulement il n’en était rien.

En fait, nous venions d’atteindre un couloir entièrement fait de bois, et qui au bout d’une trentaine de mètres donnait sur une porte. Celle-ci atteint, Mary me fit signe de ne pas faire de bruit puis éteignit sa lampe. Ces mesures de précautions, évidemment, n’étaient pas pour me rassurer. Je ne savais si je devais m’en réjouir ou être prêt à m’enfuir. Par précaution, j’allais poser ma main sur la crosse du pistolet qui reposait contre ma poitrine.

Alors que nous étions dans l’obscurité la plus totale, Mary me pris ma main libre dans la sienne, ce qui fut plutôt agréable, et j’entendis alors qu’elle tournait délicatement la poignée de la porte. J’entendis qu’elle s’ouvrit et je sentis une différence dans la densité de l’air, mais je ne voyais toujours rien. Mary avança, moi à sa suite, m’apercevant alors qu’une tache de lumière indistincte se trouvait sur la droite.

Mary se dirigea vers elle, et au fur et à mesure la tache de lumière devint une chose distincte. Il s’agissait d’une lumière vive qui passait à travers un orifice se trouvant au beau milieu d’un mur. A mesure que mes yeux s’habituaient à la situation, je me rendais compte que nous étions dans une pièce d’une taille modeste.

Le peu que j’en voyais me laissait penser qu’elle était entièrement faite de bois, et à moitié remplie d’objets de toutes sortes dont je distinguais à peine les formes. Je vis également que le trou n’était pas fait dans le mur mais dans une fenêtre, mais si sale que la lumière ne pouvait plus la traverser. Je pensais, à tort, que nous avions atteint la surface, mais en même temps je trouvais que la luminosité n’avait rien qui me rappelait une quelconque ambiance nocturne.

Avec tout ce qui est arrivé par la suite, je n’ai pas demandé à Mary ce qu’était cet endroit, et il reste pour moi un mystère, bien que cela n’ait plus finalement grande importance.

Je me souviens qu’alors que je regardais, ou plutôt tentait de regarder, les détails de l’endroit où nous étions, Mary me fit signe de venir avec elle près de la fenêtre. Je me rendis alors compte que nous parvenait, assez faiblement mais moins tandis que nous avancions, le bruit caractéristique d’une foule en activité.

Je ne rêvais pas, car de la fenêtre, bien qu’indistinctement, je pus voir que nous dominions une immense grotte à l’intérieur de laquelle une grand foule, peut-être deux cents personnes, était présente.

Je fus d’abord ahuri de constater que nous étions toujours sous la surface, mais j’étais bien obligé d’admettre les faits. Bien que cela soit insensé, la pierre semblait taillé, ce qui signifie que cette grotte n’est probablement pas naturelle. Hors, au vu de la taille de celle ci, je ne pouvais être qu’impressionné par le travail que cela avait dû demander.

Je ne sais si c’était cette foule qui était responsable d’une telle œuvre, mais en tous cas elle était tout aussi intrigante. Habillés de robes de cérémonies qui me firent d’abord penser à celles du Ku Klux Klan, sinon qu’elles étaient rouges, les personnes qui la composaient s’activaient autour d’un mystérieux autel.

La vaste cathédrale naturelle était éclairée d’une grande quantité de torches réparties tous le long de la paroi. Celles-ci offraient une lumière tout à fait respectable, qui me permit de voir tous les détails que je mentionne.

De plus, Mary, qui connaissait les lieux, poussa une caisse placée devant un trou pratiqué dans le mur de la bâtisse, ce qui permettait une vue encore plus appréciable.

C’était une étrange vision que de voir tous ces gens, aussi bien hommes et femmes, si je m’en fie à ce que leurs robes pouvaient laisser deviner de leurs silhouettes, qui installaient la grotte et particulièrement leur autel qui était dominé par une étoile à six branches. Ces six branches étaient en fait des tentacules qui devaient bien faire trois mètres de long. Ils l’élevèrent, grâce à un classique mais ingénieux dispositif de poulies et de poutres, sur un piédestal creusé dans un monticule de pierre.

Sinon leurs tâches consistaient à joncher le sol poussiéreux de tapis rouges, sur lesquels étaient dessinés des grands anciens et autres créatures extra dimensionnelles, dont particulièrement un monstre tentaculaire dont je devinais seulement les grands traits à cette distance. J’ai remarqué à ce moment que les robes étaient aussi garnies de dessins, mais trop petit vu la distance (peut-être trente mètres), pour que je pus voir autre chose qu’une forme vague.

Nous restâmes environ une demi-heure à les regarder s’agiter ainsi. Finalement, ils s’installèrent en cercle autour de l’autel, debout, tandis que l’un d’eux alla se placer au centre.

L’homme, après s’être agenouillé devant l’étrange croix, se retourna et commença à s’exprimer dans un langage qui m’est totalement inconnu. Tandis qu’il continuait à psalmodier une lente litanie, une partie des personnes contenues dans la foule se mirent à produire vocalement une musique aiguë et saccadée.

Au bout de quelques minutes, l’homme qui parlait, ou peut-être chantait, s’enflamma. Il se mit à vociférer de plus en plus vite et de plus en plus fort. Au bout de quelques minutes, il était au bord de la catharsis.

Soudain, levant les bras, il se mit à crier à plein poumon une phrase qui enflamma tout l’auditoire. Tous sans exception reprirent la phrase en cœur, criant de toutes leurs forces, la répétant jusqu’à être dans un état de frénésie total, quelques-uns allant même jusqu’à l’évanouissement. Et alors qu’ils cessaient ce supplice des nerfs, je me demandais à voix basse ce que pouvais bien signifier cette phrase, et j’eus alors la surprise d’entendre Mary dire ce qui suit : " Dans sa demeure de R’Lyeh l’engloutit, Cthulu rêve et attend ". Je fus horrifié. Pendant quelques secondes, je fus partagé entre le doute de savoir si Mary m’avait répondu, ou si elle avait participé à l’incantation. Je me remis, mais le doute existe toujours.

En tous cas, après avoir été témoin de cela, j’avais la certitude que légende des Grands Anciens vrai ou pas, il y avait un grand nombre de gens pour qui le doute n’existait pas. A cet instant, il me restait à voir jusqu’où allait cette croyance.

La horde rouge s’était enfin calmée, ce qui était heureux car je ne sais pas si mes nerfs auraient tenu plus longtemps. Hélas, le répit fut de courte durée, car j’entendis l’horrible cri d’un homme, un homme qui voyait la mort arriver de face.

Je vis deux hommes en rouge sortirent d’un tunnel situé face à la croix. Ils tenaient de force entre leur bras un homme nu sur le corps duquel était peinte une fresque que je ne pouvais que deviner. Il se débattait tant bien que mal, mais les hommes qui le tenait laissait deviner une stature impressionnante sous leurs robes, et aucun ne lâcha prise. De toute manière, je ne vois pas où aurait pu fuir le pauvre malheureux. Quant à moi, qu’aurais-je pu faire de mon piédestal face à cette foule d’illuminés, surtout face à ce qui allait venir. Non, il n’y avait rien à faire, et dès lors je compris que le combat contre ça devait être un combat de l’ombre.

Tandis qu’on accrochait l’homme à l’étrange croix, le maître de cérémonies relança le chant, et l’étrange musique fut cette fois reprise par tout le monde.

L’homme ne devait pas avoir plus de 25 ans, et semblait assez bien bâti. Désespérément, il hurlait des injures et des promesses de damnation à un public des plus insensible. Tout ce qu’il disait ne m’était pas compréhensible, car lui aussi faisait référence à des dieux et un monde qui m’est encore très mystérieux, et qui aurait peut-être mieux fait de le rester totalement.

Par contre, il semblait que Mary comprenait parfaitement tout ce que pouvaient bien signifier ces sortes d’incantations, et je l’entendis elle-même maudire la foule de fanatique dans des termes similaires.

Je sentais bien qu’elle aussi souffrait de ne pouvoir agir, et il est vrai que cette situation si particulière créait une impression de complicité des plus désagréable.

Soudain le crucifié cessa de dire le moindre mot. Figé dans une attitude d’homme pantin suspendu à des fils, les membres désarticulés, il fixait les ténèbres de la grotte qui se trouvait face à lui.

Son visage devint un masque, non un masque de peur, mais un masque de désespoir total. Son corps se relâcha, ses yeux se fermèrent et il se mit à pleurer et à gémir.

J’attendais en frémissant de voir quelle vision infernale avait pu causer un tel désespoir chez cet homme, lui qui semblait pourtant prêt à combattre jusqu’au bout quelques instants auparavant.

Finalement, je vis une ombre sortir des ténèbres de la grotte, et alors que je m’attendais à un quelconque monstre, je ne vis, à mon grand désarroi je dois l’admettre, qu’un homme.

Il est vrai qu’il avait la présence d’un chef, portant une longue cape rouge qui recouvrait tout son corps, et qui semblait être le signe de son autorité. Elle était aussi recouverte de dessins étranges. La grande différence avec le reste de la foule était son visage découvert.

C’était un homme d’environ quarante ans, grand et large d’épaules. Ses cheveux étaient longs et blonds, et dans son regard, malgré la distance, je sentis une cruauté digne des plus grands monstres de la seconde guerre mondiale.

Il était impassible, avançant pas à pas avec une cadence des plus langoureuse. Il semblait glisser sur le sol.

Il s’arrêta à environ deux mètres de la croix tentaculaire, et alors, se tournant vers ses fidèles, il leva les bras et prononça des paroles toujours aussi mystérieuses et étranges pour moi.

La foule, qui était restée tranquille et silencieuse depuis son arrivée, se mit à lancer un cri uni. Puis les chants recommencèrent.

Celui que je considérais comme leur chef retira alors sa robe, laissant apparaître un corps nu d’albâtre recouvert de ce qui me semblait être un dessin sur le torse.

Hélas, ceci n’était en rien un dessin. Ce qui me semblait de loin représenter une étoile composée de multiples branches, n’avait rien à voir avec une quelconque représentation artistique.

Ce fut au moment où les chants devinrent extrêmement aiguë, presque insupportable, que le mot horreur pris un nouveau sens pour moi. Comment aurais-je pu imaginer un instant que cette croix sur son torse, n’était autre qu’une sorte de mâchoire à l’ouverture cylindrique, qui prenait lieu et place de sa cage thoracique ?

C’était répugnant, j’avais l’impression qu’une multitude de lèvres se repliait, se contractait. Un liquide verdâtre et gélatineux se répandit des orifices et s’agglutinait au bord.

Je crus défaillir. Durant quelques instants, je perdis le contact avec la réalité, ou plutôt ce que je croyais être la réalité. Mais un second choc, qui aurait pu totalement me plonger dans la folie, causa l’effet inverse. Alors que j’étais encore dans un état second, des tentacules jaillirent du torse ouvert.

J’étais terrifié, mais c’était une peur naturelle qui me fit du bien, tel un électrochoc. Quoi qu’il en soit j’en tremblais, suivant du regard les tentacules qui fouettaient l’air et grandissaient, jusqu’à atteindre le malheureux sur sa croix. Le pauvre n’était plus qu’une poupée inanimée, dont le regard était la simple expression de la terreur pure. J’espérais qu’il eut déjà perdu l’esprit.

Lorsque les tentacules l’atteignirent, son corps fut frappé de soubresauts frénétiques, qui n’étaient plus que de purs réflexes face à l’agression. Je me rendis compte en effet que les tentacules se terminaient chacune en de petites mâchoires qui attaquaient la chair du malheureux.

Les mouvements des tentacules étaient rapides et frénétiques. C’était tel une multitude de serpents s’acharnant sur un morceau de viande des plus enivrants.

Rapidement la chair céda, et lentement les tentacules commencèrent à s’enfoncer dans le corps de l’homme. Le sang coulait abondamment des plaies qui se formaient. Les spasmes d’une horrible mort secouèrent alors le corps meurtri.

Pour moi le paroxysme de l’horreur était atteint, et pourtant je restais là à fixer ce spectacle des enfers, hypnotisé, envoûté, tétanisé... Soudain je sursautais de peur, à deux doigts de lâcher un cri d’effroi. C’était tout simplement Mary. Elle venait de me toucher l’épaule, afin de me prévenir qu’il était temps de partir.

J’étais dans un état de tension extrême. Quant à Mary, son visage était décomposé, le teint pâle et les traits tirés. Elle était profondément bouleversée par ce qu’on venait de voir. Quant à moi, qui ne devait pas avoir meilleure mine, je regardais une dernière fois le trou dans le mur. Je tentais de voir une dernière fois ce qui pourtant m’horrifiait. Mais à ce moment retenti un cri indéfinissable qui me glaça le sang. Je ne peux dire s’il s’agissait du dernier signe de vie du sacrifié, ou si c’était le monstre à forme humaine qui était responsable de cela. Quoiqu’il en soit, cela me coupa toute envie de revoir cette scène diabolique, et je remis la caisse devant le trou, fermant ainsi le passage avec ce monde souterrain. Puis je pris le chemin du retour à la suite de Mary. A aucun moment je ne regardais derrière moi tout le long de la route qui nous ramenait à la surface.

Nous revînmes à l’appartement de Mary, et durant tout le trajet du retour aucun de nous ne prononça un mot.

 

Alors que je ne savais plus trop que faire après avoir été témoin de ce récit halluciné, Mary alla tout simplement se coucher. Elle jugea peut-être qu’il n’y avait rien à rajouter à ce que nous avions vu. Il faut dire que son regard, rempli d’horreur et de tristesse, en disait déjà assez long.

Je ne sais pas si Mary à réellement réussi à dormir, mais pour moi il n’en était pas question. Malgré toutes les horreurs que j’ai pu voir durant la seconde guerre mondiale et, plus relativement, par mon métier, je n’étais pas préparé à voir quelque chose d’aussi stupéfiant, d’aussi anormal.

Etant donné l’état nerveux dans lequel j’étais, j’ai préféré retranscrire dans mon journal ce qui venait de se dérouler, tant que cela était encore frais. Mais je n’ai pas pu immédiatement. J’ai du attendre deux heures, le temps de retrouver mon calme, avant de pouvoir écrire.

Maintenant que plusieurs heures se sont déroulées, les choses me semblent moins embrouillées, et il me tarde de poser quantité de question à Mary. Le jour est déjà levé, il ne me reste plus qu’à attendre qu’elle fasse de même.

 

24 octobre 1956

 

20 heures. Mary vient de partir. Maintenant que j’ai été initié, elle n’hésite plus à me dire ses secrets. Elle m’a ainsi mis dans la confidence qu’elle appartient à un groupe qui se dénomme "les révélateurs". Ceux-ci vont ce soir même tenter une action, la cible étant la secte dont nous avons put observer les exactions la nuit dernière.

A vrai dire, malgré la crainte qu’il puisse arriver quelque chose à Mary, je serais heureux d’apprendre que le monstre que j’ai vu a péri.

Durant la journée, j’ai pu approfondir mes connaissances sur ce monde caché. Mary a étrangement été peu bavarde, mais m’a donné toute la lecture nécessaire. Plongé dans les bouquins et autres manuscrits, je n’ai pas compris que Mary était très anxieuse, surtout qu’elle ne m’a annoncé que tardivement sa future escapade.

J’étais de plus assez étonné de voir comment j’avais assimilé des faits aussi incroyables en aussi peu de temps. Je me suis finalement rendu compte que, depuis la mort de Gérard, j’avais été au fur et à mesure plongé dans ce monde, et que sans m’en rendre compte, les événements m’avaient préparé à cela.

Ce qui m’a le plus intéressé, dans mes lectures de la journée, concerne la façon dont ce qu’on pourrait qualifier de magie ou de sorcellerie est expliquée. J’ai en fait lu les textes dont s’était inspiré Gérard, et qui m’avaient déjà intrigué. Assimilé à des pseudo mathématiques au premier abord bien étrange, il semble "tout simplement ", qu’il serait possible d’appliquer concrètement, directement, des formules de physiques qui permettraient un contrôle de l’espace et du temps. L’outil de calcul devient ici la parole, ou un autre acte direct sur le monde existant. L’important et surtout de savoir ce que l’on fait, de connaître ce " langage mathématique " qui ainsi devient langage magique.

Cette lecture trouva un écho, lorsque Mary refusa de m’expliquer quelle méthode ils comptaient utiliser pour combattre la secte. Elle mentionna seulement que ce n’était pas des méthodes que je pouvais imaginer. Cela m’amène à me dire que c’est peut-être une façon de combattre le mal par le mal, mais je pense surtout que je vais être amené à revoir la notion du mal très prochainement.

Concrètement, j’ai l’impression que le monde est vraiment au bord du gouffre, et que ce ne sont pas des gens comme Mary, aussi nombreux sont-ils, qui pourront nous débarrasser des Grands Anciens. Lorsque je pense à la puissance que possède la race humaine, depuis qu’elle est entrée dans l’ère atomique, je me mets à penser qu’il ne sera pas si facile de nous exterminer. J’espère seulement que ces créatures sont constituées de la même essence que notre monde, ce qui apparemment ne semble pas être le cas. Si cela est juste, comment connaître l’efficacité de nos armes, si puissantes soient-elles, sur eux ?

 

25 octobre 1956

 

5 heures. J’ai été pris par le sommeil sans même m’en rendre compte, alors que je pensais à ce que j’allais écrire dans mon journal. Il faut dire que je n’avais pas dormi depuis 36 heures. Durant la guerre, j’avais l’habitude de ce genre de rythme, mais je dois avouer que je ne suis plus de la première jeunesse.

Mary n’est toujours pas revenue. Cela m’inquiète, même si elle m’a prévenu que cela risquait d’être long. Je crains qu’elle ne se soit attaquée à un trop gros poisson.

Je repense à ce qu’elle m’a dit, alors que je l’ai questionnée sur le monstre que nous avions vu. Elle m’a raconté qu’il s’agissait d’un hybride, le résultat d’un croisement entre un Ancien et un humain. Cela peut paraître ignoble, mais Mary semble y croire. De plus, je suis désormais mal placé pour poser mon veto à une telle théorie.

Il semble qu’on ne connaisse pas vraiment l’étendue du pouvoir d’un tel maître, sans parler de la bande de fanatiques à ses ordres. D’après ce que j’ai compris, ce genre de "sectes " sont légions de par le monde. Ce sont tous des idiots qui espèrent être à la droite du diable lorsqu’il dominera le monde. Si seulement il était assez conscient pour se rendre compte que leur seule présence rabaisserait la puissance du diable. Surtout que ce diable là semble n’avoir rien d’humain.

 

10 heures. Je viens de recevoir un appel téléphonique. C’était l’hôpital. Mary a été amenée aux urgences avec d’autres personnes. Ils n’ont pas voulu en dire plus au téléphone sur son état, si ce n’est que ses jours ne sont pas en danger. Ils ont appelé chez elle au hasard, n’ayant trouvé aucune famille à appeler.

Je vais à l’hôpital sur-le-champ.

 

23 heures. Bon sang, quelle journée de délire ! Je me suis rendu à l’hôpital où Mary à été emmenée. Là bas, j’ai appris qu’on lui avait diagnostiqué de graves troubles mentaux, et qu’elle s’était ainsi vue transférée dans l’aile des soins psychiatriques.

Prétextant que j’étais un cousin français (ce qui rendait le personnel plutôt amical), je pus voir le médecin chargé de Mary. C’est le Docteur J.H.Towner, plutôt sympathique quoi que peu bavard.

Il a tout de même voulu répondre à certaines de mes questions, et j’ai donc appris ce qui suit.

Vers six heures du matin, dans une rue du Nord de la ville, une patrouille de police a trouvé 6 personnes nues dans un état de frustration anormale. Celles-ci provoquaient la panique parmi les riverains.

Comprenant que ce n’était pas de leur ressort, les policiers ont fait demander des ambulances. Celles-ci ont ensuite emmené tout ce monde aux urgences.

Après des analyses qui ont démontré qu’ils n’avaient besoin d’aucune aide médicale urgente, mais souffraient de graves troubles mentaux, ils ont été transférés dans la section psychiatrique.

Le docteur Towner ne voulait d’abord pas m’en dire plus, et j’ai dû user de toutes mes capacités de persuasion (et un officier de police n’en manque pas), pour qu’il accepte que je vois Mary.

Mais en échange de cela, je fus soumis à un tas de questions concernant Mary ; ses habitudes, son métier, ses fréquentations. Il me demanda aussi mon hypothèse quant à ce qui avait pu la perturber sur le plan psychique. Je lui ai dit ce qu’il était possible de dire sans me retrouver moi-même son patient. De toute manière, je ne savais pas grand chose de Mary. Il fut apparemment étonné d’apprendre qu’elle travaillait, mais je ne compris pas, sur le moment, en quoi cela lui paressait étrange.

Finalement, il m’invita à le suivre.

Nous parcourûmes un long couloir, puis nous nous engagèrent dans un corridor annexe rempli de lourdes portes munies de petites trappes coulissantes. Il s’arrêta devant l’une d’elle et me fixa d’un regard plein de gravité.

  • Monsieur Karion, fit-il. Avant d’ouvrir cette trappe, j’aimerai être certain que vous êtes à même de supporter ce que vous aller découvrir.
  • Pensez-vous que dix ans passés dans la criminelle soit une garantie ? Lui répondis-je sans sourciller.
  • Non, mais ça me suffit. Ceci dit, il poussa la trappe et m’invita à regarder, se gardant lui-même de jeter un coup d’œil.
Jamais je n’avais vu une telle décadence chez un être humain. Elle était dans la pièce vide et capitonnée, à moitié vêtue d’une tenue blanche qu’elle avait en partie déchirée. Son corps semblait désarticulé par une horrible crispation, ses jambes frappant le sol tandis que de la bave coulait sur son menton. Ses yeux, injectés de sang et près à sortir de leurs orbites, étaient irrémédiablement ceux de quelqu’un qui avait perdu la raison.

Elle se roulait à terre tel un animal, criant parfois, râlant le reste du temps, un râle horrible qui semblait venir du plus profond de son âme torturée.

Alors je vis l’horreur, je me rendis compte que les mains de Mary n’avaient plus aucun doigt, qu’ils avaient tous été sectionnés.

  • Ses doigts ! Dis-je alors au docteur en me retournant vers lui brusquement. C’est pour cela que vous ne compreniez pas qu’elle travaillait ? !
  • En effet, voyez-vous en trauma on m’a affirmé qu’ils s’agissaient d’anciennes blessures, en tous cas en apparence. Or, j’ai compris en vous parlant qu’hier encore cette femme était entière, si vous me pardonner l’expression.
Je ne savais que dire, et regardant de nouveau ce corps qui me dégoûtait et me fascinait à la fois, je dus admettre que les mains de Mary, bien qu’incomplètes, semblaient cicatrisées depuis très longtemps. C’est à peine si on devinait l’emplacement de la coupure.
  • Est-ce que vous aimeriez vous retrouver dans un tel état ? Dit alors une voix inconnue derrière mon dos.
Pris de panique, je me retournais brusquement, ma main prête à bondir sur la crosse de mon colt 45 à la moindre alerte. Je fus alors face à un homme au visage buriné, entre 35 et 40 ans. Il fumait une cigarette à l’odeur nauséabonde, et il avait un air indéfinissable qui me fit immédiatement comprendre qu’il s’agissait d’un flic. Voyant qu’il n’en voulait pas à ma personne, je fis en sorte de perdre toute attitude qui aurait trahi la présence de l’arme sur moi. Comme je n’étais pas prêt à répondre à sa question, dont le but était de me déstabiliser comme un jeune voyou ne connaissant pas les ficelles du métier, il me demanda si je pouvais le suivre afin d’avoir une discussion en privée. Je lui accordais cela, et après un dernier regard de compassion envers Mary, je saluais le docteur et partis avec l’homme dans un couloir tranquille.
  • Voyez-vous monsieur Paul Karion, j’aurais quelques questions à vous poser.
  • Allez-y.
  • Que faisiez-vous à New York, plus précisément chez Mary Kramer ?
  • Un ami commun décédé avait émis le souhait que je lui apporte des objets personnels. Une histoire de sentiments. Enfin bref, je me devais de respecter les dernières volontés d’un ami.
  • Décédé vous dites ? Je suppose qu’il n’y a aucun rapport avec ce qui est arrivé à Mary Kramer.
  • Mon ami avait toujours toute sa tête, si c’est ce qui vous intéresse ?
  • C’est de la simple curiosité vous savez, on ne peut que l’être avec ce genre d’histoire. Mais revenons à cette Mary Kramer, vous la connaissiez bien personnellement ?
  • A peine, pour ainsi dire quasiment pas.
  • Pourtant vous sembliez plutôt troublé en la voyant ?
  • Allez la voir, et si vous n’êtes pas troublé j’aurai des doutes quant à votre statut d’être humain.
  • On ne se laisse pas avoir, ça se voit que vous êtes du métier. Dans ce cas allons-y de but en blanc. Savez-vous quoi que se soit sur ce qui a mis cette femme, et ceux retrouvées avec elle, dans un tel état ?
  • Si j’en avais la moindre idée, croyez bien que je serai le premier à donner les informations qui permettraient à la police de punir les éventuels coupables.
  • Je ne suis pas de la police, je suis un fédéral. Ceci dit, il sortit sa plaque du FBI, ce qui me déstabilisa quelque peu. Evidemment, il essaya d’en profiter.
  • Voyez-vous monsieur Karion, même si ce que vous savez, ou ce que Mary Kramer a pu vous dire peut vous paraître étrange, j’apprécierai que vous me disiez tout dans les moindres détails.
Pendant un instant, prenant conscience que l’Etat fédéral était peut-être conscient de tout ce qui se tramait, ce qui confirmait la propre mésaventure de Kramer durant la seconde guerre mondiale, je fus à deux doigts de lâcher le morceau. Heureusement je ne suis pas assez bête pour parler aussi facilement, et je me repris à temps.
  • Voyez-vous, je ne sais rien de ce qui a conduit Mary Kramer dans cet hôpital. Je suis également persuadé qu’il n’existe aucun soupçon me concernant, et qu’à l’heure actuelle vous ne devez pas savoir grand chose sur cette étrange histoire. J’avais touché droit au but, je vis à son expression que désormais c’était moi qui avais l’avantage.
  • Franchement, je ne crois pas que vous ayez fait le moindre mal à cette femme, mais je ne vous crois pas une seconde quand vous dites que vous ne savez rien. Mais effectivement, moi ni personne n’avons rien à vous reprocher. Seulement, n’oubliez pas qu’il se peut qu’un jour vous regretterez de ne pas vous êtes confié à moi. Car si moi je n’ai pas l’intention de vous nuire, ce n’est pas le cas de tout le monde.
Je ne répondis pas à cela, nous savions tous les deux des choses que nous n’osions pas dire, et j’estimai que n’étant pas sur mon terrain, je ne devais pas prendre de risque. Je le laissais là, sans rajouter aucun mot. Il semblait furieux de ne pas être aidé dans son enquête, mais semblait en même temps me comprendre. Ses dernières paroles furent pour me souhaiter bonne chance.

 

C’est ainsi que j’ai laissé Mary à son triste sort, persuadé qu’elle serait mieux morte qu’ainsi. Je suis ensuite rapidement retourné à son appartement, espérant que la police ou les fédéraux n’y seraient pas déjà. Heureusement il n’y avait personne. J’émis alors l’hypothèse que l’affliction de l’agent venait peut-être aussi du fait qu’il manquait de moyens pour une telle affaire.

Quoi qu’il en soit, je ne tenais pas à prendre de risque et, me chargeant au maximum, j’embarquais dans le premier taxi pour me rendre chez mon ami dans l’attente de mon départ pour Paris. Je lui ai seulement dit que la femme chez qui j’étais avait eu un accident. Heureusement, Brown n’est pas du genre à poser des questions.

Bon, voilà pour aujourd’hui, je vais essayer de dormir. Ce n’est pas que j’en aie envie, mais mon corps le réclame pour son bien être.

 

27 octobre 1956

 

14 heures. Ca y est, je suis de retour sur le bon vieux sol français. Je suis presque aussi heureux que lorsque j’ai débarqué avec ladeuxième division blindée en 1944.

J’ai retrouvé mon doux appartement, et ma solitude, qui je dois l’avouer est loin d’être agréable.

Je ne sais ce que va être ma vie désormais, vais-je essayer d’oublier ou vais-je suivre la voie de Gérard et Mary ?

 

28 octobre 1956

 

20 heures. Ce matin, j’ai discuté avec mon collègue chargé de l’affaire du meurtre de Gérard.

C’est le vide total, ce qui bien sûr ne m’étonne pas. Si aucun indice n’est trouvé dans les prochaines semaines, le juge risque de fermer le dossier. Je vais faire pression, mais cela ne durera pas éternellement. Désorienté par tout ce qui s’est passé à New York, je n’ai même pas demandé à Mary si elle savait quelque chose de précis sur la mort de Gérard. J’ai retrouvé, dans sa correspondance que j’ai prise avec moi, des allusions à une menace, mais rien de plus précis. Hélas, je n’ai pas pu prendre tout ce que j’aurais souhaité chez Mary. Il reste certainement des documents très intéressants, peut-être à l’heure actuelle dans les mains du FBI.

En attendant, je reste hanté par toute cette histoire, sans personne à qui me confier, et c’est peut-être bien cela le pire.

 

1er novembre 1956

 

16 heures. Je suis peut-être sur la piste d’un groupe de révélateurs parisiens. Demain je dois me rendre chez un vieux libraire. Apparemment il connaissait bien Gérard. Etant donné que je ne le connais pas, je suppose qu’il doit être au courant de pas mal de choses qui risquent de m’intéresser.

Je sais que maintenant je n’ai plus le choix, la route de mon destin est déjà tracée, je n’ai plus qu’à la suivre.

 

 

Article Paru dans le quotidien Le Parisien, datée du 3 novembre 1956.

 

 

Hier après-midi, vers dix heures, dans le quartier Derlincourt, des passants, dont un policier, ont entendu des bruits étranges provenant d’une librairie spécialisée dans la littérature ésotérique.

Après avoir envoyé un passant prévenir le commissariat de police le plus proche, le gardien de la paix s’est rendu seul sur les lieux afin de voir ce qu’il s’y passait. Selon les témoignages recueillis, les bruits étaient vraiment horribles, et il semble qu’il fallut un certain sang froid pour oser pénétrer dans les lieux.

Arme au poing, il dut se rendre à l’arrière boutique pour y découvrir un spectacle des plus horribles. En effet, il semble que le sol et les murs étaient parsemés de sang et de morceaux de chair, sans oublier que gisait sur le sol le cadavre d’un homme.

Selon les premiers éléments révélés par la police, il semble que le cadavre retrouvé soit celui du propriétaire des lieux, tué par un pistolet de calibre 45. Il semble aussi qu’une partie de la chair lui ait appartenu, mais cette mutilation n’est pas la cause de son décès. De plus, une grande partie de la chair retrouvée appartient non pas à une mais à au moins deux personnes.

A également été retrouvé quelque chose qui rend bien perplexe les zoologistes et autres spécialistes du monde animal.

En effet, sur les lieux de ce qui ressemble fort à un massacre, a été trouvé un morceau de ce qui à été désigné comme un tentacule d’environ un mètre de long, et qui aurait été arraché à coup de hache.

Le problème, c’est qu’à l’heure actuelle personne n’est en mesure de dire à quelle espèce connu appartient ce bien mystérieux organe. D’où la question : un crime permettrait-il la découverte d’une espèce animale inconnue ? Constat bien étrange en fait.

Quoi qu’il en soit, cela n’explique pas ce qui s’est passé dans l’arrière boutique du paisible magasin, et il semble que la police continue son enquête dans le flou le plus total.

Espérons que la situation évoluera rapidement.

 

Note :

 

Cinq jours plus tard, la police lança un avis de recherche sur la personne du commissaire Paul Karion, disparu sans laisser de trace. Les recherches n’ont rien donné à ce jour.

Quant à l’article, aucun journal n’y a jamais fait suite, et la police n’a pas causé de problème pour nous refiler une affaire aussi étrange.

 

 

Texte © 2002 : SEF.


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