Lune Rouge

Crime Génétique

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Crime Génétique

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Immense, c’était sans contexte l’adjectif qui allait le mieux à cet amas de métal, de plastique et de Plexiglas qui, en orbite autour de la terre, n’était ni plus ni moins que la plus grande serre artificielle jamais construite de la main de l’homme, ce génie, ce fou. De l’espace, la station donnait l’impression d’un immense congloméra d’oeufs gigantesques forgés les uns dans les autres, des oeufs gigantesques et transparents, transparent afin de laisser passer la lumière d’un soleil face auquel la station se tenait quoi qu’il arrive. Elle tournait lentement et inlassablement sur elle-même afin de récréer les cycles naturels, se servant de l’opacité réglable du Plexiglas biotech qui recouvrait les serres, ceci afin de parfaire les ajustages de lumière selon les faunes présentes dans les différentes parties de la station.

 

C’était la plus ancienne partie de la station Jénaö, autrement dit l’oeuf zéro par les plus anciens, et l’oeuf pourri par les plus jeunes qui ne connaissaient pas le respect. C’était le premier maillon de la station qui cent cinquante ans auparavant avait été monté dans l’espace, puis c’était agrandie au fur et à mesure jusqu’à sa taille actuelle de trente kilomètres de diamètre. Le Dr Carl Jenard n’avait pas pénétré cette partie de la station depuis son affectation, il y avait déjà cinq mois de cela. A cette occasion, on lui avait présenté les 139 jardins qui constituaient le plus grand laboratoire biochimique jamais construit. Grand, les épaules voûtées par la fatigue et les yeux dilatés par les drogues anti sommeil, il portait l’interminable veste noire qui servait à distinguer les docteurs des autres occupants de la station, où le système des castes étaient assez apprécié bien qu’inexistant officiellement. Sa démarche était lente mais assurée, il prit la sortie du couloir trente quatre et emprunta la passerelle qui permettait d’accéder à la partie sud de l’oeuf zéro.

La porte s’ouvrit à son arrivé, le système de sécurité était directement implanté sous la peau et il n’y avait rien à faire pour que les portes s’ouvrent ou se ferme, la sécurité était gérée par l’ordinateur central et seul lui décidait du droit de chacun d’avoir accès ou non aux différentes parties de Jénaö. Bien que l’endroit était magnifique, illuminé d’un soleil pur, légèrement assombri par le Plexiglas, qui donnait un éclat particulier aux couleurs enchanteresses de la nature, Jenard n’y portait aucun intérêt particulier. Il était trop blasé, ou trop dégoutté, il ne savait plus vraiment. Et puis, ce qu’il était venu chercher n’avait rien à voir avec un végétal, en tout cas l’espérait-il.

Il traversait lascivement l’immense jardin lorsqu’il stoppa soudainement sa marche, le regard fixé sur un point précis non loin de lui. Il semblait s’agir d’un vieil homme à l’abondante barbe blanche qui soignait attentivement une petite plantation de bruyères. Il était vêtu de la salopette verte des techniciens de niveau deux, les tâcherons ayant assez de connaissances pour s’occuper des plantes mais pas assez pour osez contredire un médecin. Il s’approcha du vieillard agenouillé qui lui lança un rapide regard avant de s’en retourner vers ses fleurs. L’homme respectait les conventions de la station, Jenard lui en avait assez.

- Docteur Dolèn ? Dit Jenard, plus comme une affirmation qu’une véritable question, le ton quasiment neutre.

- Vous faites erreur monsieur, je ne porte plus ce titre ni aucun autre depuis plus de quinze ans, répondit l’homme, n’osant toujours pas porter son regard vers celui de Jenard.

- Ce n’est pas mon affaire, dit alors Jenard. Pour moi, les capacités intellectuelles qui vous ont permis d’atteindre votre titre n’ont sûrement pas disparu suite à votre condamnation. Surpris par la réflexion, le vieil homme se tourna finalement vers Jenard qui le dominait de sa hauteur. Constatant que Jenard n’avait aucune expression d’autorité envers lui malgré sa position de supériorité, l’homme commença à se détendre.

- C’est trop d’honneur que vous me faites Docteur. Mais bon, dites toujours ce que vous voulez. Le Dr Jenard sortit de sa poche un petit appareil de visionnage qu’il activa avant de le passer au vieil homme. Celui-ci le regarda, impassible, puis son visage arbora progressivement une expression de profond soulagement. Il semblait aux bords des larmes.

- Enfin, dit-il. Vous avez trouvé. Son regard était profondément troublant tant il était doux lorsqu’il dit cela. On avait l’impression qu’un poids immense venait de quitter cet homme, et ce poids immense retiré, il semblait avoir atteint un niveau de plénitude qui ne pouvait que vous atteindre si vous étiez présent.

- Cela ne semble pas vous affliger ? En disant cela, Jenard s’assit à côté du vieillard. Profondément touché par l’homme, il appuya sur la pomme de sa main afin de relancer la production d’endorphine contrôlée artificiellement dans son corps grâce au procédé Endeurbôme.

- Disons que ce qui me reste de capacités intellectuelles savait très bien que ce n’était qu’une question de temps, et que ça m’angoissait plus qu’autre chose.

- Alors pourquoi l’avoir fait ? Le vieil homme rit, puis les larmes lui vinrent aux yeux. Il était dans un état de grâce très instable, il pouvait à tout instant passer de la folie à la plus grande des plénitudes. Jenard, aidé par l’endorphine, réussit à se détacher du moment présent pour ne pas trop en subir les conséquences.

- Que savez-vous de moi monsieur ? Monsieur qui d’ailleurs ?

- Je suis le docteur Jenard, Biochimiste. Je sais que vous avez été l’un de nos plus grands bio-botanistes, et que vous avez même failli diriger cette serre. J’ai aussi eu l’occasion de parcourir les grandes lignes de votre dossier.

- En somme, vous ne savez rien.

- J’avoue, mais ce n’est pas faute de ne pas vouloir. Il ne savait pourquoi il avait dit cela. En fait, ce qu’il voulait c’était que tout cela se finisse au plus vite avec le moins de dégâts possibles pour son psychisme. Mais au fond, il savait que c’était déjà trop tard.

- Vous voulez vraiment me comprendre ? NON ! NON ! NON !

- Je ne suis pas un scientifique pour rien. De plus nous avons tout notre temps. JE SUIS FOU ! POURQUOI OFFRIR UNE COMPASSION DONT JE RECOLETERAI ENCORE LES CONSEQUENCES BIEN APRES LA MORT DE CET HOMME !

- Si c’est vous qui le dites. Allons bon, comment vais-je pouvoir être clair ? Le visage de l’homme passait de la réflexion intérieure à l’expressivité la plus pure, il était étrange d’observer cet homme au bord de la folie qui se rattrapait soudain sur son passé, comme le dernier lien avec une réalité qui ne devait plus avoir beaucoup de sens pour lui. " En tout cas pas d’inquiétude, je ne raconterais pas mon enfance, qui fut normale, ni ma scolarité, qui fut exemplaire. Non, cela n’a rien d’intéressant. Cela le devient seulement au moment de mon mariage, à l’âge de 33 ans, et à la naissance de ma fille deux ans plus tard. Cela correspond à mon admission comme conseiller à la célèbre commission de révision des lois sur la génétique. "

- Vous voulez dire que vous êtes en partie responsable des lois qui vous accablent. QU’EN AI-JE A FAIRE ! ?

- Oui. On appel cela l’ironie du sort, moi j’appelle cela la méchanceté de Dieu. Quoi qu’il en soit, je fus de ceux qui souhaitèrent un renforcement des lois sur les expériences et travaux génétiques. Et bien sûr, je fus aussi d’accord pour que les peines soit plus répressives. Principalement, nous voulions surtout éviter la multiplication des êtres clonés et autres humains nés de nouvelles expériences. Expériences dont le but et la raison d’être étaient parfois très, très incertains. Il est vrai que le renouveau du religieux était à son apogée à l’époque, et cela fut pour beaucoup dans nos décisions. Mais n’oublions pas tout de même que nous étions alors issus d’une génération comprenant 20% d’êtres créés artificiellement, et dont on ne s’était pas véritablement soucié de leur intégration dans le monde. Le taux de suicide chez les artificiels était de l’ordre de 45%. 20% finissaient dans des asiles tandis que ceux qui restaient réussissaient tout juste à former des êtres stables, qui pour la plupart refusaient de fonder une famille. Résultat, nous n’avons pas eu la main légère lors de l’établissement des nouvelles lois.

- C’est peu dire. QUEL MONDE POURRI !

- Quoi qu’il en soit ce fut fait, pour mon plus grand malheur. Le vieillard se referma. Les souvenirs étaient douloureux et la douleur détruisait le psychisme de l’homme. Bien que Jenard crut que la crise était importante, l’homme se reprit, et repris.

- Exactement un an et deux mois plus tard, arriva alors, non pas le destin mais l’horreur. C’était juste le temps qu’il avait fallut pour que l’application des lois soit devenue monnaie courante. Mais pas assez hélas pour que l’on se rende compte qu’elles étaient dictées par des esprits sectaires aveuglés par leurs opinions personnels. Nous avions voulut jouer à Dieu, il était temps qu’il reprenne les dès en main pour la prochaine partie. Vous savez, dit-il en s’approchant de Jenard le regard illuminé, le pire des rôles est celui du sacrifié, car pour le comble de son malheur il doit souffrir pour servir d’exemple. Les larmes perlèrent sur ses joues ridées.

- Peut-être voulez-vous qu’on en reste là professeur ? OUI, ARRETONS CETTE MASCARADE RIDICULE AVANT QUE JE NE PÊTE UN PLOMB.

- Non, non, ça ira, je tiendrais jusqu’au bout, au moins une dernière fois avant… Le vieillard se reprit, difficilement, puis continua son récit. " Elles… elles sont mortes dans le célèbre attenta qui détruisit une partie de l’aéroport de Singapour. Elles étaient alors en transit. "

- Je ne savais pas que c’était en cette occasion. QU’EN AS-TU A FAIRE ?

- Celle-ci ou une autre. Le résultat fut que tout ce qui restait de ma famille était un foetus de quatre semaine récupéré dans le corps peu endommagé de ma femme. Normalement, selon les nouvelles lois ce foetus devait être détruit, sans aucune possibilité de recours. Ce fut fait, dans les délais impartis, mais bien sûr j’avais copié le code génétique.

- Ca ne vous posait pas de problème que le véritable foetus fut détruit ? FERME TA GUEULE.

- Je n’ai jamais considéré qu’un foetus de trois semaines avait quelque chose à voir avec un être humain, alors lui ou sa copie, je n’ai jamais vu la différence. Bien sûr un enfant n’est pas qu’un code génétique, il subit durant sa croissance foetale l’influence de sa mère, mais comme je savais que cela je ne l’aurais plus, j’ai fait un choix. Ou alors tout ceci n’est que verbiage, et c’est tout simplement la folie de mon chagrin qui m’a fait accommoder mes considérations philosophiques à ma convenance.

- J’admets ne pas savoir comment je réagirais dans une telle situation. IMBECILE, TU DEVIENDRAIS SIMPLEMENT FOU COMME LUI.

- Vous ne pouvez l’imaginer, il n’y a que lorsque l’on a perdu quelque chose que l’on se rend compte de sa valeur. Ma femme et ma fille étaient merveilleuses, mon chagrin incommensurable. Quoi qu’il en soit j’avais sauvé quelque chose, et je m’accrochais à cela, il fallait bien que je m’accroche. J’attendis donc qu’on ne fasse plus attention à moi, puis environ trois ans après le drame, je cherchai une femme qui accepterait de porter mon enfant. Je l’ai facilement trouvé, grâce à l’argent évidemment. Le vieillard arbora un sourire diabolique en disant cela. " Et forcément, il y a eu un hic, il y a toujours un hic. A trois mois de la grossesse, la banque de données génétiques a repéré la similitude entre les deux codes. "

- Mais pourquoi avait-il gardé le code d’un foetus détruit ? TU LE SAIS TRES BIEN, ARRETE DE LE RELANCER.

- En fait cela dérivait aussi des nouvelles lois. Mais j’avoue que moi-même je n’avais pas pensé que ça irait jusque là. Il on en fait extrapolé certaines directives. Il faut avouer que cette époque était très restrictive, le monde était tombé dans une telle décadence qu’il faut avouer qu’il n’avait peut-être pas le choix, si ce n’était d’agir avant, mais ça il ne le font jamais. Quoi qu’il en soit la femme fut avortée, et l’on détruisit toutes mes archives afin d’être sûr que le code fut détruit. Après un jugement qui se devait exemplaire, l’on me retira tous titres et diplômes, ainsi que tout droit civique. Puis, je fis un séjour en prison dont je sortis totalement détruit, physiquement et psychiquement, quoi qu’à ce niveau j’étais déjà bien atteint. Je n’avais plus qu’à reconstruire une nouvelle vie.

- Cela n’a pas dû être facile. VAS-Y, SOIT COMPATISSANT MAINTENANT.

- Pire que ça. Mais ce n’était rien à coté de ma tristesse, et durant toutes ces années je n’ai pensé qu’au moyen de retrouver une trace de ma femme et de ma fille. Alors bizarrement, tandis que mes études m’avaient amené à ne plus voir les plantes et les fleurs comme de simples éléments biologiques et chimiques, je fus amené à les aimer de nouveau tel de magnifiques êtres vivants. Ainsi, au fur et à mesure, je me suis reconstruit une situation sociale grâce à un travail de jardinier professionnel. Et puis le jardinier trouva du travail dans l’un des plus grands laboratoires construit par la main de l’homme, et il se souvint alors qu’il fut l’un de nos plus grand scientifique. En fait, comme vous avez du le deviner, j’avais depuis le début caché un autre double du code. Bien sûr, il était bien à l’abri. J’ai d’ailleurs eu moi-même du mal à le récupérer. Enfin soit, certain qu’ici je pourrai vivre tranquille avec le seul être important pour moi... L’homme se perdit de nouveau dans ses pensées, avant de reprendre. " Cela a duré cinq ans, et je l’ai soigné avec tout mon amour. Bien sûr je me suis rendu compte de l’abomination que c’était. Mais que voulez-vous, c’est ma fille. De plus s’il n’y avait pas eu la restructuration de la vieille partie de la station, on ne l’aurait jamais trouvé. J’espère que cela ne vous a pas trop choqué de la voir ?

- Disons que voir le résultat du croisement entre un être humain et une plante m’a donné quelques nausées. D’un autre point de vue le résultat est assez intéressant. MENTEUR ! TU N’AS PAS DORMIE PENDANT DEUX JOURS ET TA CONSOMMATION D’ENDORPHINE A DOUBLE DEPUIS !

- Que voulez-vous, j’ai pris ce que j’avais sous la main pour servir de support au code génétique. Je voulais tellement savoir à quoi ressemblait mon enfant. Cela n’a pas été évident mais la science a tellement progressé.

- Oui, trop peut être. TROP SÛREMENT !

- C’est le genre de question que j’ai décidé de ne plus me poser. Sinon, il vous a fallu longtemps pour découvrir que j’étais le responsable de ceci.

- Personnellement je ne suis sur l’affaire que depuis un mois. Personne n’avait pensé à ce qu’il s’agit d’un code original. Les théories penchaient pour une expérience pirate dont le but était plutôt flou. Mais en examinant le code génétique de la ch… De votre enfant, j’ai constaté qu’il était des plus banal, qu’on n’y avait pas retiré les classiques tares génétiques. Or ce n’est pas du tout le profil des A.D.N. utilisés dans des expériences, qui sont toujours très sélectionnés pour éviter tout ennuis. Alors j’ai eu l’idée de consulter la banque mondiale de données génétiques, pour voir si ce code n’était pas connu. Le reste fut une question de temps, de recherche et de déduction.

- Qu’allez vous faire maintenant ? Le vieillard regardait Jenard sans peur, il avait retrouvé cette plénitude qu’enviait Jenard.

- Que voulez-vous que je fasse, je vais prévenir mon supérieur de mes conclusions.

- Allez-vous le faire de suite ou avez-vous quelque chose à faire auparavant ?

- Disons qu’officiellement je ne suis jamais venu ici.

- Dans ce cas vous ne m’en voudrez pas de vous faire mes adieux ? Les deux hommes se serrèrent la main. L’émotion qui circula alors entre eux deux était réel et intense, malgré les protections qu’avait essayé de tendre Jenard pour se protéger.

- Adieu docteur Dolèn, j’espère que vous ne souffrirez pas.

- Adieu cher docteur, et ne vous inquiétez pas, les plantes n’ont aucun secret pour moi. De plus il y a longtemps que je pense à la mort pour me libérer de ma folie. Le docteur Jenard se leva et partit en laissant le vieil homme derrière lui, sachant qu’il était la dernière personne à le voir vivant. Cette rencontre l’avait profondément troublé et n’avait fait qu’accentuer sa schizophrénie. Néanmoins, il sentait qu’un bouleversement était en train de se produire en lui, un bouleversement qui pouvait le sortir de cette vie insipide et destructrice s’il avait le courage de prendre une nouvelle voie. Mais à l’instant présent, il ne cessait de presser sur sa paume et de se délectait de la sensation de bien être produite par l’endorphine. Il sentait sa conscience du monde se dissiper tandis qu’il repartait vers son poste de travail, pour redevenir le misanthrope docteur en biochimie qui le dégouttait tant. Il allait rejoindre les plantes, ces plantes dont la vie ne passait pas par la nécessité de penser.

 

 

Texte © 2002 : SEF.


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