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Le H

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Le H

Hervé LOTH

 

Mardi 20 juin 1893.

Hier encore, j’avais espoir, foi même, en ma raison. Je sais maintenant qu’il n’y a plus pour moi d’autre échappatoire que la folie.

C’est pourquoi je profite de mes brefs instants de lucidité pour écrire ces lignes. Elles seront un témoignage, un testament, un exorcisme.

Du jour où je l’ai vu, là, à l’extrême limite de mon champ de vision, il m’a obsédé, s’est mis à hanter mes rêves... mes cauchemars... mes délires. De simple spectateur noyé de sommeil, je suis devenu, sous la houlette de ce guide inattendu, acteur à part entière de mes phantasmes nocturnes. Et désormais diurnes aussi.

Certains prétendront que je suis fou. Ils n’auront pas tort. Mais je jure, sur le peu de raison qui me reste, que j’ai VRAIMENT vu ce que j’ai vu, vécu ce que j’ai vécu.

Je ne décrirai pas ces visions ; la peur d’ensemencer ton esprit, hypothétique lecteur, de cette indicible peste psychique, retient ma main.

Il est là, à l’extrême limite de mon champ de vision. Pourquoi ne puis-je le voir que lorsque mes paupières sont closes ? Pourquoi a-t-il cette saveur glaciale ?

Fumerolle blanchâtre...

 

Samedi 24 juin 1893.

ON m’a dit que je suis resté en état de choc deux jours durant. ON. Aimable expédient pour désigner les médecins qui me "soignent".

Une nouvelle crise, plus terrifiante encore que les précédentes, a fouaillé ma cervelle...

Deux jours ! Que penser ? Quant à moi, je SAIS avoir vécu près de deux siècles entiers durant ce court laps de temps... Deux siècles pendant lesquels j’ai erré, suivant mon invisible compagnon dans l’éther, ou entre les murs millénaires des cités boréennes... Deux siècles pendant lesquels j’ai parlé nombre de langues, certaines inconnues des hommes, imprononçables par leur larynx...

"Delirium !" Verdict des médecins. Verdict de ON.

Avant aujourd’hui, je ne parlais l’hébreu, ni l’arabe, le tamahaq encore bien moins. D’où vient ce mot interdit tatoué en sanskrit sur mon poignet gauche ?

"Quel tatouage ?"

Tout à l’heure, j’ai pleuré, et prié Kálí.

Quelle est ma vraie vie, parmi les mille que j’ai vécu ?

Quelle est ma vraie mort, parmi les mille que j’ai souffert ?

Pourquoi ne dis-tu jamais rien, serpent spectral ? Pourquoi te contentes-tu de flotter, à la limite de mon champ de vision ?

Vapeurs...

 

Lundi 26 juin 1893.

Rien. Je ne me souviens de rien.

Je me suis jeté, tel un dément, sur les quelques pages de ce journal, et les ai fébrilement parcourues en une leitura furiosa.

Je m’abîme. Je m’use. Je me déchire la mémoire...

Je sais avoir écrit ces lignes. Pourquoi alors ne sont-elles pas de ma main ?

Je tremble à nouveau.

Pourquoi me souris-tu, Anubis, vieux chacal ?

Brumes mouvantes...

 

Mercredi 28 juin 1893.

La journée d’hier fut l’occasion d’une étrange expérience. ON m’a donné à lire un texte, assez court. A ma grande stupéfaction, mon compagnon de transe, le mentor indispensable qui permet à mon âme de franchir les eaux du Léthê, y est décrit avec une précision qui ne peut être dûe au hasard.

Qui est l’auteur de cette nouvelle ? ON m’a caché son nom. Est-il, lui aussi, enfermé dans une de ces innombrables cellules ? Est-il, lui aussi, prisonnier des circonvolutions de son cerveau ?

Toujours est-il qu’ON a trouvé un nom à mon mal. Moi, je l’appelle Mal, c’est tout. Mais nommer une chose, c’est déjà croire qu’on la connaît mieux. Syndrome H. Du nom de mon bel ami évanescent. Je ne sais ce qu’ON a pensé, lorsque j’ai éclaté de rire.

Volutes...

 

Jeudi 6 juillet 1893.

Attente insupportable...

Ce sont sans doute là mes derniers mots.

Il ne me quitte plus, ni pendant mes "voyages", ni pendant mes longs vides d’incarcération. Le H. Lui seul trompe encore ma solitude.

Je vais le suivre une dernière fois, par delà les royaumes atlantes. Rien ne me retient plus. ON a brisé le dernier lien qui entravait mon âme.

Gestalt ? Néant.

ON m’a avoué son nom. L’auteur maudit de cette nouvelle maudite...

Je le sens. Le froid m’enveloppe. Il croît le long de mes vertèbres.

Pourquoi cette larme sur ma main ?

Mon nom n’est pas Guy de Maupassant.

Je n’ai jamais rien écrit que ce journal.

Mais mes yeux ont VU.

Finalement, je suis en paix.

Fumées.

 

Texte © 1999 : Hervé LOTH.


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