Lune Rouge

Le cru qui tue

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Le cru qui tue

Hervé LOTH

 

" Fi de coquin ! " s’écria le petit homme en reposant bruyamment sa chope vide sur la table de hêtre.

" Fauconnier ", continua-t-il en s’adressant à son compagnon, un grand gaillard taciturne vêtu d’un manteau de route gris à large capuche, " tu ne peux savoir à quel point la soif me tenaillait. J’en étais presque arrivé au stade où j’aurais volontiers bu le sang de ton stupide volatile, malgré tout le doute qu’il m’inspire ! "

A ces mots, la corneille qui était perchée sur l’épaule du Fauconnier poussa un cri qui aurait pu être de frayeur, puis reprit sa surveillance avide de la chope de son maître, laquelle était encore aux trois-quarts pleine de la bière noire et âcre que l’on brassait en cette région.

La taverne, qui répondait au triste nom de La Roue Et Le Gibet, du fait que son propriétaire avait jadis échappé de justesse à l’une et à l’autre avant de se reconvertir dans les affaires, était à peu près vide. Seul un malheureux musicien partageait la grand-salle avec les deux voyageurs, attendant qu’une bonne âme payât la maigre pitance qui refroidissait à ses côtés. Aussi égrenait-il quelques notes discordantes sur une vielle qui n’offrait plus d’intérêt que pour les termites. D’ailleurs seul Chooka, la corneille, semblait y percevoir une quelconque mélodie.

Le petit homme passa la main dans ses cheveux aussi noirs et drus que les poils de ces vieux loups qu’on voit encore dans le nord du pays, se retourna et appela. " Eh bien, messire tavernier ? Est-il d’habitude de laisser mourir de faim et de soif les quelques clients qui n’ont pas encore fui cet établissement puant la désolation ? "

L’interpellé, un gaillard de forte carrure au cheveu roux et court, se leva de derrière son comptoir, s’essuya les mains sur un tablier qui avait oublié sa prime jeunesse depuis des éons et s’approcha de la table, tout en frottant la cicatrice lie-de-vin qui courait sur son visage et allait d’une oreille à l’autre en passant par l’arête bosselée de ce qui avait été un nez, ce qui semblait être chez lui un tic nerveux. Lorsque le tenancier fut arrivé au bout de sa course traînante et lasse, le petit homme lui saisit la patte, qu’il avait fort velue, la retourna et y posa délicatement une ducasse d’or. La pièce, qui est pourtant de bonne taille, semblait minuscule et perdue au milieu du réseau de sillons, plus ou moins chargés de graisse de volaille, qui ornait sa paume. C’est à peine si un pâle sourire vint éclairer sa sombre figure lorsque l’éclat de la torchère se refléta sur le nez d’or massif du Duc de Malmorteuil dont l’effigie ornait les ducasses du lieu.

Devant cette réaction à peu près nulle, le petit homme ne put que s’exclamer : " Comment donc, mon brave ? Est-ce ainsi que l’on accueille une bonne pièce de bel or en son sein ? "

Son compagnon, dont le visage était resté impassible jusqu’à présent, parla enfin.

" M’est avis, Robin mon ami, que notre tavernier a les pires ennuis. Car seul un homme dans le plus grand embarras, à moins qu’il ne soit fou ou mort, ferait aussi peu de cas d’une ducasse d’or. "

Ayant dit ces mots, il se saisit posément de son verre et ne le reposa à ses côtés que lorsqu’il n’y resta plus qu’une demi-pinte. Chooka sauta alors guillerettement sur la table et entreprit de terminer le breuvage.

Le tavernier, au son de ces paroles frappées au coin du bon sens, laissa échapper un soupir qui aurait fendu l’âme d’Akbar le Boucher - que trois fois maudit soit son nom - dont on disait pourtant qu’il en était dépourvu.

" Las, mes beaux sires ! " fit l’homme en se laissant tomber pesamment sur le banc, faisant faire un bond à Robin.

" Certes il fut un temps où la vue du Duc de Malmorteuil sur une pièce m’aurait grandement réjoui, mais ce temps appartient désormais au passé, et ce irrémédiablement ! "

Chooka releva la tête de la chope, maintenant vide, et émit un rot discret.

" Allons, mon bon ami ", fit Robin d’un air enjoué, " servez-nous donc un bon cuissot à tous - même à ce musicien de malheur, peut-être cessera-t-il de jouer - accompagné d’un pichet de vin rosé et légèrement aigrelet ainsi que nous l’aimons mon compagnon et moi, et racontez-nous donc vos tristes déboires. Qui sait ? Peut-être serons-nous à même d’y mettre un point final ou du moins d’y apporter un quelconque allégement et... "

Une des cordes de la vielle venait de pousser un criaillement aigu et atroce, faisant sursauter les trois hommes et interrompant net la docte demande de Robin. Celui-ci sembla alors se pencher légèrement vers l’avant. Un éclair bleuté traversa la salle et le musicien regarda avec étonnement la garde de la petite dague fichée dans son instrument aux cordes désormais sectionnées. L’artiste poussa un léger soupir, hocha la tête par deux fois puis posa l’instrument inutilisable à côté de sa chaise. A la suite de quoi, il tira un petit pipeau d’une de ses poches de revers de sa pauvre gabardine et entama un air qui se voulait entraînant. Un frisson parcourut l’assemblée et Chooka s’évanouit dans un hoquet alcoolisé.

*****

Les cuissots achevaient de rôtir dans l’âtre, lequel faisait bien ses dix pieds de long, et un doux fumet avait envahi la salle. Robin bavait comme un loup dans un poulailler quand le fermier est aux champs et Chooka semblait reprendre ses esprits. Seul Le Fauconnier gardait son attitude réservée. Le tavernier, qui s’appelait Guillemin Le Trousseur, surnom qui lui avait été donné par l’un de ses compagnons de viol aujourd’hui défunt, servit le fond du troisième pichet de vin rosé dans les pots de terre et continua son histoire.

" Aussi, avec les quelques économies qui me restaient de mes dernières rapines, j’achetai cette auberge, à l’époque une vieille grange en ruine, et la retapai de mes mains pour en faire ce que vous voyez à présent. " L’homme ménagea une pause pour permettre à Robin et au Fauconnier d’observer et de juger ses travaux, fort bien exécutés par ailleurs. Le regard du petit homme s’arrêta un court instant sur le musicien ligoté et bâillonné qu’ils avaient installé dans un coin près de la cheminée.

" Au départ, et ce un an durant, les affaires marchèrent extrêmement bien. Tous les soirs, la salle était pleine et j’étais dans l’obligation de refuser le gîte à certains. Or voici que, par un de ces jours où la pluie tombe aussi drue que le vin dans la gorge de mes clients - il faut dire qu’on venait de tout le pays pour déguster mes vins - arrive un de mes vieux comparses qui me dit être poursuivi par la milice d’un proche village. Sans même lui demander quel crime il a commis, et en reconnaissance d’une vieille dette de sang, je le cachai dans ma cave, au milieu de mes tonneaux. A la suite de quoi, je remontai et continuai mon service comme si de rien n’était. Mais ce bougre de sac-à-vin qui s’ennuyait autant qu’un pendu dans l’attente de la chute mit en perce l’un de mes meilleurs fûts et entreprit de passer le temps et d’oublier sa misérable condition. Mais il se trouve que le vin en question était très spécial car fort riche en alcool. Aussi fut-il bientôt plus soûl qu’un troupeau de séminaristes après la messe. Cependant, il ignorait qu’entre-temps, la troupe qui le recherchait avait fait halte en mon auberge et comptait bien y passer la nuit. Mais lui, ivre comme il l’était, fit tomber un fût qui éclata et se répandit dans toute la cave. Alertés par le vacarme, les hommes de la milice le découvrirent et l’emportèrent tandis qu’il m’injuriait, croyant que je l’avais dénoncé. Il me jura aussi qu’il se vengerait et que, ma vie durant, je me repentirais de cet acte terrible dont j’étais soi-disant coupable. Quelque temps plus tard, un homme, qui disait s’appeler Jacquet, vint me trouver et m’annonça la mort de Jehan Courtejambe - il avait une jambe de bois - dans un des cachots de la ville. Or c’est depuis ce jour que le mauvais sort s’acharne sur ma personne. Pensez donc ! Chaque matin, quand le jour se lève, je vais inspecter ma cave et à chaque fois, dix à quinze vilongs¹ de vin ont disparu, et toujours de la meilleure qualité ! "

Sur ces tristes propos, il saisit un quatrième pichet et se servit d’abondance. Robin fronça les sourcils, ce qui le fit encore plus ressembler à un loup, d’autant que les flammes se reflétaient dans ses yeux et lui donnaient un regard sauvage.

" Il existe de nombreux moyens de contrecarrer les entreprises d’un pilleur de cave. Un bon cadenas à la porte, de bon gros barreaux au soupirail et deux ou trois amulettes suspendues aux poutres, voilà qui devrait suffire à refroidir toute ardeur kleptomaniaque... "

Guillemin se leva en soupirant derechef et alla retourner les cuissots. Ce faisant, il répondit : " Hélas ! J’ai dépensé une véritable fortune chez un serrurier originaire d’un de ces pays du sud... Il vit désormais dans un palais empli de richesses au milieu de ses quinze épouses ! " Un observateur attentif aurait pu oser croire avoir entraperçu un imperceptible cillement chez Le Fauconnier, ce qu’il ne faisait que lorsqu’il était troublé, étonné, pris de panique ou envieux. " Quant aux amulettes, cinq sorciers hautement réputés ont reçu ma visite et chacun d’eux m’en a vendu une a priori infaillible et ce pour un prix qu’eux-mêmes ont qualifié d’ami. Je dus vendre deux de mes meilleurs chevaux pour les payer - à l’époque où j’avais encore de la clientèle, je faisais office de relais de poste - et lorsque je retournai les voir pour leur parler de la prétendue infaillibilité de leurs colifichets, ils avaient bel et bien plié bagages. " Il revint, portant les cuissots qu’il posa devant les convives et lui-même, tout en se rasseyant.

Chooka se réveilla tout à fait et alla se frotter contre la manche du Fauconnier en émettant des bruits de gorge qui auraient pu passer pour des roucoulements. Néanmoins, ses yeux fixes adhéraient totalement au morceau de viande le plus à sa portée.

" Et les barreaux des soupiraux ? " demanda timidement Robin. Le tavernier haussa les épaules. " Je n’ai rien fait de ce côté-là... " " Je le savais ! " s’écria le petit homme. Puis, d’un ton de confidence : " Figurez-vous que je connais un homme qui serait capable de se glisser sous une porte s’il y avait assez d’or à gagner de l’autre côté, ce tant il est souple et agile ! Nul doute qu’un compère se glisse ainsi par le soupirail dans votre cave pour y déguster les meilleurs crus et en emporter quelques jarres. " Guillemin Le Trousseur secoua sa grosse tête hirsute. " Ma cave ne comporte aucune autre issue que la porte. " " Pas de soupirail ? " " Pas de soupirail. "

Robin grommela quelque chose d’inaudible et entreprit de dévorer sa part. Lorsqu’ils eurent fini de manger et tandis que Chooka grattait les os de son bec velouté en quête d’un dernier relief de viande, Guillemin se renversa sur son siège. " Voilà, beaux doux sires, vous connaissez désormais mon histoire. Chaque nuit, mes meilleurs vins disparaissent. Parfois, même, je retrouve un tonneau éventré, son contenu répandu sur le sol. N’ayant plus ou presque de bons vins à offrir, ma réputation a doucement fondu. Les clients venaient de moins en moins loin, pour finir par ne plus venir du tout, sauf quelques rares voyageurs comme vous ou ce prétendu musicien déchu. Aujourd’hui, je suis ruiné ou peu s’en faut. Mes chevaux sont morts de faim et je n’ai plus pour toute richesse que ce bâtiment et trois énormes tonneaux du meilleur vin qui soit en cette partie du monde. Mais déjà ce matin, j’ai pu constater qu’on m’en avait soutiré dix-sept vilongs. Aussi attends-je la fin... "

Robin secoua la tête. " Je suppose que ce vin a une grande valeur marchande ? " " Oui-da ", répondit Guillemin. " Quiconque le vendrait sur un marché en tirerait un gros pécule. Mais l’énigme reste entière... Qui donc serait capable de venir en ma cave, d’y boire mon vin et de repartir sans passer par la porte ? A part bien sûr... " " Oui, à part qui ? " " A part le fantôme de Jehan Courtejambe ? "

*****

" Point les fantômes n’existent-ils ! " La voix du Fauconnier fit sursauter les deux hommes. " Ne nous emballons pas ", fit Robin. " Même si les fantômes existent, ce dont je ne doute pas quoiqu’en puisse penser mon compagnon, ils sont au demeurant fort rares. De plus, ils ne sont qu’esprit et seul un but bien précis peut leur donner assez d’énergie pour prendre substance, n’importe quel sorcier vous le dira². " Guillemin Le Trousseur haussa les sourcils devant tant de savoir et demanda : " La vengeance est-elle un but suffisant ? " Robin ne put qu’acquiescer. Certes, si Jehan Courtejambe croyait être mort en cachot à cause de Guillemin, il était probable qu’il ait pu réunir suffisamment d’énergie pour venir hanter chaque nuit la cave de son ancien complice.

" Voici ce que je vous propose, Messire Guillemin ", dit Robin. " Cette nuit, Le Fauconnier et moi-même nous installerons dans votre cave et veillerons de concert. Ainsi, nous verrons bien de quoi il retourne ! " Et ainsi fut-il fait. Guillemin les enferma tous trois - les deux hommes et la corneille - et ils s’installèrent du mieux qu’ils purent, dans un recoin derrière un monceau de tonnelets vides. Une heure passa. Soudain, Robin agrippa le bras du Fauconnier. Dans la très faible lueur de la minuscule lampe à huile qu’ils avaient prise avec eux, les deux compagnons pouvaient voir une légère fumée verdâtre s’élever du sol, comme si elle s’en évaporait. " Le phénomène commence ", chuchota Robin à l’oreille du Fauconnier. " C’est ainsi que les fantômes prennent forme... " Mais le filet de vapeur ne semblait pas vouloir prendre corps et, même, il se dispersait au fur et à mesure qu’il montait vers la voûte noyée d’obscurité de la cave. Une odeur doucereuse leur parvint bientôt aux narines, rappelant quelque peu le romarin.

C’est ce moment que choisit Chooka pour tomber de l’épaule du Fauconnier, les pattes raides, profondément endormi. Robin réagit alors avec promptitude. D’autour de son cou, il tira un cordon et une petite bourse de cuir jaillit de sa chemise de soie noire et argent. Il l’ouvrit précipitamment, prit deux feuilles séchées qui y étaient pliées et en tendit une à son ami. " Plaque-la sous ton nez, comme cela ! " Et de joindre le geste à la parole. De fait, Le fauconnier, qui commençait à sentir une douce torpeur l’envahir, reprit tous ses esprits. Bientôt, la fumée disparut, ayant cessé de filtrer du sol.

Robin récupéra ses feuilles, qu’il replia et rangea précautionneusement dans la bourse, laquelle disparut de nouveau sous sa chemise. " Feignons de dormir ", souffla Le Fauconnier au petit homme brun. Quelques battements de cœur plus tard, ils ronflaient comme des sonneurs et l’on eût pu croire qu’ils dormaient là depuis des siècles.

Un vieux tonneau décrépi et poussiéreux pivota alors sur sa base, révélant une ouverture dans le sol. Une lanterne sourde fut posée sur le bord du trou et un homme de forte corpulence se hissa dans la cave avec difficulté. Le bois de sa jambe sonna contre le sol. Puis l’homme se pencha sur l’excavation et appela à voix basse. " Eh ! Jacquet ! Passe-moi le tonnelet ! Non, dans l’autre sens, idiot ! Dans le sens de la longueur ! Mais qu’est-ce qui m’a foutu un corniaud pareil ! Quoi ? Et alors, ils ne vont pas te dévorer, les rats ! Et quand bien même... " A la suite de quoi, l’homme, qui était Jehan Courtejambe lui-même, à n’en pas douter, et bien vivant encore, se dirigea vers un des gros tonneaux le long du mur en face de lui et se rinça la bouche à l’aide du nectar qu’il contenait. Il claqua la langue, en but encore trois longues lampées et entreprit de remplir son fût.

Robin Le Loup sentit que le bras de son ami glissait imperceptiblement vers le pommeau de son épée, prêt à intervenir. Du coin de la bouche, il dit simplement, et si bas qu’il n’eût pas même interrompu le recueillement dans une chapelle votive : " Pas bouger ! " Le Fauconnier se détendit donc et l’homme brun reprit son ronflement. Cinq tonnelets de quatre vilongs chacun prirent la direction du tunnel. Puis Jehan s’assit au bord du trou et regarda en direction de Robin et du Fauconnier. " Ils dorment comme des enfants ", dit-il à son complice. Et il disparut avec la lanterne ; le vieux tonneau pivota dans l’autre sens, masquant l’ouverture de façon parfaite.

Quelques minutes plus tard, Robin expliquait au Fauconnier l’idée qui lui était venue et qui ferait de Jehan Courtejambe un grand amateur d’eau.

*****

" Voici ce que nous allons faire ", expliquait Robin au tavernier. " Le Fauconnier et vous allez transvider votre bon vin dans les tonnelets derrière lesquels nous étions cachés cette nuit. Pendant ce temps, je galoperai jusqu’à Bourg-Le-Vieux, qui n’est qu’à une lieue et demie d’ici où je ferai l’achat des herbes nécessaires. Une fois que les tonneaux seront vides, vous en emplirez un avec le petit vin de table que vous nous avez servi hier au soir. J’ai vu qu’il vous en restait une bonne vingtaine de vilongs. "

Guillemin réfléchit. " C’est beaucoup de travail. Ne croyez-vous pas qu’il serait beaucoup plus facile que j’attende le retour de Jehan dans la cave et que je lui passe mon épée au travers du corps ? Cela réglerait l’affaire au mieux ! " Robin secoua la tête. " Non. Vous risqueriez encore d’être blessé. Croyez-moi. Ma méthode a l’avantage d’être sans risque pour vous et je peux vous jurer que vous n’entendrez jamais plus parler de Jehan Courtejambe. "

Aussi firent-ils selon les vœux de Robin. Le bon vin fut transvasé dans les tonnelets et les gros tonneaux accueillirent le fond de vin ordinaire auquel Robin ajouta les herbes qu’il avait achetées à Bourg-Le-Vieux, chez l’apothicaire. Le soir vint et les deux amis prirent congé de Guillemin Le Trousseur. " Etes-vous sûrs de ne pas vouloir assister au dénouement de cette histoire ? " Robin sourit et se redressa sur sa selle. " Nenni, mon bon sire. Pour nous, l’affaire est belle et bien terminée et nous ne saurions davantage abuser de votre hospitalité. De plus, nous sommes attendus à Morteplaine-La-Belle qui est à plus de quinze lieues d’ici. " " En ce cas, bien le bonsoir, mes sires, et puissent les bons dieux vous accompagner le long de votre route ! "

Les deux hommes éperonnèrent leur monture et partirent vers le nord. Dans les cieux gris et tourmentés du crépuscule, un oiseau noir plana en croassant puis piqua vers le sol. Au dernier instant, la plus grande des deux silhouettes tendit le bras et la corneille s’y posa. Une colline les masqua bientôt et Guillemin rentra. Une fois à l’intérieur, il se barricada, bouchant avec soin chaque issue. Puis, de derrière le comptoir, il sortit un objet long, emmailloté dans des tissus graissés et bien fermés par un lacet de cuir. L’ouvrant, il découvrit une longue épée à une main et demie de bel acier légèrement bleuté. Quoiqu’en ai dit le petit homme, il allait s’expliquer avec Jehan. Aussi prit-il une lanterne et descendit-il à la cave.

*****

Les miasmes glauques se dissipèrent peu à peu et le baril pivota. La tête de Jehan Courtejambe apparut par l’ouverture.

" Tiens, tiens ! Notre ami Guillemin Le Trousseur aussi innocemment endormi qu’un nouveau-né... " Il sortit tout-à-fait du tunnel. " Par mes cornes ! " s’exclama-t-il. Puis plus bas : " Puisse ma pauvre femme reposer en paix... Mais ce diable de vieux corniaud de Guillemin avait dans l’idée de m’occire ! " Il s’approcha du corps du tavernier. " Ainsi donc, non content de dénoncer un vieil ami, tu voulais maintenant t’en débarrasser définitivement, hein ? Eh bien tu vas voir ! " Et il lui trancha la gorge de manière très propre.

Après quoi, il alla au plus proche des tonneaux et en ouvrit le robinet. Le liquide s’écoula sur le sol, dégageant une bonne odeur d’épices. " Du vin aux épices ! Pour sûr, Guillemin, tu savais vivre ! " Et il en but d’abondance. Et le petit jeu des tonnelets reprit et c’est dix d’entre eux qui prirent la direction du souterrain. " Cette fois-ci, Jacquet, notre fortune est faite ! Mais n’aie crainte, nous reviendrons dès demain avec une carriole plus grande et nous embarquerons le reste. Les voyageurs sont si fréquents par ici qu’il ne sera même plus besoin de nous dissimuler... " Et il se glissa dans le boyau, non sans avoir avalé un dernier gorgeon de vin.

Une demi-heure n’était pas passée qu’une nouvelle lueur apparaissait à l’entrée du tunnel. " Ma foi, ce souterrain a été fort bien conçu ", fit Robin au Fauconnier. " Nul ne pourrait dire quand, par qui et pour quelle raison il fut construit... Sans doute par les anciens propriétaires de la grange, en cas d’attaque de bandits... " Le Fauconnier monta dans la cave et entreprit de passer les tonnelets de bon vin à Robin.

*****

La nuit était fraîche et les chevaux avançaient d’un pas lent, tirant la charrette que le petit homme avait louée l’après-midi même, après qu’il eût acheté ses " épices ". " Je voudrais bien voir la tête que fera Guillemin demain matin lorsqu’il découvrira sa cave vide... " fit Robin d’un ton enjoué. Le Fauconnier ne dit rien, préférant laisser à son ami le sentiment d’avoir joué un bon tour à quelqu’un plutôt que de lui révéler le triste sort du tavernier dont il avait découvert le corps sans vie.

" Ma foi... Robin, qu’as-tu mis exactement dans les tonneaux ? " Le Loup sourit. " Oh ! C’est une vieille recette de bonne femme. Les herbes que j’ai mêlées à ce vin ordinaire vont lui donner le goût du plus doux des nectars ! " Le Fauconnier fronça les sourcils et Robin continua. " C’est aussi la recette du plus puissant laxatif que je connaisse. Une petite gorgée suffit à te tordre les tripes et te vider comme une outre percée. En boire plus, c’est signer son arrêt de mort ! "

Au loin, un long ululement douloureux résonna dans la nuit.

*****

Quant au musicien, toujours ligoté et bâillonné, il attendait patiemment que Guillemin remontât de la cave...

*****

1) le vilong équivaut à 3,7496 de nos litres

2) n’oublions pas que Robin Le Loup fut cinq ans durant le disciple de Caronmar’ch le druide, lequel disparut le jour de son millième anniversaire...

 

Texte © 1999 : Hervé LOTH.


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