Lune Rouge

Voleurs de rêves

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Voleur de rêves

Lydie METAYER

 

 Un long tunnel multicolore aux bruits assourdis. Une sensation de légèreté et de bien-être. Des picotements de plaisir et un kaléidoscope de lumière. Quelles douces ou désagréables sensations ressentons-nous dans ces moments uniques et privilégiés ? Le don de rêver ? Sommes-nous tous égaux au royaume des songes et de l’imaginaire ?

 Au coeur d’un vieux château, perché au sommet d’une falaise balayée par les vents, Hope se sentait mal à l’aise. Elle suivait une femme inconnue dans un dédale de corridors et d’escaliers obscurs. Où donc se trouvait-elle ? Nerveuse, la jeune fille serrait ses bras autour de sa poitrine oppressée. Des frissons la parcouraient. Etait-ce de peur ou de froid ? Une odeur nauséabonde se mêlait à celle, plus sucrée, de fleurs sauvages. Hope regardait autour d’elle, inquiète. Les ombres des deux femmes dansaient à la lueur des torches, fixées dans les murs de pierre. Elle avait beau réfléchir ou essayer de se souvenir, la même question angoissante revenait sans cesse la tourmenter : comment était-elle arrivée dans ce lieu inconnu ?

 Dans une autre pièce du château, un groupe de personnages mystérieux l’observait, avec attention et avidité, à travers une grosse boule de cristal diaphane, seule source de lumière dans cette vaste salle. Flottant au centre du cercle formé par ces êtres silencieux, elle diffusait une faible lueur, qui sculptait leurs visages trop pâles. Parmi eux, un homme brun d’une belle carrure fixait avec intensité l’image de Hope dans la boule. Ses traits, comme ceux de ses compagnons, ne laissaient transparaître aucune émotion. Pourtant, au fond de son coeur de glace, un sentiment étrange naissait. Pour la première fois de sa vie, et de l’histoire de son groupe, il avait rêvé. Un songe bref qui se résumait à un visage au teint de pêche, aux yeux noisette et aux longs cheveux bouclés couleur caramel. Ce même visage qu’il contemplait en ce moment dans la boule de cristal. Le jeune homme jeta un regard en coin à ses compagnons : ils étaient comme hypnotisés par l’image de Hope. Ils l’épiaient tous.

 Fenril appartenait à une race qui vivait dans l’ombre et le froid, se nourrissant de l’imaginaire et des rêves des êtres humains pour n’en laisser qu’une coquille vide, vivant de leurs émotions comme les Dieux se délectent d’ambroisie. Ils pouvaient ainsi goûter aux plaisirs des sens qui leur étaient interdits.

 A l’extérieur, un hibou ulula. Un nuage noir se déchira pour permettre à la lune de révéler ses courbes pleines. Un souffle glacé annonçant le début du festin agita les mèches brunes de Fenril. Ses yeux gris se fermèrent un court instant. Le jeune homme était écartelé par ces nouvelles sensations en lui. C’était impossible ! Depuis des millénaires, on leur enseignait que l’imaginaire n’existait pas et n’existerait jamais en aucun d’eux. Son peuple et lui vivaient dans une dimension sans rêve. Pourtant, la nuit précédente, Fenril avait rêvé de Hope ...

 Hope se retrouva brusquement sur une terrasse, tout en haut du château, au dessus d’un précipice vertigineux privé de garde fou. L’air était frais. L’aube allait bientôt se lever.

 La boule de cristal flottait, seule, au centre de la pièce désertée par Fenril et ses congénères. Leurs pas précipités résonnaient dans le silence de la sombre demeure.

 Soudain, Hope entendit un bruit sourd qui se rapprochait, provenant de la porte derrière elle. Un voile de peur enveloppa son coeur. Des gouttes de sueur perlaient sur son front, glissaient le long de son dos. Lorsqu’elle se retourna, elle vit surgir des hommes et des femmes, dévoreurs d’esprit, qui se jetèrent sur elle, telle une meute de loups affamés. Hope essaya de s’enfuir ; dans son affolement elle trébucha et bascula dans le vide. Elle savait qu’elle allait mourir. Rien ni personne ne pouvaient plus la sauver.

 Tout à coup, Fenril bondit en avant. Ses longs doigts lancèrent des éclairs noirs contre ses compagnons. Le jeune homme exécuta ensuite une pirouette et se jeta dans le vide pour tenter de la rattraper. Les autres créatures voulurent le suivre. Trop tard ! Les rayons du soleil naissant les effrayèrent et elles se réfugièrent à la hâte dans la pénombre du château, avec des cris de rage. Aujourd’hui, leur faim ne serait pas assouvie. Plus grave encore, Fenril les avait trahis.

 Hope se réveilla en sursaut, les sens en émoi, l’impression de terreur toujours présente en elle. Elle respira de grandes bouffées d’air pur et sourit. Il ne s’agissait que d’un mauvais rêve. Au fait, où se trouvait-elle ? Ce n’était pas là sa chambre. Ses yeux rencontrèrent alors le bleu d’un ciel limpide. Elle s’assit, puis croisa le regard insondable de Fenril. Hope eut un mouvement de recul : c’était l’homme de son cauchemar ! Une brise parfumée caressa les cheveux des deux jeunes gens. Le temps semblait s ’être arrêté.
 - Jeune fille, ce n’était pas un rêve ...
 Un lourd silence s’abattit sur eux, les emprisonnant dans une chape de plomb. Paralysés, ils s’observaient, elle craintive, lui perplexe. Le soleil ne le brûlait pas, mais diffusait en lui une chaleur bienfaisante. Il ne comprenait pas.
 - Si ce n’était pas un rêve, qu’est-ce que c’était ? interrogea Hope d’une toute petite voix.
 - Nous avons créé les décors à partir de ton imagination.
 - Mais pourquoi ?! Et comment me suis-je retrouvée dans ce château ?
 - C’est assez difficile à expliquer. Nous choisissons nos victimes parmi les humains qui possèdent une activité onirique intense. Nous les attirons inconsciemment vers nous pour voler leurs rêves.
 - Et que leur arrivent-ils à ces gens ?
 - Ils ne se réveillent jamais ...
 - Je vois ... et toi, pourquoi m’as4u aidée ?
 - Je l’ignore. Une pulsion soudaine, répondit le jeune homme en détournant les yeux.
 - C’est étrange, mais j’ai l’impression de te connaître.
 La jeune fille effleura la joue de son compagnon d’une main hésitante, puis souleva son menton pour fixer son regard. Depuis l’enfance, Hope rencontrait souvent dans ses rêves un homme brun, au visage flou. Il ressemblait un peu à Fenril.
 Le jeune homme ne s’expliquait pas la faiblesse qui l’étreignait sous la caresse de Hope. Il était un chasseur de la nuit, l’un des plus courageux et, auprès de cette inconnue, il perdait tous ses moyens. Il bafouilla, presque hésitant.
 - J’ai rêvé de toi. C’est la première fois qu’une telle chose arrive. Normalement, c’est impossible !
 - Pourquoi ?
 - Ma race ne peut pas rêver. Elle ne l’a jamais fait, c’est pourquoi nous volons les rêves des humains.
 - Comme c’est triste, toute une vie sans rêve. Si tu veux, je peux t’apprendre à rêver.
Hope se pencha et déposa un léger baiser sur les lèvres glacées de Fenril. Une onde de chaleur traversa le corps du jeune homme. Son teint pâle s’illumina un instant et ses mains tremblèrent. Un vrai sourire apparut sur sa bouche et une étincelle s’alluma dans ses yeux argentés.
 - Oui, s’il te plaît apprends-moi à rêver.

 

Texte © 2000 : Lydie METAYER.


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