Lune Rouge

Fissures

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Fissures

Lydie METAYER

 

 

L’homme cartésien croit posséder les réponses à toutes les questions ; s’il les ignore, il les invente. Pour lui, il existe une explication rationnelle à toute chose. C’est la science qui l’affirme.

Où est donc parti se cacher l’homme superstitieux si respectueux de la nature ? L’humanité a oublié, l’Homme n’entend ni ne voit plus les signes.

N’allez pas imaginer que je sois différente des autres, peut-être un peu plus intuitive ou ouverte a d’autres suggestions. Avec le recul, il se peut aussi que les événements décrits dans mon histoire ne soient que le fruit de mon imagination ? Surmenage ? Déprime ? Qui pourrait le dire ?

J’ai habitée dans cette grande ville jusqu’à mon vingt sixième anniversaire, dans le même quartier aseptisé. Son nom n’a pas d’importance, toutes les agglomérations se ressemblent plus ou moins. Dieu sait pourtant à quel point je déteste la ville ! Trop de gens, de pollution, de bruit, vous n’existez pas. Mais je vis là où se trouve le travail, dans les conditions de vie actuelle, je n’ai pas tellement le choix. Je ne m’en plains pas, je pourrais habiter un quartier moins agréable ou être au chômage !

Je marche environ cinq minutes sur des trottoirs étroits et sales, d’un pas vif pour me rendre à l’arrêt du bus. Vingt minutes plus tard, je descends devant mon lieu de travail, un bureau parmi tant d’autres, dans un immeuble froid et anonyme. Je suis secrétaire.

Je me demande si je dois vraiment raconter ce que j’ai observé. J’ai I’impression désagréable d’être la seule à avoir remarqué ces faits plus ou moins curieux. A part peut-être Chipie, ma chatte noire de cinq ans. Certains prétendent que les chats peuvent voir ou sentir des choses invisibles pour I’être humain. Les animaux sont plus à l’écoute de leur instinct, plus attentif aux humeurs de la nature.

Tout a commencé - Si quelque chose a bien commencé- un jour d’octobre, le ciel était si triste ce jour là qu’il pleura toute la journée. Une collègue s’était jetée par la fenêtre du cinquième étage vers huit heure trente. Nous en discutions à la pause-café, encore ébranlé par le va et viens de la police et de l’ambulance.

— Vous vous rendez compte, une fille si jeune. Si ce n’est pas malheureux... commença Mme Parks, la cinquantaine bien enrobée.

— Pourquoi a-t-elle fait une chose pareille ? demandais-je en tournant ma petite cuillère dans la tasse.

— Je n’en sais rien ! Je travaillais juste en face d’elle (expliqua Mme Koff toute retournée) Elle était assise, tranquille quand soudain elle s’est levée en criant "laissez-moi ! Au secours ! Faites-les taire !" Elle courait les mains sur les oreilles à travers la pièce. C’est alors qu’elle s’est jetée par la fenêtre.

— Seigneur quelle histoire !

— N’est ce pas ! Mais peut-être qu’elle se droguait ou qu’elle buvait, conclut Mme Parks avant de retourner a son travail.

Personnellement, je ne fus pas satisfaite par cette explication. Il est vrai que je ne la connaissais pas beaucoup, mais elle semblait bien dans sa peau. Je m’interrogeais encore en regardant les informations du soir à la télévision, toujours les mêmes nouvelles : catastrophes, crimes, aucune compassion. J’eus pourtant l’impression que i’agressivité des gens augmentait, même ici à côté de chez moi. Le journal régional annonçait un taux d’animosité élevé : violence gratuite, multiplication des suicides. Un plateau repas sur les genoux, je zappais pour tenter de trouver un programme adapté à mon humeur du moment. Chipie, à mes côtés sur le divan, grignotait les morceaux de gruyère fondu que je lui donnais. Cette panthère miniature adorait le fromage sous toutes ses formes. Je fermai les yeux un instant, tout était trop calme dans l’immeuble, pas d’aboiement, pas de bruit dans la cour, dans l’escalier ou sur le palier.

Vers vingt deux heures, mes voisins du dessus, du genre discret, commencèrent à se disputer. Je n’aime pas entendre hurler de la sorte, je restai donc recroquevillée dans mon lit, Chipie blottie tout contre mon coeur. Un grondement sourd s’échappait de sa gorge, son regard émeraude ne quittait pas le plafond. J’avoue que son attitude m’inquiétait un peu. Elle agissait rarement ainsi. Le sommeil gagna peu à peu mon corps, je m’endormis bientôt d’un sommeil agité.

Je m’éveillai en sursaut le lendemain matin, quelques minutes à peine avant la musique du radio réveil. Ce n’est qu’en rentrant le soir que j’appris l’horrible nouvelle : les voisins du dessus, si gentils, si polis, si paisibles, s’étaient entre-tués après vingt ans de mariage heureux !

Dans le même temps, le comportement de ma chatte se modifia du tout au tout. Chipie montait la garde à mes pieds, elle grondait et crachait contre l’invisible. Je caressais avec tendresse son pelage soycux, elle ronronnait. Son regard de jade semblait me dire : "Ne t’inquiète pas, petite maîtresse, il ne peut rien t’arriver. Je suis là pour te protéger."

Son attitude protectrice de ces derniers jours, si anormale, m’inspirait toute sorte de pensées. Mais de quoi pouvait-elle bien me protéger et comment ? Les voisins du dessus ne possédaient aucun animal domestique. Ce détail est-il important ou non ?

Je repartis le lendemain, même trajet, même heure, comme d’habitude. J’attendais mon bus au milieu de gens moroses lorsque mon regard fut attiré par une petite fissure sur le trottoir. Juste à côté d’elle, deux enfants se disputaient un jeu vidéo avec brutalité. Rien d’alarmant ni d’anormal, sans doute l’usure du temps. Quand j’y repense, je me demande si mon imagination trop riche n’a pas pris cette craquelure insignifiante comme point de départ d’événements qui ne sont que coïncidence et hasard ? Cependant, au pied des immeubles ternes et des maisons, d’autres fines lézardes apparaissaient, jour après jour et les citadins devenaient plus agressifs. Je fis aussitôt le rapprochement avec celles du sol. Un matin, je ne pus m’empêcher d’en parler à Mme Parks. Elle n’avait rien remarqué et ne s’en souciait guère. Je décidai de l’imiter. Malheureusement, je ne possède pas un esprit cartésien comme le sien. J’aime croire à l’existence de phénomènes paranormaux. Ceci explique peut-être cela !

C’est ensuite que j’ai senti cette présence impalpable mais si perceptible. Elle ne semblait pas se trouver dans mon appartement, sans doute à cause de Chipie. Mais en dehors de ses murs, je la devinais tapie dans l’ombre. Je sortais le moins possible de chez moi. Une peur atroce, insidieuse s’était emparée de mon âme. Je me surpris à me blottir contre ma chatte comme une enfant contre sa mère. Son ronron régulier semblait seul capable d’apaiser mon angoisse.

Mme Parks remarqua bientôt ma nervosité inhabituelle.

— Vous avez l’air soucieuse depuis quelques jours, quelque chose ne va pas ? me demanda-t-elle un matin.

— Non ... tout va bien... Mme Parks, n’avez-vous rien remarqué d’anormal ces temps-ci ?

— Non. Mais vous savez quoi ? Je pense que vous avez beaucoup trop d’imagination.

Et elle me planta là. Pour ma tranquillité d’esprit, je décidai de cesser ces enfantillages, de fermer les yeux et de brider mon imagination. Mais je ne pus tenir ma résolution bien longtemps. Le soir même, je rencontrai Mme Harriet, ma voisine de palier.

— Bonsoir. Dites-moi, entre nous, votre Chipie n’est-elle pas bizarre depuis quelques temps ?

A cette question, mon rythme cardiaque s’accéléra. Mes paumes devinrent moites.

— Si, et le votre ?

— Pacha ne me lâche pas d’une semelle. Il gronde et crache, je ne sais pourquoi.

— Chipie aussi. C’est touchant, mais j’avoue que cela me met mal à l’aise.

— le chien de Mine Cantier agit de même En fait, j’ai discuté avec plusieurs autres personnes. Elle ont toutes constaté une attitude étrange chez leurs animaux. Je me demande pourquoi ils se comportent comme ça. Une catastrophe naturelle peut-être... j’ai lu quelque part que les animaux sentait le danger bien avant nous !

— Voyons Mme Harriet Si c’était le cas, on nous l’aurait dit à la télé, non ?

Je me voulais rassurante mais je n’arrivais pas à croire a mes propres paroles. Ce soir là, j’observais Chipie avec attention. Elle se tenait sur le seuil de la porte fenêtre entrouverte, magnifique statue de bronze. Tous ses sens en alerte, le félin grondait de temps en temps, le poil hérissé. Je sortis pour m’installer sur la terrasse dans mon rocking chair. Chipie grimpa aussitôt sur mes genoux. Un instant, je crus voir de la fumée noire s’échapper d’une des fissures alors qu’une voix caverneuse résonnait dans ma tête. Je ne compris pas les mots qu’elle murmurait. Soudain Chipie se dressa et sa patte aux griffes acérées déchira l’air devant elle. Un grondement menaçant jaillit du fond de sa gorge. Et tout redevint normal. Ma chatte frotta sa tête contre ma joue, chassant du même coup le bourdonnement douloureux à l’intérieur de mon crâne. Avais-je vraiment vu de la vapeur noirâtre sortir du mur, de la fissure ? Non ... une soudaine migraine déchira mon cerveau, m’empêchant de réfléchir davantage. Je souffrais peut-être de surmenage. Un câlin à Chipie et je décidai de m’aérer l’esprit, une petite promenade au jardin public semblait parfait.

Assise sur un banc, je regardai le ballet des nuages dans le ciel. Les cris des enfants parvenaient jusqu’à moi au milieu d’un voile de coton. Soudain une ombre me cacha le soleil et me fit sursauter. Un vieil homme m’observait, son labrador noir collé tout contre sa cuisse. Il se pencha vers moi, anxieux.

— Vous les avez aussi remarqué les fissures. Celles qui sont apparues soudainement un peu partout en ville ?

Son chien surveillait les environs. Son attitude me rappela celle de Chipie. L’inconnu remarqua mon trouble.

— Ah, ah ! Je suis sûr que vous avez un animal.

— En effet, j’ai une chatte. Que savez-vous sur les événements de ces derniers jours ?

Je ne pus m’empêcher de poser la question. Après tout, cet homme s’interrogeait aussi sur ces fichues lézardes, il savait peut-être quelque chose que j’ignorais. Je fus un moment soulagée, quelqu’un d’autre avait relevé leur présence. Je ne devenais peut-être pas folle.

— Les esprits qui se nourrissent de sentiments négatifs attaquent les humains. Qui aime les animaux et en possède un est protégé par lui.

— ... Vous pouvez préciser votre pensée.

Il s’installa sur le banc et me saisit les mains.

— Ils furent vaincus dans des temps reculés et bannis dans les entrailles de la terre. Mais ils attendaient leur heure. Qu’est-ce que le temps pour des esprits malfaisants ? Aujourd’hui, l’homme par sa négligence scelle son destin. Plus l’homme se déchire, s’entre-tue, plus ils deviennent fort et aujourd’hui ... aujourd’hui, la terre se craquelle pour les laisser sortir.

— Les animaux l’ont bien senti et ils nous protègent.

— Exact mais seulement les personnes qui les respectent. Un dicton dit : "qui n’aime pas les animaux n’aime personne".

— Que faire alors ?

— Nous n’y pouvons rien, du moins dans les villes, ici la concentration d’ondes négatives est trop importante.

Sur ces dernières paroles, le vieil homme s’en alla. Seigneur quelle histoire ! Les morts seraient donc dus à ses démons venus par les fissures. La sensation horrible sur le balcon tout à l’heure revint à ma mémoire. Un grand froid m’envahit tout à coup. Je me suis levée pour rentrer chez moi le plus vite possible, pour l’heure mon cerveau rejetait en bloc les explications de ce vieux fou.

Il y eut d’autres morts. Les citadins commençaient à devenir nerveux et moi neurasthénique. Le médecin me conseilla beaucoup de repos. Démons ou non, ma décision fut prise sans plus de réflexion. Je vendis mon appartement. Cet argent me permit d’acheter une jolie petite maison au fin fond de la campagne. Là, je devins la secrétaire du vétérinaire, monsieur Gauthier. Aujourd’hui, vous ne me ferez plus entrer dans une ville.

Quelque soit l’endroit ou je me trouve, j’examine avec une attention particulière tous ce qui peut ressembler à une fissure.

 

Texte © 1999 : Lydie METAYER.


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