Lune Rouge

LEDUC Daniel

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Les Cris Vains

Daniel LEDUC

 

 Ce jour-là, j’aurais voulu que chacun de mes pas soit comme un mot griffant la blancheur de la page ; que ma marche déroule le destin de mon personnage et l’entraîne vers le mot FIN...
 Mais mon esprit était stérile ; et je m’aventurais loin de mon hôtel, dans un chemin aux abords broussailleux, songeant que mon livre s’égarerait, demeurant probablement inachevé telle une carte sans pistes ni frontières.
 Marcher avait toujours été pour moi le seul moteur de l’écriture - et les parfums, les sons, les couleurs alentours en étaient l’essence.
 Chaque jour, je ma lançais dans d’interminables promenades, et ma pensée cheminait comme un stylo sur du papier. La nuit, le corps pétrifié devant la table de la chambre, je retranscrivais toutes ces phrases qui s’étaient inscrites en moi au fur et à mesure que je m’enfonçais, le jour, dans la campagne.
 Je marchais donc j’écrivais.
 Mais, ce jour-là, mes pas étaient stériles. Comme la veille. Comme l’avant-veille. Comme depuis trois semaines déjà.
 Ce chemin aux abords broussailleux, je ne le connaissais pas. C’était la première fois que je l’empruntais, et j’eus le sentiment, malgré ma panne d’écrivain, de pénétrer dans un inconnu fertile.
 Tout était calme autour de moi. Seuls, le bruissement que faisait le vent dans les arbres et quelques pépiements d’oiseaux ondulaient dans le silence, inspirant une forme de sérénité.
 Alors que je notais, enfin, dans mon esprit le déroulement d’une phrase sinueuse dont le sens se révélait au fil de mes pas, mon regard fut hypnotisé par une grande bâtisse qui apparut au détour du chemin. Je dis " grande bâtisse " car je ne saurais mieux définir ce bâtiment tout à la fois imposant et biscornu, laid et sublime. Imaginez une grande maison bourgeoise en pierre de taille à laquelle on aurait adjoint, et cela comme sans y prendre garde, pignons, tours et autre pigeonnier qui la rendraient bancale et noble ; imaginez, peut-être, l’un de ces castels qui apparaissaient - quand vous étiez enfant - dans certains contes de fées, alors que la nuit multipliait vos angoisses... Ainsi, comprendrez-vous mon étonnement.
 Comprendrez-vous que je me sois figé devant cette demeure et que j’ai cru être la proie de mon imagination d’écrivain.
 Mais il n’en était rien.
 La grille d’entrée contre laquelle je m’appuyai était tout aussi réelle que la clarté diffuse de cette journée d’octobre. Elle résistait à ma poussée, et l’envie de la voir s’ouvrir n’y changeait rien.
 Ainsi, vu l’heure tardive, je décidai de rebrousser chemin, non sans me promettre de revenir dès le lendemain rôder dans cet endroit si fertile en mystère et significations.

 Le jour suivant, mes pas se portèrent vers ce même lieu sans que je susse très bien quel trajet ils avaient emprunté.
 Je me retrouvai face à la grande bâtisse - une pesanteur inexplicable au fond de la gorge.
 La grille était grande ouverte. Elle créait comme un espace béant qui, irrésistiblement, attirait tout mon être. Je la franchis donc sans hésitation.
 Je dus traverser une centaine de mètres - mes souliers faisant crépiter de fins graviers - avant d’atteindre un large perron en haut duquel une porte entrouverte exposait en partie son huisserie richement sculptée et ses imposantes ferrures.
 Alors que j’hésitais à pénétrer, soudain pris de vertige, comme une plainte (mais oui, c’en était une !) sembla s’échapper du cœur-même de la maison.
 De suite me frappèrent le vide de chaque pièce ainsi que leur étonnante clarté. Malgré le peu de lumière provenant de l’extérieur, une luminosité quasi surnaturelle irradiait chaque recoin, chaque angle, chaque interstice. Rien ne pouvait échapper au regard le moins aigu, le plus distrait. Mais, qu’aurait-il pu échapper ? Puisqu’il n’y avait ni meubles, ni bibelots, ni objets d’art, ni rien d’aucune sorte ; pas même une ombre...
 Du moins le supposai-je jusqu’au moment où je découvris la source de cette plainte dont la tonalité s’enlisait entre le grave et l’aigu.
 Elle était là, couchée sur le flanc, m’observant avec ses yeux flamboyants. Des yeux de colère ou de fièvre ? De terreur ou d’incendie ?
A mon approche la bête - c’était une chienne - n’eut aucun mouvement de crainte ou de rébellion. Bien au contraire : elle répondit à mes caresses par de petits coups de langues sur mon visage et son regard se transforma en miel.
Dans cette chienne décharnée, fébrile, j’eus peine à reconnaître la noblesse naturelle de l’Eurasier (croisement entre le Spitz-loup et le Chow-chow, rencontre de l’Europe et de l’Asie).
Tout en elle exprimait la détresse : son poil terne, d’un jaune sale ; son attitude frileuse, pour ne pas dire implorante ; son regard - ce regard qui me glaçait malgré sa douceur comme s’il provenait d’un coin obscur de l’animalité.
De toute évidence, cette pauvre chienne était abandonnée, malade.
Elle était la seule gardienne de cette étrange demeure, déserte, elle-même abandonnée...
Depuis combien de temps ?
Je décidai d’emmener la chienne avec moi, persuadé qu’il lui fallait un nouvel ami, sinon un nouveau maître.
Mais malgré toute la patience que je déployai, malgré l’affection que je lui témoignai, malgré tout, elle refusa de me suivre, même de se faire porter.
Quelque chose la retenait là. Invisible.
C’est donc seul que je repartis vers mon hôtel alors qu’une première étoile clignotait à l’horizon.

Pendant plusieurs semaines, je me rendis sur ce lieu qui, tout à la fois, m’inquiétait et nourrissait mon imagination.
J’apportais à la chienne du poisson, de la viande, des croquettes, et toutes sortes d’aliments qu’elle dévorait avec reconnaissance.
Ainsi sa robe devint plus brillante, plus lisse ; son regard gagna en profondeur ; tout son être se mit à exhaler une quiétude, une force retrouvée.
Parallèlement à la constante amélioration de l’état de la chienne, mon livre s’élaborait, comme malgré moi, c’est-à-dire que j’avais le sentiment de n’être qu’un interprète, non un auteur.
Toujours est-il que je l’achevai le jour-même où l’événement se produisit.
 En arrivant, ce jour-là, près de la grande bâtisse, je perçus cette plainte que j’avais entendue la première fois, mais celle-ci était plus forte, plus distincte, plus harmonieuse aussi.
 Elle semblait toujours provenir du cœur-même de la maison...
 Je hâtai le pas et traversai les pièces vides qui conduisaient à celle que la chienne avait choisie comme refuge.
 J’étais anxieux. Il me tardait de sentir l’animal tout contre moi. Et mes pas cognaient le parquet en résonnant autour.
 Alors que je franchissais, comme dans un bond, la dernière porte qui me séparait de la chienne, la stupeur stoppa mon élan et me figea sur place.
 Une jeune fille, nue, couchée sur le flanc, m’observait de ses yeux flamboyants. Elle était maigre, comme décharnée - par de longues privations, sans doute. Comme une étrange maladie semblait la ronger.
 Elle parut ne pas comprendre mes paroles, et c’est en vain que je tentai de la persuader de me suivre afin que l’on s’occupât d’elle.
Pour seul geste, elle me tendit son bracelet, me faisant signe de le prendre. C’était un objet en cuivre, finement ciselé, sur lequel figurait un animal couché (une lionne, peut-être ?) qui, curieusement, se transformait, par anamorphose, en une figure de femme hiératique.
Délicatement, je le mis à mon poignet.
Puis je quittai cette grande bâtisse avec plein de questions dans le regard.

Pourquoi allai-je directement à la gendarmerie ? Pourquoi leur demandai-je de me suivre ?
Pour venir en aide à cette jeune fille, sûrement !
Toujours est-il que, ni ce soir-là, ni plus jamais, je ne réussis à retrouver le chemin aux abords broussailleux qui menait à la grande bâtisse...
Les gendarmes et les gens du pays me prirent pour un original, un fou, un artiste. Et, toute honte bue, je dus quitter la région.
Moi-même je commençais à douter de la véracité de cette histoire.
J’aurais fini par la mettre sur le compte de mon imagination, si deux faits ne l’avaient confirmée.
Tout d’abord le bracelet, que je portais toujours à mon poignet.
Puis ce qu’il me faut ici relater :
Cela se produisit un an après mon départ.
J’étais en train de dédicacer mon livre dans une librairie lorsqu’une voix douce, sereine me fit lever la tête :
Elle était là, devant moi, me tendant un exemplaire.
Elle me dit tout simplement :
— Pour moi, vous mettrez : " à la jeune fille que j’ai voulu sauver. "

 

Texte © : Daniel LEDUC.

Daniel LEDUC
Courriel : daniel.Leduc3@wanadoo.fr
Site : http://www.planetexpo.fr/dleduc


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