Lune Rouge

A l’ombre de Dieu

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A l’ombre de Dieu

Thibaut BRIX

 

Elle était divinement belle... Si " divinement " avait eu une signification pour Basil ! Cela faisait bien longtemps que Basil ne croyait plus en Dieu ni au Diable. Il avait rejeté toute idée de Paradis et d’Enfer et celui ne lui réussissait pas trop mal jusqu’à présent... Parfois, il lui arrivait de se poser des questions sur le " pourquoi ", sur le " comment " mais aucune des réponses qu’il formulait ne le satisfaisait.

La jeune femme était tout à fait séduisante... Elle ne devait pas avoir plus de vingt-quatre ans et son visage exprimait encore cette innocence qu’ont les jeunes gens qui entrent dans la vie active. Basil la suivit un long moment dans les rues du vieux Strasbourg, cachés à l’ombre des façades anciennes. Il ne voulait pas qu’elle s’aperçoive de sa présence et qu’elle prenne peur...

Basil ne lui voulait pas de mal, pas pour l’instant.

Les rues étaient joyeusement animées ce soir-là. Les enseignes lumineuses des bars et des restaurants rapides scintillaient inégalement dans la nuit, les lampadaires crachaient leur éclat jaune sur les badauds et les touristes qui discutaient bruyamment ou flânaient paresseusement.

La jeune femme atteignit qui accueillait la majestueuse cathédrale de Strasbourg, merveille séculaire superbement mise en valeur pas un habile jeu de lumière... Cet édifice médiéval dégageait une puissance, une aura étrange. Les yeux des passants se levaient instinctivement vers la flèche lointaine, autant par habitude que par étonnement.

Basil connaissaient par coeur tous les recoins de cette cathédrale mais celle-ci parvenait pourtant encore à l’émerveiller. La foi des hommes n’a jamais été aussi belle que lorsqu’elle s’adresse directement aux dieux.

La jeune femme détailla du regard la façade, les reliefs sculptés, les porches monumentaux... Étudiante en art ? se demanda Basil. Le plus simple était de lui demander. Sortant de l’ombre et de l’anonymat, il s’avança vers elle.

- Magnifique, n’est-ce pas ? lança-t-il au hasard.

Elle se tourna vers lui un bref instant.

- Oui.

- Quand je pense que ce sont de simples hommes qui ont érigés cet somptueux édifice, je ne peux m’empêcher de frissonner.

Silence.

- Des hommes morts depuis longtemps, reprit-il, des hommes à la vie si éphémère qui ont créé une œuvre pourtant intemporelle, voire éternelle...

- S’ils avaient été immortels, cette cathédrale aurait été bien différente.

- Sûrement.

Leurs yeux se rencontrèrent. Durant un instant, chacun ressentit quelque chose d’étrange à la vue de l’autre ; Basil rompit le silence.

- Je viens souvent ici pour... méditer. C’est un lieu très fréquenté mais tellement magique, bien que beaucoup de choses aient changées...

La jeune fille eut une réaction de surprise.

- Que voulez-vous dire ?

- Euh... et bien, mon grand-père m’a raconté qu’autrefois, à son époque, cette place était un endroit désert, aucune boutique n’y vendait sa camelote...

Nouveau silence.

Basil avait du mal à cerner la personnalité de la jeune fille. Il essayait vainement de deviner son nom, de deviner ses pensées. Rien ne filtrait. Elle avait l’air moins innocente qu’il ne se l’était imaginé. Cela ne changeait cependant rien à l’affaire.

- Je m’appelle Basil, dit-il avec l’espoir d’éveiller de l’intérêt chez son interlocutrice, et vous ?

- Ça ne vous regarde pas.

Basil s’y attendait.

- Effectivement, pardonnez mon manque de tact et ma précipitation. Je cherchais à lier conversation. Les gens d’aujourd’hui n’ont plus rien à faire d’une cathédrale : c’est beau, c’est grand, c’est pleins de curés, voilà tout. On coule du béton, maintenant, on élève des tours plus grandes, des buildings en verre, mais le cœur, la foi n’y sont plus. Ceux qui se disent artistes n’ont rien du talent des petits artisans qui ont construits cette cathédrale. Alors, quand je vois quelqu’un qui semble un peu intéressé par ce monument, je ne peux m’empêcher d’aller à sa rencontre... Et vous aviez l’air intéressée..

- Je le suis, simplement je me méfie des hommes qui m’abordent dans la rue... D’autant plus s’ils ont vos yeux.

- Mes... mes yeux ?

- Ils sont gris. C’est la première fois que je vois quelqu’un avec des yeux aussi gris.

- Je suis désolé, je n’ai pas choisi leur couleur...

Sourire masqué de la jeune femme.

- Si vous êtes réellement intéressée par cette cathédrale, je peux vous montrer quelque chose que tout le monde a oublié et que l’on mentionne parfois dans certains livres, proposa Basil, en enveloppant sa voix de mystère.

- D’accord.

Elle est en confiance, se dit Basil, il ne faut pas tout gâcher. Pas maintenant.

Il l’emmena au nord de l’édifice, là où la foule étaient plus parsemée. L’obscurité dominait par ici et Basil se sentait plus à l’aise dans l’obscurité. La jeune femme le suivait, certainement intriguée. Durant leur conversation, Basil avait étudié chacun de ses gestes, chacune de ses paroles, son apparence et sa personnalité. Avec difficulté, cependant. En général, il lisait dans les gens comme dans un livre ouvert, mais chez elle, le livre restait fermé et il devait se contenter de la couverture et du résumé en quatrième de couverture...

Ils arrivèrent enfin à un endroit désert, au pied des échafaudages dressés sur le flanc nord de la cathédrale. Basil se glissa en-dessous, la jeune femme le suivit. Il lui demanda de poser sa main à un endroit précis sur le mur.

- Que sentez-vous, demanda-t-il ?

- De la pierre... du grès... C’est froid.

- Mais encore ?

- Une étrange sensation de répulsion et d’attirance pour cette surface rugueuse...

- Le grès est friable et pourtant on s’en sert pour des constructions aussi imposantes, comment est-ce possible ? C’est comme les humains : si fragiles et pourtant si puissants sur cette planète...

- Je sens les siècles transpirer à travers les pores de cette pierre, je sens la sueur des ouvriers...

Basil s’approcha d’elle, pencha la tête vers son cou, releva ses lèvres pour découvrir ses canines acérées et...

- Je sens la mort flotter autour de nous... Je ne sais pas qui elle cherche.

Basil recula d’un pas, surpris et inquiet. Il jeta un rapide coup d’œil autour de lui mais il n’y avait aucun danger potentiel en vue. Personne pour les voir. La jeune femme se tourna vers lui, son doux visage parfaitement inexpressif. Leurs yeux se rencontrèrent pour la seconde et dernière fois. Basil ne cilla pas, mais sa proie se comportait de manière étrange. Encore une fois, il lui était impossible de lire en elle.

Elle s’approcha de lui, colla son corps contre celui du chasseur.

- La mort nous a trouvé, souffla-t-elle du bout des lèvres.

Basil n’eut pas le temps de comprendre la signification de ces paroles. Une douleur lui déchira la poitrine, quelque chose se fraya un chemin à travers ses chairs mortes jusqu’à... jusqu’à son cœur. Il poussa un cri étouffé. La douleur était intolérable. Basil essaya un vain de retirer le puissant pieu de bois qui le faisait souffrir...

- Pourquoi ?... articula-t-il avec peine.

- Parce que vous êtes un vampire et parce que je chasse les vampires..

Basil ferma ses yeux gris pour l’éternité et son âme quitta son corps. A l’ombre de Dieu...

 

Hoenheim, le20 octobre 2000

 

Texte © : Thibaut BRIX.


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