Lune Rouge

Le Palais de l’Epouvante

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Le Palais de l’Epouvante

Thibaut BRIX

 

J’ai toujours détesté les fêtes foraines. Cette répulsion est peut-être due aux odeurs de fritures, aux affreuses peintures décolorées qui ornent les manèges, aux vieux forains qui vous regardent d’un oeil étrange lorsque vous posez votre regard sur eux... Ou cela vient plus vraisemblablement d’une terrifiante aventure vécue durant mon enfance. Je ne devais pas avoir plus de huit ou neuf ans lorsqu’une de mes tantes, une dame qui sentait la vieille et portait des habits cousus dans des rideaux, m’emmena à la fête foraine qui s’était installée non loin de son village. Ce fut la première et la dernière fois qu’elle eut un acte de pseudo-bonté à mon égard ; cette femme aux sourires forcés et à la peau effroyablement plissée était la demi-soeur de mon père, mais ils n’avaient quasiment jamais vécu ensemble : elle était bien plus âgée que lui et avait été élevée par sa mère, une prostituée que mon grand-père avait malencontreusement fécondée lors d’une de ces escapades conjugales dont il était coutumier.

Mon père et ses autres soeurs n’avaient jamais eu de relations avec cette bâtarde comme on la traitait à l’époque. Jusqu’au jour où mon grand-père vint à décéder, laissant derrière lui un testament dans lequel il répartissait ses différents biens entre ses enfants... y compris la fille de sa maîtresse. Dès lors la famille dut accepter, bon gré mal gré, dans ses rangs la fille illégitime et sa mère aux loisirs douteux. La demi-soeur était assez jolie étant jeune, semble-t-il, mais le temps et les drogues en tous genres l’usèrent trop vite. Son caractère de chien s’accentua avec l’âge et elle devint bientôt insupportable et déshonorante pour la famille. Elle finit par se couper de ses pairs et pour aller vivre en ermite dans une vieille baraque héritée de sa défunte mère. Celle-ci passait déjà pour une vipère et une garce, la fille devint malgré elle sorcière...

Sa réputation était faite lorsqu’elle décida un beau matin de venir reprendre des nouvelles de la famille. Elle ignorait tout de ses demi-frère et demi-soeurs et de moi, dernier-né déjà âgé de neuf ans. Elle insista pour m’emmener à la fête foraine, pour se "faire pardonner d’avoir manqué à ses devoirs familiaux durant toutes ses années". Mes parents hésitèrent à me laisser avec cette vieille qui puait la naphtaline mais mon père ne souhaitait pas se lancer dans une querelle. Après tout, elle n’avait rien fait de mal. Et une après-midi sur les manèges ne pouvait que me réjouir.

Je n’aimais pas cette tante sortie de nulle part mais après une grosse colère, je dus me résigner et la suivre. J’avais envie d’aller à la foire, mais pas avec cette vieille avant l’âge. Elle m’y conduisit avec sa 2CV qui fumait et sentait la cigarette. Elle paya les deux tickets et nous entrâmes. C’était horrible. Des centaines de gens déambulaient sans logique entre les stands vieillots et décrépis, une cacophonie de musiques s’entremêlaient masqués par les bruits des machineries des manèges. Une forte odeur de graillon et de poisson frit flottait dans l’air, des papiers gras, des saletés en tous genres jonchaient le sol, des enfants de mon âge brandissaient des baguettes couvertes d’une épaisse barbe-à-pape mousseuse à donner des haut-le-coeur...

J’avais neuf ans et je sentais les larmes monter à mes yeux : larmes de colère, de tristesse et d’écoeurement. Mais je n’avais nulle part où aller, nulle part où pleurer. J’étais avec une affreuse tante dans une affreuse foire... La vieille s’intégrait parfaitement dans cet environnement poisseux et bruyant. Son visage s’illuminait d’un large sourire crapaud à la vue des stands de tirs, de pêche aux canards en plastiques, des manèges et autres attractions coutumières des fêtes de ce genre.

Lorsqu’elle me demanda par quoi je voulais commencer, je faillis éclater en sanglots, mais je me retins. Je me contentais de renifler ; elle me tendit un mouchoir qui puait la lessive, que je refusais poliment. Pour me débarrasser d’elle quelques instant, je demandais à faire de l’auto-tamponneuse. Elle acquiesça et nous nous rendîmes au manège correspondant. Les petits véhicules étaient décolorés, usés, à l’image de l’homme derrière le guichet. Je pris un jeton et attendais le fin du tour précédent. Puis je montais dans le véhicule le moins délabrés (difficile à choisir) et jetais un dernier regard vers ma tante. Son sourire d’amphibien me lorgnait avec sadisme. Je détournais les yeux. L’auto démarra brusquement, à l’instar des autres.

Un garçon aux cheveux noirs et à la peau blanche, fonça sur moi de plein fouet avec un rire débile. Je voulus lui rendre la pareille, mais lorsque je vis que la moitié des "auto-tamponneurs" lui ressemblait comme autant de gouttes d’eau, je préférais oublier cette idée Les enfants se rentraient dedans violemment, avec des visages meurtriers, sous les regards amusés de leurs parents. J’étais ballotté comme un pantin, impuissant à résister aux assauts successifs de mes adversaires. Lorsque le tour se termina, je quittais bien vite la piste glissante pour rejoindre ma tante. Elle arbora un air déçu : "tu n’as pas beaucoup cogné les autres" dit-elle. Je restais silencieux.

Nous continuâmes notre exploration dans le domaine de la laideur et du mauvais goût. Ma tante sourit à la vue d’une "maison de l’horreur" devant laquelle se balançaient trois squelettes en plastique jaune pendus par le cou. Je redoutais le pire. Ma tante me prit par le bras et me tira vers l’affreuse attraction. Une immense enseigne peinte surmontait le petit bâtiment de bois : on y voyait une foule de monstres plus ignobles les uns que les autres conduis par un vampires aux yeux flamboyants se précipiter vers le spectateur : il y a avait là un espèce de Minotaure, un dragon à plusieurs têtes, un loup-garou, une araignée géante, un pastiche de Boris Karloff en créature de Frankenstein, une femme-démon en sous-vêtements noirs, un zombie vert digne des plus grands films gores des années quatre-vingt, un Belphégor d’opérette, une momie aux membres disproportionnés et l’immense buste d’un monstre indescriptible, à la fois humain par son torse, et animal par le long tentacule noir qui remplaçait sa tête... Une grand panneau lumineux placés au-dessous annonçait en lettre sanguinolentes "Le Palais de l’Epouvante" Cette maison des horreurs devait être la plus horrible de toute celles que j’avais jamais vu... Mais cette fois j’avais peur avant même d’y entrer...

J’essayais de résister à ma tante, mais elle me tira violemment et tout sourire disparut de son visage quand elle se tourna vers moi. Je n’insistais pas plus, impressionné, et la suivait avec réticence. Je ne voulais pas entrer là-dedans, mais c’était çà ou affronter la colère de la vieille, colère que je souhaitais à tout prix éviter... J’étais au courant des superstitions qui faisait d’elle une sorcière...

Nous passâmes l’arcade gothique d’entrée et pénétrâmes dans le "Palais de l’Epouvante". Des lampes jaunes éclairaient le petit espace où nous nous trouvions. Devant nous, un quai, des rails et un mur décorée d’une fresque digne de l’apocalypse de saint Jean ou des tentations de saint Antoine. Nous étions seuls sur le quai. Un wagonnet en forme de tête de mort arriva et ralentit. Nous y prîmes place. Ma tante se frotta les mains tandis que le wagonnet poussait devant lui les rideaux qui menaient au coeur du palais...

Décrire ce que je vis au-delà de ces rideaux relèvent de l’exploit. Je ne suis même plus sûr de ce que j’y ai réellement vu ; une bonne part d’imagination a dû remplacer la réalité dans mon esprit, et ces souvenirs remontent à plusieurs années. Mais je suis encore aujourd’hui persuadé que les horreurs qui se terraient dans cette baraque de foire n’avaient rien de joyeux ni de ludique. Car horreurs il y avait. Mais il ne s’agissait pas de vampires, de zombies, de Minotaure ou de mygales géantes mais de véritables monstres, immondes, baveux, pitoyables.

Pendant que le crâne nous entraînait vers l’enfer, je vis une cage au fond de laquelle était blotti, immobile, l’horrible parodie d’un Quasimodo dont les yeux semblèrent m’implorer. Autre cage, autre terreur : une salle de torture éclairée de rouge, où un bourreau en robe et capuche noires tournait la roue d’un chevalet qui étirait lentement, doucement, inexorablement les membres du malheureux étendu sur la table. Ses cris désarticulés étaient insupportables... Je ne me souviens que trop bien des sons qui emplissait l’éther démoniaque de ces lieux atroces : des cris, des hurlements inhumains, des grognements, des jouissements sadiques, des aboiements bestiaux, le tout accommodé d’un hard rock sataniste trop bruyant... Après la cage du bossu et celle des tortures, il y eut deux murs de fausses pierres percés de petites ouvertures desquelles jaillissaient des pattes insectoïdes, des tentacules rouges, des langues violettes démesurées et autres immondices... Cette fois, je hurlais de terreur et me recroquevillais sur moi-même. Ma tante éclata d’un rire immonde, vicieux, qui résonna dans le sombre couloir.

Il y eut ensuite successivement deux pièces où l’amour sauvage et la difformité régnaient : dans la première, un homme nu attaché contre une cloison poussait des gémissement provoqués par une femme très dénudée qui lui faisait une fellation... J’avais neuf ans et j’ignorais alors ce qu’étais une fellation, mais il était alors évidement pour moi que tout cela était répugnant et dégoûtant. Lorsque la femme tourna la tête vers nous, la moitié droite de son visage était complètement rongé par la moisissure et la pourriture, ou quelque chose d’apparent... Deuxième cri de terreur. J’étais complètement terrorisé et ne souhaitait qu’une chose : rentrer au plus vite chez moi. Mais la visite n’étais pas finie. Après la salle des tortures sexuelles, il y eut celle des difformités où des monstres à demi humains rugissaient, rotaient, criaient : un sosie d’Elephant Man, une naine au coup de girafe, un être au visage de mouton, un homme à la peau de serpent. Leurs bras difformes se tendirent à travers les barreaux qui les séparaient heureusement de nous. Les salles qui suivirent restèrent gravés dans mon souvenir uniquement par les sons. Après avoir vu tant d’atrocités, je restais prostrés sur moi-même, les paupières fermées, les dents serrées, les bras autour des genoux ramenés contre moi. Ma tante ne semblait pas se soucier le moins du monde de moi. Elle semblait complètement absorbée par les horreurs du "Palais de l’Epouvante" qui portait trop bien son nom. Je me demandais si mon père, ma mère ou tout autre adulte normal éprouverait une peur semblable à la mienne en visitant ces lieux de toutes les perversités.

Je me souviens donc auditivement des salles devant lesquelles nous passions : il y eut celle d’où venait un bruit de mastication canine, accompagné d’un faible gémissement vaguement humain, celle qui semblait contenir une masse gélatineuse et mouvante, celle où la chaleur et le crépitement de feu dégageaient une puissante odeur de viande brûlée, celle enfin où on entendait des murmures inquiétants... Puis ce fut la fin.

Le crâne s’arrêta ; ma tante me secoua et m’intima l’ordre de sortir. J’ouvrais les yeux avec hésitation, puis, à la vue du quai et des lumières rouges, je sentais un certain soulagement m’envahir. Je sortais rapidement du wagonnet et quittais le palais des horreurs pour respirer l’air malodorant mais sans danger de l’extérieur. Ma tante me rejoignis avec son sourire de crapaud qui paraissait à présent moins vicieux qu’auparavant. Elle me demanda si je voulais aller sur un autre manège, mais j’implorais Jésus-Christ pour rentrer chez moi au plus vite. Mon voeu dût être exaucé, car lorsqu’elle vit l’heure, ma tante me proposa de me ramener chez moi. Je devais encore la côtoyer pendant le trajet, mais ce serait peu de chose après ce je j’avais vécu dans cette fête foraine décadente et inquiétante.

Avec le recul des années, je me demande aujourd’hui comment mon cerveau a réussit à contenir la terreur qui me tenait dans cette maison de l’épouvante, comment j’ai évité un blocage mental et un refoulement de ces minutes effroyables. J’étais peut-être un petit garçon robuste, mais aujourd’hui encore je refuse de mettre les pieds dans une fête foraine. J’ai trop peur d’y revivre ce que j’ai vécu quand j’avais neuf ans. Depuis ce jour, j’ai cessé de regarder des films d’horreur, de lire des histoires fantastiques. J’ai regardé pendant longtemps sous mon lit avant de me coucher et j’avais souvent peur les rares soirs où mes parents me laissaient seuls. Mais j’ai surmonté cette angoisse et à vingt ans passés, j’ai presque oublié cette aventure. Tout au moins, je la revis comme un rêve, un peu floue, un peu irréelle. Heureusement. Je n’ai raconté cette histoire à personne, et personne ne s’est jamais réellement inquiété de ce que j’avais pu faire cet après-midi avec ma tante.

La seule chose qui reste vivace dans mon souvenir, c’est la question que me posa mon père lorsque ma tante m’eut ramené chez moi. Question à laquelle je ne peux toujours pas répondre. Ma tante à disparu au lendemain de cette journée. Du jour au lendemain, plus personne ne l’a revu. Après deux ans, sa maison a été rasé et un complexe immobilier rebâti à sa place. Avant la démolition, ma père et ses soeurs ont trouvés dans la vieille baraque des fioles aux contenus indéfinissables, des animaux empaillés (surtout des oiseaux), des livres aux noms rebutants et autres os décorés de plumes. Ils ont tout brûlés. Dieu seul sait qui était ma tante et je préfère qu’il garde le secret...

Mais l’après-midi où j’avais frôlé l’enfer du doigt, mon père avait par hasard appelé l’un de ses amis qui habitait dans le même village que ma tante. Lorsque mon père lui parla de la fête foraine, l’autre lui répondit très sérieusement qu’il n’y avait pas la moindre fête dans le village ou même dans les alentours. Mais ma tante avait bien indiqué à mes parents où nous nous rendions. Il n’y avait pas d’erreur possible. "Mais alors, étiez-vous ?" me demanda mon père à mon retour.

Je n’ai jamais pu lui répondre.

 

Texte © : Thibaut BRIX.


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