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La nuit du sabbat

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La nuit du sabbat

Thibaut BRIX

 

C’était par une nuit sombre et orageuse que l’étrange silhouette encapuchonnée arriva dans le village. Il était tard et le ciel assombri par de gros nuages noirs déversait un déluge d’eau sur la région. Le tonnerre grondait et les éclairs fusaient à l’horizon. Un vent glacial et violent soufflait, pliant les arbres, agitant les buissons de convulsions incessantes.

Les rues du village n’étaient plus que d’informes marécages de boue pâteuse et collante. De rares lumières brillaient derrière les petites fenêtres à carreaux. Quelque part, une vieille enseigne en fer grinçait sous le souffle de la tempête en un rythme trop régulier et trop métronomique.

La silhouette était petite, voûtée, enveloppée dans un grand manteau de bure, et s’appuyait sur un long bâton orné de crânes de rongeurs et de plumes noires de coq.

Le bruit de la pluie sur les toits en tuiles était assourdissant. Dans les maisons, on se serrait autour du feu de cheminée, inquiet, silencieux. C’était la terrible nuit de Walpurgis, la veille de la Toussaint pendant laquelle les sorcières quittent leurs antres pour aller réciter le sabbat impie et diabolique, la messe noire, dans les sombres forêts et sur les collines désertes. On savait tout cela dans le village. On savait que malgré la pluie, les sorcières et les serviteurs du Malin ne manquerait pas à l’appel du Diable et quiconque serait assez inconscient pour les surprendre périrait sous le couteau sacrificiel des hérétiques, déversant ses entrailles pour la gloire de Satan et le nombre de la Bête.

La silhouette voûta se dirigea en pataugeant dans la boue vers la maison éclairée la plus proche. Elle leva le lourd marteau de fonte ornant la porte de bois et frappa plusieurs coups vigoureux. La demeure était une grande baraque de pierre grise habitée par une jeune fille seule dont les parents étaient morts quelques années plus tôt de la lèpre. Elle vivait en recluse, mais en conservant un sens profond de l’hospitalité campagnarde. Elle offrait son toit à qui le lui demandait.

En cette nuit de Walpurgis, cependant, elle aurait préféré rester seule chez elle et l’idée même de devoir ouvrir la porte sur l’averse l’angoissait. Néanmoins, elle ne pouvait pas faillir à ses principes et, se munissant d’une lanterne, alla tirer le verrou de la lourde porte de bois et l’ouvrit. Des gouttes d’eau assaillirent son visage et manquèrent d’éteindre la petite flamme jaune de la lanterne. Sur le seuil de la maison se tenait une vieille femme au visage ridé et déformé par la dégénérescence, un visage pâle et parcheminé qui inspirait la répulsion. Deux yeux de corbeau, noirs, profonds, surmontaient un nez crochu et boutonneux. De rares mèches de cheveux gris dépassaient de la capuche de bure dégoulinante d’eau. Les mains de la femme étaient glacés et osseuses, les ongles d’une taille anormalement longue. L’hôte des lieux eut un sursaut de dégoût devant cette apparition au manteau sale et déchiré. Elle s’effaça néanmoins pour laisser entrer la vieille dans sa maison et referma la porte derrière elle.

Aucune parole ne fut échangé jusqu’à ce que les deux femmes soient installées devant le feu. La jeune fille jeta une grosse bûche dans l’âtre rougeoyant, tandis que la vieille s’asseyait devant la cheminée. Elle avait retiré son manteau trempé, révélant ses guenilles grises et crasseuses. Elle serrait toujours son bâton et ne semblait pas vouloir s’en séparer. La jeune fille ne posa aucune question, mais la visiteuse l’intriguait profondément. Elle repensa à la terrible nuit de Walpurgis et en eut des frissons dans le dos. On devait avoir passé le milieu de la nuit, donc le sabbat devait être fini ; les sorcières et les sorciers rentraient chez eux maintenant. Cette idée lui noua la gorge et elle ne put s’empêcher de penser que son hôte, avec son bâton fétiche, pouvait être une de ces sorcières.

Mais la soirée ne confirma pas cette hypothèse inquiétante. La vieille femme but du lait de chèvre et mangea de bon appétit une bouillie de haricots avant d’aller se coucher sur la paillasse que la jeune fille réservait aux voyageurs. L’hôte des lieux souffla sa lanterne et alla se coucher à son tour. Le sommeil s’empara rapidement d’elle, malgré ses inquiétudes. Au-dehors, la pluie battante claquait contre les volets et le tonnerre grondait dans le lointain, comme un rire démoniaque et surnaturel...

Le lendemain matin, l’orage avait cessé. Tout était détrempé : les rues, les champs... La boue était épaisse et répugnante, collait au pied dans d’horribles bruits de succion. La jeune fille se réveilla de bonne heure. Elle s’habilla rapidement et alla voir comment se portait sa visiteuse. Celle-ci était toujours endormi sur la paillasse. La lumière du jour la rendait moins sinistre de visage mais son aspect paraissait bien plus sale que la nuit. Même dans son sommeil, elle serrait son bâton. La jeune fille alla faire réchauffer de la bouillie de haricots et se décida enfin à réveiller la vieille. Mais au bout d’un certain temps, après l’avoir secoué, elle comprit que la pauvre femme ne se réveillerait plus.

Le froid ou la fatigue, ou peut-être la faiblesse, avait eu raison d’elle pendant la nuit. Son corps étaient rigide et froid. La jeune fille n’avait guère le choix : elle devait l’enterrer. Elle couvrit le corps de le vieille d’une couverture et alla trouver le prêtre du village.

Celui-ci était en pleins préparatifs de la messe de la Toussaint. Lorsque la jeune fille lui exposa les faits, l’homme de Dieu rétorqua qu’un enterrement coûtait cher en ces temps difficiles et qu’il valait mieux simplement bénir le corps et le jeter dans la fosse commune. La jeune fille était très pieuse et ne pouvait se résoudre à abandonner le corps de la voyageuse dans un fosse remplie d’autres cadavres. Après tout, elle se sentait un peu responsable de sa mort, n’ayant pas pu l’abriter convenablement.

Aussi retourna-t-elle chez elle dans l’espoir de faire inhumer dignement la défunte. Malheureusement, son seul problème demeurait l’argent. Elle n’en avait pas assez au point de payer une messe et une place dans le cimetière. Peut-être la vieille femme en avait-elle sur elle. La jeune fille fouilla le cadavre et trouva en tout et pour tout une dizaine de pièces d’argent dans une bourse passé autour du maigre coup de la vieille. Une misère. En revanche, au majeur de la main gauche de la femme, la jeune fille trouva une grosse bague vraisemblablement en or et gravée de signes inconnus. Ce simple bijou aurait suffi à payer et la messe et l’enterrement et la sépulture.

La jeune fille essaya donc de retirer la bague du doigt de la morte, en vain. Le bijou semblait avoir été vissé au majeur. Elle s’y reprit plusieurs fois, toujours sans résultat. L’attrait de la bague devenait hypnotique. La jeune fille s’arma d’un gros couteau de cuisine et sectionna le doigt d’un coup sec. Aucune goutte de sang ne coula, comme si la vieille avait été vidé de ce liquide vital... Ou comme si elle n’en avait jamais eu. Mais la simple vue du doigt coupé fit retrouver tous ses sens à la jeune fille. Elle eut un sursaut de dégoût à la vue de son acte irréfléchi. Mais c’était trop tard. Elle s’empara du doigt coupé et essaya encore une fois de retirer le bague, sans succès. Devant cet échec, elle alla placer doigt et bijou en lieu sûr, dans le tiroir de l’unique commode de sa maison. Elle ferma le tiroir à clé et cacha la clé sous sa propre paillasse.

Cela ne résolvait toujours pas le problème de l’argent : donner le doigt coupé au prêtre du village aurait fait maudire la jeune fille jusqu’à la fin de ses jours. Elle réunit donc les quelques pièces d’argent de la morte et les siennes propres. Ce n’était pas suffisant pour dire une messe, mais cela permettrait au moins à la défunte de reposer dans une tombe. La jeune fille alla apporter la monnaie à l’abbé, en échange d’une bénédiction et d’une place au cimetière du village. Le curé empocha l’argent et suivit la jeune fille dans sa maison. A la vue du cadavre, il frissonna. La vieille était horrible à voir, pâle, crasseuse, squelettique, laide. Néanmoins, le prêtre ne se laissa pas envahir par le dégoût que lui inspirait la morte et récita sa bénédiction. Puis, il retourna à son presbytère et demanda à deux fossoyeurs d’aller chercher le corps et de l’enterrer dans le cimetière. Ce qui fut fait. La vieille fut ensevelie avec son bâton et ses affaires.

Quand cela fut fait, il dit la messe de la Toussaint dans la grande église. Tout le village y était rassemblé ; la jeune fille était là aussi. Quand la cérémonie s’acheva, chacun retourna à ses occupations...

Un an passa depuis cette nuit fatale de Walpurgis. Mais cette nuit revient chaque année, chaque veille de Toussaint. Pendant un an, la jeune fille oublia la vieille, l’angoisse que celle-ci lui inspirait, et surtout, elle oublia le doigt sectionné sous clé dans le tiroir de sa commode. Depuis la mort de la femme, elle n’avait plus ouvert ce tiroir et n’avait plus essayé d’ôter la bague du doigt.

Or, au terme d’une année, il était de nouveau l’heure de la nuit des sorciers et des ensorceleuses, cette nuit terrible qu’on dit de Walpurgis. Et cette nuit maudite était encore plus orageuse et pluvieuse que celle de l’année passée. Le tonnerre grondait dans le lointain, plusieurs arbres furent foudroyés dans la nuit, un torrent de boue coula dans la rue principale du village, le cimetière fut inondé et des tuiles furent arrachés sur les toits des maisons par le vent rugissant. Une véritable tornade s’abattait sur la région, pliant les arbres, arrachant les petits buissons, balayant tout sur son passage.

Et dans cette nuit hurlante et gémissante, peu après minuit, une silhouette solitaire entra dans le village, s’enfonçant jusqu’aux genoux dans la boue grise et puante qui se déversait dans la rue. Cette silhouette était petite, voûtée, enveloppé dans une grande cape de bure trempée. Elle serrait un bâton ornée de crânes et de plumes dans sa main droite. Elle s’arrêta devant la première porte de maison et cogna le lourd marteau de fonte contre le panneau de bois. Au bout de quelques minutes, la porte s’entrouvrit. Le visage jeune et lisse d’une femme apparut dans l’entrebâillement. Elle tenait une lanterne à la main. A la lueur de la flamme, cette femme distingua le visage de son visiteur et ses yeux s’écarquillèrent d’effroi. Néanmoins, elle ne dit rien et laissa entrer le visiteur dans sa maison. Une fois la porte refermée, elle se tourna vers le voyageur et le fixa. C’était une vielle femme, au visage ridé, crasseux, usé par les épreuves et la dégénérescence... Un visage dont elle avait oublié les traits affreux pendant un an mais qui resurgissait de sa mémoire en cette nuit terrible.

Car cet hôte était la vieille femme morte et enterrée un an plus tôt. L’habitante des lieux se croyait en plein cauchemar. Elle avait peur, elle frissonnais. La vieille n’avait cependant pas l’air hostile. La jeune femme alla préparer cette bouillie de haricots qu’elle préparait pour tous les gens qu’elle logeait. Elle l’accompagna de lait de chèvre. La vieille mangea de bon appétit. La jeune femme la regardait à la lueur tremblante de l’âtre. Dans cette lueur, elle vit la main gauche de son hôte. Cette main ne comportait que quatre doigts, et une village vide indiquait l’emplacement où aurait dû se trouver le majeur ! La jeune femme récita intérieurement le Notre Père à cette vue terrifiante. Elle était agitée de soubresaut d’effroi. Au premier abord, elle pensait que la vieille ressemblait la défunte de l’année passée, mais la vue de la phalange sans doigt ne permettait plus aucun doute.

Alors, la jeune femme surmonta son angoisse et demanda d’une voix timide à la vieille ce qui était arrivé à son doigt. Elle devait savoir. La vieille leva les yeux de son écuelle de haricots ; son regard diabolique et sombre croisa celui, effrayé, de son hôte.

- Tu ne t’en souviens pas ? demanda d’une voix grave, grinçante mais calme la vieille. Tu me l’as coupé il y a de cela un an. Puis tu l’as rangé dans ce tiroir.

Elle pointa son doigt décharné et griffus vers la commode, désignant pas là le tiroir où se trouvaient doigt et bague.

- Je suis venu le récupérer, dit d’une voix glaciale l’affreuse femme. Je suis venu le récupérer car sans la bague que tu m’as volé, je suis contrainte d’errer entre le monde des vivants et celui des morts. Saches que cette bague, jamais tu ne pourras la retirer de mon doigt, car c’est du Prince des Ténèbres qu’elle me vient.

La jeune femme poussa un cri de peur. Elle se signa. La vieille sourit sournoisement en continuant ses terribles révélations.

- J’ai dû attendre un an. Cette nuit, je vais rejoindre mon maître et je vais te punir de ton méfait.

A ce moment, un bruit s’éleva de la commode, comme si quelque chose de vivant enfermé à l’intérieur tentait d’en sortir. La jeune femme hurla de terreur, se leva et courut vers la porte. Elle essaya de l’ouvrir, en vain.

- Par la puissance de Satan et le nombre de la Bête, que s’accomplissent ta punition ! s’écria la vieille en levant les bras au ciel.

A ce moment, un long hurlement désarticulé s’éleva de la gorge de la pauvre hôte. Son corps se souleva à quelques centimètres du sol et se tordit d’horribles convulsions, au point de prendre des positions inconcevables. La jeune femme vivait encore quand sa colonne vertébrale claqua violemment sous l’effet d’une torsion surnaturelle. Sa tête toucha ses pieds, ses vêtements volèrent en lambeaux, du sang gicla de sa bouche. Son corps nu se balança dans l’air froid un instant, pendant que la sorcière se levait et s’approchait du corps agonisant Elle tendit une main griffu vers le sein gauche de la supplicié et enfonça ses ongles démesurés dans la chair fraîche. Un long cri s’éleva de la gorge de la pauvre femme qui mourut au moment où la vieille lui arrachait le coeur. Elle le brandit, dégoulinant de sang tandis que s’ouvrait violemment le tiroir de la commode et qu’un petit objet blanc en sortait rapidement.

La sorcière tandis sa main gauche et le doigt reprit sa place.

- Maintenant, je peux partir ! cria-t-elle, avant d’éclater d’un rire lugubre et maléfique.

Elle écrasa le coeur encore palpitant dans sa main, le jeta dans le feu. Le corps flottant et mort tomba mollement sur le sol de terre battue pendant que la vieille récupérait ses affaires. Dehors, la tempête faisait toujours rage. La sorcière ne s’en soucia pas. Elle sortit dans la nuit et quitta le village. Plus jamais on ne la revit. Mais la sanglante trace de son passage demeura dans toutes les mémoires.

Et, depuis ce jour, plus personne n’ouvre sa porte aux voyageurs la nuit de Walpurgis...

 

Texte © : Thibaut BRIX.


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