Lune Rouge

Lune Rouge : souvenirs de Carcosa

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Lune Rouge : souvenirs de Carcosa

Thibaut BRIX

Un loup hurla quelque part dans la nuit. Lucas accéléra le pas sans se retourner.

Ce soir, la lune avait cet inhabituel éclat rouge qu’elle arbore certaines nuits où des choses étranges se produisent... L’astre nocturne semblait suspendu au-dessus de la ville, énorme, décharné, comme prêt à éclater. On l’aurait dit vivant... Mais Lucas savait bien qu’il n’y avait pas de vie sur la lune.

Les rues étaient désertes et silencieuses. La lumière jaune des lampadaires parvenait à peine à percer l’obscurité brumeuse. Lucas frissonna, de froid mais certainement pas de peur. En fait, il ne souvenait pas avoir eu peur depuis longtemps. Sa vie était parfaitement morne, minutée et sans intérêt ; l’imprévisible n’y avait pas sa place. Et la peur encore moins.

Une brise glaciale l’embrassa de la tête aux pieds ; Lucas ressera son cache-nez et maugréa contre le mauvais temps et contre la pleine lune. Il avait l’étrange sensation qu’elle l’observait et le narguait, un peu comme le ferait un vieil ennemi. Lucas pressa encore le pas. Son immeuble n’était plus très loin à présent. Il fouilla dans les poches de son manteau à la recherche de ses clés.

- Fichue planète, il fait plus froid qu’à Carcosa...

Lucas se figea instantanément à quelques mètres de l’entrée de son immeuble. Qu’est-ce qu’il venait de dire ? "Fichue planète, il fait plus froid qu’à Carcosa"... Il fit rapidement le vide dans son esprit et chercha l’origine de cette phrase étrange ; probablement un film qu’il avait vu récemment, ou un livre. Conforté par cette idée, il parcourut les derniers mètres et entra dans le hall de l’immeuble. Une douce chaleur l’enveloppa. Il soupira et ouvrit son manteau. Le vieil escalier de bois craqua bruyamment lorsqu’il l’emprunta. Il entra enfin chez lui et jeta sur un fauteuil manteau, cache-nez et pullover. Il retira ses bottes et se laissa tomber sur le lit.

Il resta un long moment étendu, immobile. Dans sa tête se bousculaient des centaines d’idées, de phrases, de concepts hétéroclites. Et un mot : Carcosa. Lucas se redressa, intrigué. Il avait beau chercher dans les tréfonds de sa mémoire, il était incapable de retrouver l’origine de ce nom étrange.

- Fichue planète, il fait plus froid qu’à Carcosa ! Ici tout est laid, tout est triste. Je me souviens des hautes tours colorées de Carcosa qui défient le ciel pourpre, je me souviens du grand lac bouillonnant de Hali où gîsent Ceux Qu’On Ne Doit Pas Nommer, je me souviens des Fêtes Rituelles qui font vibrer durant de longs jours et de longues nuits les hauts murs de la Cité !

Lucas se releva, terrifié par ce qu’il venait de dire. Il n’avait plus eu peur depuis bien longtemps... jusqu’à ce soir ! Il ouvrit une commode et en sortit une bouteille de whisky dont il porta le goulot à la bouche. Il ne supportait pas l’alcool en temps normal mais ce soir plus rien n’était normal. A travers les volets, il devinait le ricanement muet de la lune rouge, elle qui savait tout, qui le connaissait mieux que lui-même... La vie parfaitement morne, minutée et sans intérêt de Lucas venait de basculer dans un gouffre de mystères tangibles et d’angoisses hideuses, un gouffre où frétillaient les germes de la folie...

- Oui, je me souviens de Carcosa ! hurla délibérément Lucas à l’adresse de l’affreuse lune. Je m’en souviens si bien que même ce whisky ne me fait plus d’effet ! Je me souviens de la moisson des âmes et du masque jaune du Roi ! Je me souviens de la guerre que nous avons mené contre toi !

Il pointa un index rageur vers la Lune Rouge derrière le volets...

- Je me souviens...

Lucas tomba à genoux, épuisé, tremblant de peur et de froid. L’alcool se répandait comme un poison lent dans son organisme, comme une drogue irrésistible. Des images depuis longtemps oubliées ressurgissaient dans sa mémoire. Il lâcha sa bouteille qui se brisa sur le sol.

Etendu sur le lit, il ferma les yeux, laissant divaguer ses pensées. Quelque chose changea imperceptiblement autour de lui. Le rire de la lune résonnait dans sa tête. Des formes se dessinaient, ce qui était invisible devenait visible... Il ouvrit ses yeux sur un monde nouveau, il voyait au-delà des perceptions humaines. Car il n’était plus humain. Il ne l’avait jamais été. Il y a bien longtemps, peut-être des milliers d’années, on l’appelait le Roi en Jaune... Il y a bien longtemps, il régnait sur Carcosa et conversait avec Ceux Qu’On Ne Doit Pas Nommer... Il y a bien longtemps il avait affronté la lune rouge, il avait perdu et avait été banni...

L’heure de la vengeance avait sonné. Le retour du Roi était imminent. Celui qui avait été Lucas sentait ses forces humaines décliner au profit de forces cosmiques, de sensations omniscientes à l’échelle de l’univers. Il se releva et regarda la lune rouge à travers le volet. Des cris de loups s’élevèrent dans la nuit, des vagues déferlèrent sur les côtes et des âmes perdues annonçèrent le retour du Roi !

 

Hoenheim, le 17 janvier 2002

Texte © : Thibaut BRIX.


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