Lune Rouge

Déjà vu

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Déjà Vu

Jonathan COLLINS

 

Le souvenir de la mort de mon père resurgit lorsque j’entendis le crissement des pneus sur la route enneigée du chemin des Pins. Le Klaxon des véhicules brisa le silence de cette fin d’après-midi. Un cri, un seul, se manifesta sans prévenir, perçant, horrifiant.

Le bruit assourdissant de la carrosserie se froissant me fit, à mon tour, hurler. Je n’étais nullement actrice dans ce carambolage, mais plutôt une spectatrice troublée et affolée. J’avais cette impression de déjà-vu qui me hantait au fond de mes obscures mémoires, indéchiffrable traumatisme provoqué par le tragique accident qui avait coûté la vie de mon paternel.

J’agrippai la cuisse de mon mari et la serrai, tremblotante. Il grimaça et me fit signe de me calmer. D’un bond, il courut vers les trois automobiles impliquées tout en m’ordonnant d’appeler des secours immédiatement.

Je ne bougeai pas tout de suite, mes membres paralysés par la stupeur. Mais lorsque les pleurs déchirants d’une enfant jaillit des entrailles de ces tas de ferrailles, mes pieds s’avancèrent au pas de course vers le téléphone dans la pièce adjacente au même rythme que mon cœur.

911. Mes doigts cherchèrent les touches sur le clavier numérique. L’urgence de la situation était si évidente et ahurissante que d’épaisses gouttelettes de sueur ruisselèrent abondamment sur mon front. Et si quelqu’un que je connaissais était mort dans cet accident ? Cela était très peu probable dans un ville aussi populeuse que New-York, mais juste à l’idée de perdre encore un être cher m’angoissait terriblement.

Lorsque l’opératrice me parla au bout du fil, je bafouillai des paroles insensées allant des " Au secours " aux

" aidez-les " sans explications jusqu’à ce qu’elle m’interrompt et me demande, sur un ton amical et compréhensif de me calmer. Je lui donnai l’information qu’elle me demanda et elle m’assura que des ambulanciers étaient en route.

Les sanglots de la jeune enfant coincée dans l’un des véhicules me fit revenir sur Terre. Bien malgré moi, mes pieds me conduisirent dehors, où mon mari s’efforçait de dégager une femme qui criait le martyre. La moitié de son visage était affreusement endommagé par des éclats de verre. Elle n’avait plus qu’un œil et de larges ecchymoses peuplaient se bras et l’autre moitié de sa face.

 As-tu sorti l’enfant ? hurlais-je dès que je fus suffisamment près de mon mari pour qu’il m’entende.

 Quel enfant ? me demanda-t-il sans lâcher des yeux la pauvre dame en état de choc.

Je grognai et me dirigeai à toute vitesse vers la seconde voiture. Un homme, que je savais inconscient, était coincé entre la banquette du côté conducteur et le volant. Ce véhicule était le seul à avoir gardé son pare-brise. D’ailleurs, cela me parut surréaliste.

Pas d’enfant. Dans la troisième bagnole, un couple était enseveli de morceaux de verre. Ils étaient morts, vraisemblablement.

Le soleil disparaissait graduellement, laissant place au pénombre envahissant. Mes yeux s’emplissaient de larmes telles un ruisseau de chagrin et d’impuissance. Le souvenir encore frais de ces événements troublants de mon passé resurgissait à chaque seconde, à chaque pulsation cardiaque, à chaque souffle de ma bouche, bouche qui tremblait exagérément.

D’autres crissements de pneus se mêlèrent à la manique misérable des victimes terrorisées par la mort imminente. Je serrai les dents, attendant que le pare-chocs me heurte de plein fouet. Avant que la quatrième voiture ne se mêle au chaos de la rue, mon mari me tira loin du danger.

Encore des cris. La femme défigurée fut broyée sous les roues du van rouge qui s’était ajouté au brouhaha. Je fus projetée vers l’arrière quand la vitre implosa. Le capot se compacta en un éventail métallique.

 Jacinthe ! hurla mon mari à mon intention.

Ma tête se heurta au sol cahoteux en un craquement douloureux. Tous mes sens devinrent invalides au cours d’une dizaines de secondes. Une main, encore celle de mon époux, m’attira vers le fossé. Il y eut une violente explosion dans la voiture de la défigurée. Des flammes jaillirent du moteur tandis que le van stoppait son embardée.

 Bordel de merde ! s’exclama mon mari, ahuri.

Je ne l’écoutais pas. Je ne l’écoutais plus. Mes tympans menaçaient d’éclater tellement le bruit avait été intense. Doucement, sans porter attention aux protestations de ma voix intérieure et à celles de mon époux, je m’avançai vers le véhicule, ce van familial dont je connaissais déjà les passagers.

 Jacinthe ! Reviens ! Tout va exploser !

Je l’ignorai. Je m’approchai d’une fenêtre et regardai à l’intérieur. Un homme sur le siège conducteur était mort d’une crise cardiaque. Je le savais, je connaissais cet homme.

Mon mari s’approcha de moi.

 Il est mort ? me demanda-t-il en posant sa main sur mon épaule.

Je hochai la tête et me déplaçai vers la vitre arrière. Une enfant âgée de six ans - ça aussi je le savais - étendue sur la banquette arrière, hurlait de douleur. Un morceau de verre était enfoncé profondément dans sa poitrine.

 

Des sanglots d’enfant...

Sur un macaron accroché à son chandail sanglant qu’elle avait reçu pour son sixième anniversaire, il était inscrit un prénom :

 Jacinthe...

FIN

 

Texte © : Jonathan COLLINS.


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