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Rencontre

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Rencontre

Georges BORMAND

 

Il n’était pas possible de faire une promenade ce jour-là. Le vent venait des montagnes et des bourrasques de neige rendaient les maisons invisibles. Margen serait volontiers resté dans la Maison pour se réchauffer et boire du bouillon chaud, mais il lui fallait préparer le départ du lendemain à l’aube. Des rumeurs parlaient d’oiseaux de feu qui seraient apparus dans les Hallas et le seigneur Harren voulait absolument en avoir le coeur net.

La soirée fut calme. Avec la tempête, personne n’était rentré ni parti, il n’y avait pas de nouvelles fraîches à commenter. La tempête de neige ne semblait pas près de se calmer, et on n’était encore qu’à l’automne ! Margen monta se coucher dès que possible. Il se réveilla très tôt, avala rapidement un grand bol de bouillon et atteignit l’écurie avant l’aube. Le vent avait légèrement diminué, la neige tombait moins violemment, les mules acceptèrent de sortir et de prendre la route.

Il n’avait pas avancé de cent pas qu’un homme l’interpella.

"Holà, tu es bien Margen Lannan ?".

L’homme était habillé en Garde, mais Margen ne le connaissait pas. Il répondit toutefois par l’affirmative.

"Le seigneur Harren m’a ordonné de partir avec toi."

"N’aurait-il plus confiance en mes rapports ?"

"C’est moi qui ai encouru son courroux en prenant part à une discussion sur ce qui se passe sur les terres des Argelon et en contredisant ses conseillers. Il m’a interdit de reparaître devant lui sans avoir vu par moi-même ce qui se passe. Puis, il s’est rappelé ta mission et m’a ordonné de t’accompagner."

Margen aurait préféré partir seul, comme d’habitude, ou avec un camarade de la Guilde des Eclaireurs, mais l’homme lui montra un parchemin signé du seigneur Harren qui confirmait ses dires. Il s’inclina.

"Je suis Renne Allad."

Il fallut attendre qu’il soit retourné au palais chercher sa propre mule et son équipement, et ils ne quittèrent Thara que vers onze heures.

Le vent avait repris, et la neige tombait de plus en plus fort. Il faudrait au moins une semaine pour atteindre les Hallas, et encore si tout allait bien. Ni Margen, ni Renne n’avait envie de parler et d’avaler de la neige, et ils avançaient en silence sur la route blanche. Vers le soir, ils trouvèrent une auberge ouverte, et purent se reposer. En vérifiant leurs provisions, Margen décida qu’ils n’avaient pas pris assez de nourriture pour le voyage, et acheta un sac de galettes et des noix. Ils s’attablèrent ensemble devant une soupe épaisse, et mangèrent vite. L’aubergiste, que Margen connaissait, leur confirma que la tempête avait totalement interrompu le trafic entre Halla et Thara ; sur les rumeurs, il n’en savait pas plus qu’eux.

Le lendemain, ils s’arrêtèrent dans un refuge au bord de la route, partagèrent un repas frugal, et passèrent la nuit chacun dans son côté du refuge. Ils savaient qu’ils ne trouveraient plus d’auberges ouvertes en cette saison avant d’atteindre Halla. A part les changements de temps, la tempête qui reprenait ou s’atténuait, rien ne changeait. Quand ils atteignirent le Kain, ils n’avaient rencontré personne sur la route et ils profitèrent d’une accalmie pour traverser la rivière qui charriait déjà des glaçons et pénétrèrent dans les HaIlas.

Sur cette rive, les arbres étaient complètement couverts de neige, et ils entendaient le cri des loups. Ils trouvèrent l’homme évanoui au milieu de la forêt. Il s’était visiblement battu avec des loups et avait réussi à les mettre en fuite, bien qu’il n’eut apparemment pas d’armes : ni épée ni poignard, seulement une sorte de bâton en métal plus ou moins cylindrique qu’il étreignait encore ; et pourtant plusieurs cadavres de loups morts, qui ne portaient que des petites brûlures, montraient qu’il s’était bien défendu avant de s’effondrer, blessé ; il délirait dans une langue inconnue qui semblait ressembler à du calluga. Margen, qui connaissait la plupart des langues humaines, ne le comprenait pas. Les habits déchirés de l’homme ne ressemblaient à rien de connu ; pourtant c’était un homme presque comme les autres, peut-être un peu plus grand qu’eux. Ses mains avaient cinq doigts, et il n’avait pas de moustaches. Renne le porta jusqu’à la mule la moins chargée, et le déposa sur son dos. Ils se dépêchèrent de chercher le refuge le plus proche pour le soigner, et lui demander qui il était, et d’où il venait.

Mais si les soins permirent à l’homme de se rétablir peu à peu, assez vite, la communication s’avéra plus difficile. Il fallut plusieurs jours avant qu’il parvienne à parler un peu en calluga. Il avait été facile de savoir qu’il s’appelait Léonard ; il lui fut plus long de leur faire comprendre qu’il prétendait venir d’un autre monde qu’il appelait terre ou sol ; que sa machine volante s’était écrasée dans la forêt, et qu’il avait cherché du secours sans parvenir à atteindre un village. Quand il parla de machine volante, Renne rappela à Margen cIls que les légendes prétendaient que leurs ancêtres en avaient avant le Chaos. Mais de mémoire d’homme, personne n’était plus capable d’en construire.

Quand il fut enfin possible d’échanger quelques mots avec lui, Margen lui demanda comment il avait pu se défendre contre les loups sans arme. Il parut surpris. "Sans arme ? Mais j’avais un..."

Il employa un mot que Margen ne comprit pas, puis il montra son bâton métallique. Il fallut une longue explication pour que Margen et Renne comprennent que le bâton pouvait brûler à distance l’objet ou la personne visée. "Comme au temps des ancêtres, avant le Chaos" fit remarquer Renne. Horrifiée, Margen tâcha d’expliquer à l’étranger que, depuis des siècles, il était défendu d’utiliser des armes qui peuvent blesser à distance.

"Même contre les loups ?"

"Si on fabriquait encore de telles armes, qui empêcherait les brigands et les fous de les utiliser contre les hommes ? Nos ancêtres avaient des armes puissantes. Le pays autour de Ragga porte encore la trace des guerres de ce temps-là. Plus rien ne pousse là où le sol a été brûlé."

Léonard ne voulait pas comprendre. Il insistait sur la nécessité de se défendre quand on était attaqué.

"Et les combats de machines volantes ou de chars de guerre ?"

"Nous n’avons plus de machines volantes ni de chars, tous ont été détruits au cours du Chaos ; ils ont disparu en même temps que toutes les armes qui violaient le Décret. "

Margen et Renne avaient compris que la machine volante était en fait l’objet même de leur mission. D’après ce que disait Léonard, il y avait d’autres machines, et c’était à Halla qu’Ils viendraient le chercher s’il parvenait à les prévenir. Margen aurait préféré rentrer avec lui à Thara, Renne s’attendait à être plutôt mal accueilli dans le domaine des Argelon, mais ils convinrent qu’il serait aussi bien soigné à Halla, dont ils étaient plus près que de Thara.

Dès que Léonard fut en état de marcher avec eux, ils reprirent la route.

Ils atteignirent Halla sans avoir rencontré âme qui vive sur le chemin. L’auberge où ils arrivèrent était à moitié pleine ; il y avait même des forestiers surpris par la tempête, qui avaient différé de retourner chez eux. Margen rejoignit la Maison locale de la Guilde, Renne et Léonard partagèrent une chambre.

Il s’agissait pour Léonard de faire réparer un appareil à messages afin de prévenir ses compagnons de voyage. L’artisan à qui il essaya d’expliquer ce dont il avait besoin hocha la tête : il ne fabriquait que des clous, des poignards et, exceptionnellement, une épée. Ce travail ne pouvait être fait que par un technicien de Thara.

Après force discussions et avoir renouvelé leurs provisions, ils reprirent la route vers le Sud, vers Thara, malgré l’hiver encore plus froid et enneigé. Il faisait cependant plus clair car la tempête s’était calmée.

Bien que sur leurs gardes, Margen et Renne furent surpris par la brusquerie de l’attaque. Les brigands étaient au moins une vingtaine, et Shalle sait ce qu’ils espéraient gagner. Ils avaient du s’imaginer qu’un homme escorté d’un Garde et d’un Eclaireur devait être riche, à moins qu’ils n’aient seulement saisi une occasion. Toujours est-il que, malgré l’épée de Renne et celle de Margen, leur nombre leur aurait assuré la victoire si Léonard, après avoir vainement essayé d’utiliser le poignard que lui avait donné Renne, et voyant que ses compagnons avaient le dessous, ne l’avait jeté et n’avait fait usage de son bâton lance-feu. Deux bandits qui attaquaient Léonard s’effondrèrent en hurlant, puis Léonard tira sur ceux qui entouraient Margen et Renne.

Horrifiés devant la chute de trois autres d’entre eux, les bandits s’étaient enfuis en hurlant au monstre, à la violation du Décret.

Renne et Margen n’étaient pas moins horrifiés.

"Auriez-vous préféré que nous nous laissions tuer ?"

"Cela aurait certainement mieux valu. Ils ne voulaient pas tuer, ils s’attendaient à trouver des richesses, et pensaient sans doute obtenir une rançon. A présent, ils vont faire savoir à tous que Gardes et Eclaireurs violent le Décret !"

La discussion s’envenima. Margen voulait rentrer aussi vite que possible, abandonner Léonard et prévenir le seigneur Harren.

Léonard demeurait convaincu de son bon droit. "Ils nous ont attaqués, tant pis pour eux."

"Même des brigands n’auraient pas osé violer le Décret. Quel monstre êtes-vous chez vous sans lois ? Et comment votre monde peut-il encore exister, si vous le détruisez comme nos ancêtres ont failli le faire du nôtre ?"

Margen annonça qu’il repartait. Léonard essaya de le retenir.

"Il faut que nous restions ensemble ; les brigands pourraient revenir."

"Il faut que le seigneur Harren sache ce qui vient d’arriver, j’irai plus vite seule. Ensuite il n’est pas question que je reste avec un barbare meurtrier. Si Renne supporte votre compagnie, qu’il reste."

Margen se dégagea. Léonard essaya de le retenir, de le prendre parla taille, de le convaincre.

"De toute manière, vous ne pourrez pas maintenir votre Décret ; il faudra bien vous défendre. Vous n’êtes que des... idéalistes."

La gifle claqua comme un coup de fouet.

 

Texte © : Georges BORMAND.


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