Lune Rouge

Eric

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Eric

Etienne DESFRETIER

 

A première vue, Eric semblait être un petit garçon normal. Il avait quatre ans, allait à l’école et comme tous les enfants de son âge aimait les jeux et la psychovision. Un enfant tout à fait épanoui aux yeux des ses parents et de la directrice de l’école. Et pourtant...

Et pourtant sans qu’elle put se l’expliquer, Jenny, la maîtresse de la petite classe de maternelle, ressentait un véritable malaise en face de l’enfant.

" Mademoiselle, puis-je aller aux toilettes ? Mademoiselle puis-je répondre ? "

Chaque fois qu’il lui adressait la parole, la maîtresse de classe maternelle sentait une sourde appréhension s’insinuer en elle. Bien entendu, c’était stupide et elle avait tout fait dans les premiers temps pour vaincre cette répulsion : se forcer à parler à Eric, se raisonner. Cela n’avait fait qu’empirer le mal. Bien entendu, elle n’en continuait pas moins à faire son métier et à ne laisser rien paraître de sa psychose, pas plus qu’elle n’avait osé en parler à son entourage proche. Qui aurait pu la comprendre ? Comment aurait-elle pu expliquer que cette terreur se circonscrivait au cas d’un élève, que cela ne remettait pas en cause son métier, son aptitude à garder des enfants ? Aussi s’efforçait-elle de jouer le jeu du sourire et de la douceur lorsque le petit garçon s’adressait à elle,, bien qu’une seule parole suffise à la mette sens dessus dessous. Délibérément, elle finissait par éviter toute initiative qui la mettrait en contact physique ou verbal avec l’enfant, se résignant par ailleurs mal à lui laisser la parole lorsqu’il levait la main. Elle tentait de couper court :

" C’est à tes camarades que je pose la question. "

Mais plus souvent, lorsqu’elle feignait l’inattention, Eric se mettait à insister de manière si ostentatoire que lui accorder la parole était la seule chose à faire. Elle se sentait alors forcée de regarder dans sa direction, terrible épreuve. Inexplicable. Il n’y avait dans le regard d’Eric aucune lueur de malveillance, aucun signe de méchanceté ou de perversion auquel on aurait pu s’attendre de la part d’un enfant qui a compris de quel pouvoir il dispose. Et pourtant... elle en était arrivée à un tel point qu’elle ne sentait soulagée, délivrée d’un poids inavouable, qu’à la fin de la journée, lorsqu’une ribambelle d’enfant s’envolait de la classe en riant par les couloirs. Comme si l’apparition du diable prenait fin. Elle se l’expliquait comme la réminiscence d’un traumatisme enfantin, qu’elle avait vainement cherché à se rappeler. " Cette phobie fait partie de moi ", se répétait-elle en s’efforçant de se concentrer sur ses devoirs d’institutrice. Encore quelques mois et elle serait titularisée. Surtout, ne pas flancher !

Le lendemain, l’enfer recommençait avant que la boule qui se formait la journée au creux de son estomac consentit le soir à s’évanouir de nouveau. Telle un galet roulé par la mer.

Ces derniers temps, Eric se montrait de plus en plus bavard, de plus en plus sombre. Il se rendait bien compte, le pauvre chéri, que la parole lui était plus rarement accordée qu’autrefois. Et dans sa conscience encore balbutiante, naturellement il ne comprenait pas que la maîtresse puisse s’adresser à quelqu’un d’autre que lui pour prononcer un mot difficile ou donner la solution d’un jeu. Il était désormais prêt à tout pour attirer l’attention de SA maîtresse.

__________

L’après-midi avait été particulièrement pénible. Jenny avait déjà laissé quatre fois la parole à Eric. Lorsqu’il ouvrait la bouche, il lui semblait qu’on la plongeait dans un bain d’acide. Lorsqu’elle croisait son regard, elle devait se maîtriser. Son visage se crispait douloureusement. " Idiote, idiote, idiote... ", martelait-elle dans son esprit. Faible secours.

Vingt minutes encore et la journée prendrait fin. " Encore une belle soirée en perspective, à prendre force calmants...", se dit-elle amèrement. Envahie par un lâche soulagement, presque détendue, elle parcourut la classe du regard tout en feignant d’admirer les couleurs crépusculaires des arbres plantés dans la cour de récréation. Soudain, un point de l’espace accrocha son regard. Des impressions contradictoires se produisirent dans son cerveau lorsqu’elle le constata : le siège d’Eric était vide ! Et il n’était plus dans la classe.

" Miracle ! ", aurait pu crier son esprit.

Mais ce fut la maîtresse d’école qui reprit le dessus, et elle interrogea d’une voix forte :

" Personne n’a vu Eric ? "

La classe redressa la tête, les chères têtes blondes se mirent à onduler dans un sens négatif. Le voisin d’Eric remarqua le siège vide comme s’il émergeait d’une profonde rêverie.

" Rassurez-vous les enfants, il n’est sûrement pas loin. "

Les enfants restèrent bouche bée durant quelques secondes, puis chacun replongea en son propre univers intérieur. Quelle idiote ! Pourquoi avait-elle dit ça ? Elle laissait entendre que quelque chose d’anormal s’était produit.

Dix minutes s’écoulèrent. Eric ne revenait pas.

" Je vais chercher Eric. Restez calmes les enfants. " Les enfants, les petites filles surtout lui adressèrent un regard dont l’étonnement disait assez clairement :

" Mais nous sommes calmes, maîtresse. "

Une fois la porte refermée sur elle, Jenny sentit la terreur l’empoigner. Eric se trouvait à l’extérieur Elle aussi ! Loin du cocon que pouvait encore représenter la classe paisible et innocente, elle se sentait vulnérable et exposée. Pourtant sa fonction lui commandait de garantir la cohésion de son troupeau, par conséquent de se mettre à la recherche de l’élément manquant.

De le chercher ! de lui parler ! le prendre par la main pour le ramener ! A l’évocation de ce devoir, ses jambes manquèrent se dérober sous elle, tandis qu’elle se sentait une double envie de pleurer et d’éclater d’un rire hystérique - la situation ne manquait pas de sel.

Elle se rendit au grenier, tout en haut de l’école. Dans cet endroit poussiéreux et obscur, elle ne le trouva pas. Le premier étage, après examen était désert. Ne restait que le rez-de-chaussée. Elle y descendit par l’escalier en bois, en direction les latrines mixtes. Personne ne s’était caché sous les éviers pas plus que dans les cabines.

Elle commençait à envisager l’idée que le petit monstre ait pu sortir du bâtiment et prendre la clé des champs, lorsque la porte de la buanderie adjacente, attira son attention. Cette pièce depuis très longtemps ne servait plus à ce à quoi elle avait été destinée à l’origine. Normalement elle était toujours entrouverte, puisqu’il n’y avait rien de dangereux pour les enfants à s’y aventurer pendant la récré. Or, ici elle était fermée.

Jenny eut beau actionner la poignée, la porte était fermée à clef. Eric s’y était sûrement enfermé pour faire une farce. Sale petit garnement ! A travers la large épaisseur, elle lâcha un :

" Eric, es-tu là ? Ouvres cette porte ! " timide et craintif.

A ce moment précis, la sonnerie de la fin des cours retentit. Elle dut remonter pour libérer la classe. Les enfants l’attendaient, et lorsqu’elle revint seule, ils la regardèrent avec un calme si olympien, comme s’ils s’étaient attendus à ce dénouement.

" Allons, sauvez-vous les enfants. N’oubliez pas vos affaires.

-  Et Eric, il est où ? anônna une toute petite voix.

Jenny ne sut quoi répondre à cette question. Elle inventa.

" Eric est à l’infirmerie. Il avait mal à la tête et il a essayé de ne pas faire bruit pour ne pas nous déranger. A l’avenir, c’est ce que vous devrez faire quand vous ne vous sentirez pas bien. Filez, maintenant. "

Ouf ! sans se départir de son sourire maternel et rassurant, elle venait de débiter ce mensonge, un énorme mensonge. Un adulte n’aurait pas avalé le " coup " de l’infirmerie. Avertissement sans frais.

" Arrêtes de torturer pour Eric. C’est un faux problème. Le vrai problème c’est de tenir ta classe. "

Comment un élève avait-il pu quitter la salle sans attirer son attention ? Elle avait intérêt à se reprendre. Depuis trois mois, elle faisait vraiment n’importe quoi. Elle suivait une pente sans aucun doute fatale.

" Reprends-toi, ma fille ", s’encouragea-t-elle.

Mais, en repensant à la buanderie, et au fait que si Eric s’y était barricadé, il lui faudrait s’y aventurer de nouveau, un violent frisson l’enveloppa. Cela balaya toutes ses bonnes résolutions et elle dut s’asseoir quelques instants sur l’une des chaises de la classe pour reprendre son souffle. Elle avait besoin de retarder l’instant...

Elle descendit les marches en se faisant violence, traversa les sanitaires et se planta devant la porte massive.

" Eric, réponds si tu es là "

Pas de réponse. Elle appela de nouveau et, cette fois-là, un murmure imperceptible parvint à ses oreilles.

La vois disait :

" TOC. TOC. TOC. TOC. TOC. "

Et rien de plus. Il y avait un peu d’ironie dans cette voix, une lueur de malice et les mots furent répétés à chaque fois qu’elle tenta d’obtenir l’ouverture de la porte. Tout se passa comme si un dialogue de sourds se fut installé entre Jenny et Eric - c’était bien sa voix, aucun doute - entre la jeune femme tremblante mais déterminée et le petit garçon qui prenait plaisir à jouer.

A la fin, elle se dit, conciliante : 

" C’est un enfant. Il voudrait que j’entre dans son jeu ".

L’enfant, se considérant comme un visiteur, elle devait répondre de manière enfantine à sa demande. Un jeu très amusant. C’était une des explications possibles.

" Tu peux entrer ", dit-elle alors en retour.

Avec un déclic brusque, la serrure se débloqua, la faisant tressaillir. Elle saisit la poignée et elle s’apprêtait à pousser la porte, lorsqu’un doute la retint. Quelles seraient les conséquences de son acte ?

" Qu’y a-t-il derrière cette porte ? "

La réponse était des plus stupides : Eric, bien sûr ! Mais en cet instant, la question n’était plus " Qui ? " Mais

" QUOI ? "

Ainsi allait son esprit.

Sa bravoure avait totalement reflué quand sa main avait effleuré la porte. Et son cerveau, manifestement, interdisait de poursuivre l’action commencée. Elle ferma les yeux et sentit un millier d’aiguilles transpercer sa peau.

Subitement, elle lâcha prise, pivota sur elle-même et s’enfuit vers l’étage au-dessus. Dans la salle de classe, c’est à double tour qu’elle s’enferma. La porte était ouverte. Le monstre était lâché.

Elle recouvrait un peu de sa lucidité. Elle en était persuadée à présent, elle était victime d’hallucinations. Comment ! un petit garçon si inoffensif, apparaître à l’image du diable, entraînant son esprit dans la folie et le dégoût de soi-même ! Ce n’était pas une simple phobie, c’était de la folie furieuse ! Jenny se sentit pleine de honte à l’égard de ses actes. Elle ne méritait plus d’exercer son métier, par son comportement, elle montrait assez clairement que les responsabilités des tâches d’encadrement n’étaient à sa hauteur.

Avec une geste résigné, elle se leva, ouvrit la porte et s’en alla dans le couloir avec la ferme intention d’aller parler en tête-à-tête avec la directrice de l’école. Une pensée la stoppa net dans sa résolution. Quelle heure pouvait-il bien être ? Elle consulta le cadran de son bracelet-montre. 18h15 ! Il n’y avait plus aucun personnel dans l’école La directrice n’était plus dans son bureau depuis au moins une demi-heure. Et l’école était fermée. Elle était seule avec Eric, qui pouvait toujours revenir, d’un moment à l’autre. A l’abri derrière un amas de chaises et de meubles qu’elle empila fébrilement devant l’entrée, elle se sentit davantage en sécurité. Elle passerait ici la nuit, sa dernière nuit et l’aube ne la verrait pas faiblir, bien au contraire.

Soudain un bruit lui parvint de l’autre côté de la porte. Le bruit d’un déclic lent et méthodique. Hypnotisée, elle regarda la clé restée dans la serrure tourner dans le sens de l’ouverture, et tomber en tintant gaiement sur le sol. Derrière la porte, une force anormale oeuvrait. Les chaises empilées devant la porte dégringolèrent sous cette poussée qui déplaça également l’armoire collée contre la porte, et brisa la serrure dans un grand bruit d’acier tordu.

Et après il y eut une voix qui disait :

" Cette fois, c’est moi qui ai vous ai trouvé ! Je vais entrer et vous manger ! "

C’était le timbre cristallin, clair et ingénu d’un enfant de quatre ans, qui riait, qui riait...

... Qui riait aux éclats de sa bonne farce. Le jeu était fini.

Alors le rire se changea en hurlement.


A vous de jouer !

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