Attention : ce texte peut choquer les personnes sensibles ! 
La galerie de peintures
Le Conservateur avait toutes les raisons d’être réjouit mais il ne pouvait
s’empêcher d’être inquiet. Inquiet, car s’était aujourd’hui que l’on devait lui livrer
sa nouvelle acquisition : une peinture qu’il attendait depuis des années et qui serait le
couronnement de sa Galerie de Peintures consacrée à l’artiste maudit Gérôme HOSCH.
Inquiet aussi, car depuis quelques temps, le nom de ce peintre était lié pour lui avec
celui d’un étudiant. Ce jeune homme, particulièrement instable avait causé de graves
problèmes dans le Musée. On l’avait envoyé à Delsé pour y finir ses études
artistiques, mais aussi, il en était conscient, pour l’éloigner de sa ville natale, où
personne n’en voulait plus.
Il était venu au Musée pour y étudier les toiles exposées mais il était tombé en
admiration devant l’oeuvre de Gérôme HOSCH, ce qui était normal, car c’est une oeuvre
forte et originale, que moi-même j’apprécie beaucoup se dit le Conservateur. Seulement
cette admiration avait tourné à la contemplation puis à la folie lorsque le jeune homme
avait tenter de lacérer les toiles dans un accès de démence. Depuis, il l’avait chassé
de Musée mais il se doutait que l’annonce de l’arrivée de la nouvelle toile le ferait
revenir.
*****
La peur m’avait peu à peu quittée. Mais je savais que rien n’était fini, que là-bas
dans le Musée trônait toujours les oeuvres démoniaques qui avaient failli me faire
sombrer dans la folie, aussi avais-je décidé de prendre sur moi-même et de retourner au
Musée, et cela malgré l’interdiction que m’en avait faite le Conservateur. Il fallait
que je conjure ma peur.
Ce jour-là, en arrivant au Musée, j’y fus accueilli par une grande agitation :
plusieurs notables étaient là ainsi que la plupart des habitués du Musée. Au début,
je crus qu’un vol avait été commis où qu’un accident était arrivé, aussi me
pressais-je vers le pied du grand escalier qui menait au frontispice. Je me permis
d’aborder un jeune homme que j’avais remarqué depuis quelque temps, car il venait souvent
au Musée. Il m’apprit que le Musée venait d’acheter un nouveau tableau dont l’importance
dans l’histoire de la peinture était réduite mais qui était l’oeuvre du trop fameux
pour moi Gérôme HOSCH.
A la seule mention du nom maudit de cette oeuvre maudite, je frissonnais de tout mon
corps dans une sorte de spasme silencieux comme si la Mort elle-même m’avait frôlée la
nuque de sa main décharnée !
Heureusement, mon interlocuteur ne s’était rendu compte de rien, car il s’était
retourné vers la porte du Musée qui venait de s’ouvrir, laissant passer le Conservateur.
Durant le long silence qui suivit le claquement mât de la porte, tous les regards
restèrent figés sur lui. Cette pose me permit de récupérer quelque peu ; mais la grande
peur latente était réapparue alors même que je croyais m’en être définitivement
débarrassé.
"Mes chers amis et fidèles visiteurs " commença le Conservateur, "Je
tiens d’abord à vous remercier d’être venu si nombreux pour accueillir avec moi cette
toile de l’enfant prodigue mais maudit qui, je le rappelle, est né dans cette ville, j’ai
nommé Gérôme HOSCH !"
Plusieurs personnes applaudirent alors que je me sentais de plus en plus mal.
"Comme vous le savez, ce Musée que j’ai l’honneur de diriger, à fait une place
de choix à cet auteur dont nous recevons aujourd’hui la treizième toile !"
D’autres applaudissements fusèrent dont la frénésie augmentait à mesure que
croissait mon malaise. Au prix d’un terrible effort sur moi-même, luttant contre mon
désir d’en savoir plus, je finis par m’éloigner quelque peu du groupe que l’orateur
semblait exhorter.
Un fiacre noir de la police se fraya un chemin entre les calèches et autres véhicules
qui circulaient sur la place du Musée et vint s’arrêter au pied de celui-ci. Pour une
fois la police allait se rendre utile en dispersant la foule ce qui, je l’espérais, me
permettrait de reprendre mes esprits. Mais mon espoir se désagrégea soudain lorsque je
vis deux policiers ouvrir la porte arrière de leur fourgon et en sortir méticuleusement
un grand rectangle de toile blanche : le treizième tableau venait de nous rejoindre !
Dans un sursaut de peur et de dégoût, je détournais la tête et partit en courant
comme quelqu’un qui a vu le Diable et c’était bien le cas !
*****
J’échouais lamentablement dans un tripot des bas-fonds de la ville. Pendant plusieurs
minutes qui suivirent mon entrée, tous les clients me regardèrent comme un étranger
porteur de la peste. Ma peur devait se lire sur mon visage en sueur comme sur un livre.
Puis, voyant que je n’étais pour eux d’aucun danger, ils détournèrent le regard et
revinrent à leurs occupations. Mon coeur battait la chamade et je voulais me faire le
plus petit possible, me faire oublier.
Je pris un remontant fortement alcoolisé puis, après quelques temps, je me mis à
essayer de faire le point sur le pourquoi de ma peur incontrôlable mais mon esprit était
encore tout embrumé. Je décidais de quitter cette taverne dont l’étroitesse et la
faible lumière me rendait claustrophobe.
Je fis quelques pas dehors histoire de me remettre les idées en place. Ma peur panique
commençant à s’estompée, remplacée par une douleur sourde, je décidais de rentrer
chez moi avec la ferme intention de quitter cette ville au plus vite lorsque je m’aperçu
que par une incroyable compression du temps et de l’espace, j’étais revenu sur la place
Igor Delivna : la place du Musée !
La peur m’envahie de nouveau. Une partie de mon cerveau malade avait guidée mes pas
jusqu’à ce lieu de cauchemars ! Une force indicible m’attirait vers le Musée au mépris
de ma volonté et de ma peur qui m’ordonnaient de prendre la fuite. Il fallait que je voie
cette treizième toile et le Musée me tendit les bras comme pour m’accueillir en son
sein.
Le Musée avait depuis longtemps fermé ses portes mais ce n’était pas un problème
pour moi. En vieil habitué, je savais que des invités pouvaient résider dans le Musée
et qu’il y avait donc une porte de service toujours ouverte qui donnait sur le parc
Alexandre Poganoff. J’entrai dans les entrailles du Musée, composées d’une multitude de
couloirs et de coursives sombres qui donnaient sur d’innombrables pièces dans lesquelles
devaient être entreposés tous les trésors du Musée et leur aura de mystère. La force
qui me poussait inexorablement vers mon destin grandissait en moi et je faillis courir
jusqu’au grand couloir réservé aux oeuvres de Gérôme HOSCH.
Je me tenais une nouvelle fois devant la collection de ces oeuvres diaboliques et
l’impression d’horreur qui s’en dégageait d’emblée, avant même que l’esprit n’en ait
analysé le sujet, me reprenait à la gorge. Malgré la révulsion que me causait leur
vue, je ne pouvais m’empêcher de regarder à nouveau ces toiles alors que je passais le
long d’elles. La pénombre qui régnait ne faisait que croître mon malaise mais ne
m’empêchais pas de voir les corps torturés, les monstres et autres abominations qui
s’étalaient sur les toiles du peintre fou.
J’arrivais enfin devant la treizième toile dont le voile blanc protecteur lui donnait
un air fantomatique. Mon corps était parcouru de frissons et c’est d’un geste tremblant
que je me saisis du voile et le fit tomber.
Devant moi il n’y avait rien, qu’une toile noire et vierge de toute inscription !
Je m’en approchais encore et je sentis mes muscles se crisper. C’était comme si des
mains m’avait accroché les bras puis les jambes et dont les ongles griffus me
pénétraient les chairs mais je ne voyais rien autour de moi !
Des griffes s’abattirent sur ma tête et je les sentais me déchirer la peau. Je
tentais de me débattre avec la force du désespoir mais les prises se faisaient plus
fortes alors que ma raison sombrait dans l’abîme de ma folie. Ma chair se distendait, mes
ligaments tentaient de résister à la force qui tordait mes membres. Des doigts
décharnés virent se planter dans mes yeux dont le liquide se répandit sur mon visage.
Puis je sentis ma peau se fissurer et se fendre, ma chair s’éparpillée, mon sang
gicler de mes artères sectionnées ; je sentis mes membres se séparer de mon corps et ma
tête être arrachée de mon cou.
Puis je ne sentis plus...
*****
Alors qu’il arrivait au Musée tôt ce matin-là en vue de l’inauguration de sa
nouvelle acquisition, le Conservateur fût accueillit par Johnkin, son assistant, affolé.
En effet, quelqu’un c’était introduit dans le Musée cette nuit et avait arraché la
toile qui protégeait le tableau de Gérôme HOSCH. Heureusement la toile était intacte
et Johnkin avait déjà tout remis en place.
Les spectateurs étaient venus nombreux pour la première et le Conservateur ne pouvait
que s’en féliciter. Après un discours sensiblement identique à celui improvisé de la
veille, il se plaça près du tableau et d’un geste vif, il arracha la toile de
protection.
Ce treizième tableau représentait sur un fond noir le corps nu d’un homme dont la
tête et les membres étaient en train d’être arrachés de son torse ! Des dizaines de
monstres tels de petits démons à la peau boursouflée, rouge et purulente s’étaient
saisis de ses membres qu’ils tiraient de tous cotés et sa tête, dont les yeux étaient
crevés par leurs doigts crochus, était encore rattachée au corps par quelques tendons
et dont le sang s’écoulait abondamment.
Sur le côté de la toile une plaque de cuivre gravé y avait été celée. On pouvait
y lire le titre de l’oeuvre : l’écartelé.
L’assistance médusée regardait ou plutôt dévorait des yeux ce tableau, certainement
le plus impressionnant de tous, se dit le Conservateur, surtout le visage de l’homme avec
son rictus de douleur et ses yeux crevés.
C’était tellement réaliste que le Conservateur aurait bien cru pouvoir mettre un nom
sur ce visage...
