Lune Rouge

Le Salon des Statues

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Le salon des statues

Lionel Allorge

 

Le fiacre s’arrêta devant le Musée et un homme grand et frêle en sortit en baissant la tête pour éviter le montant de la porte trop basse pour lui. Son allure, ses vêtements sombres et sobres ainsi que sa démarche pouvait être ceux de n’importe qui se dit le Conservateur, mais le maniérisme presque féminin qu’il affectait trahissait ses origines nobles.

C’était un administrateur qui venait de la capitale pour étudier leur collection de statues, notamment grecques et romaines, pour décider des fonds qui seraient attribués au Musée pour ces prochaines acquisitions. Le Conservateur savait qu’il ne fallait rien attendre de bon des fonctionnaires de la capitale.

Le Conservateur le salua avec le respect dû à son rang :

-  "Bonsoir Sir Laurence !" 

***** 

Je sorti du fiacre et me dirigeai lentement vers le Musée pour ne pas brusquer mes articulations engourdies par l’inconfort du long voyage que j’avais entrepris pour venir jusqu’ici. En haut des marches m’attendait le Conservateur.

-  "Bonsoir Sir Laurence !"

-  "Bonsoir Conservateur."

-  "Votre voyage a-t-il été bon, Sir ?"

-  "Exécrable serait le terme juste."

-  "Heureusement, j’ai fait préparer une chambre pour vous, Sir. Vous pourrez vous y reposer après le dîner."

Je n’aimais pas la prévenance du Conservateur car elle n’avait que trop le parfum de l’obligation dictée par l’usage.

Nous pénétrâmes dans le grand hall qui servait de réception pour les visiteurs, mais il était désert en cette fin d’après-midi. Comme tout le reste du Musée semblait-il...

Le Conservateur avait tenu à me montrer immédiatement l’objet de ma visite : le Salon des Statues. Et bien que ma fatigue fût grande, je ne pouvais pas refuser. Nous pénétrâmes dans une grande pièce décorée de tentures sombres qui mettaient en valeur la pâleur des statues de marbre.

Bien sûr, le Conservateur ne put s’empêcher de me raconter par le détail tout ce qu’il fallait savoir sur chacune de ces statues et nous passâmes en revue Diane chasseresse, Apollon, Dionysos, Vénus et tant d’autre. Alors que nous passions devant un socle vide, le conservateur m’expliqua qu’il attendait un nouveau buste d’Eros qui devait lui être livré sous peu. Enfin un que je n’aurai pas à voir me dis-je à moi-même ! Le peu d’intérêts que je portais au sujet finit par être remarqué par le Conservateur qui me demanda ce que je pensais de ses oeuvres.

-  "Je ne suis pas spécialiste." lui répondis-je, ne voulant pas le vexer.

Nous étions arrivés au pied d’une statue représentant un colosse assis dont la toge entrouverte laissait voir un torse volumineux, de larges épaules et des bras puissants et musclés.

-  "Prenez cette représentation de Zeus" me dit-il. "L’artiste a réussi à faire passer dans la pierre toute la force et la plénitude du Dieu des dieux !"

-  "Et vous savez..." me dit-il comme à un confident, "Elles ont une âme !"

-  "Sornettes !" m’esclaffais-je, n’y tenant plus. Je constatais avec dépit que le Conservateur comme tous ces contemplateurs improductifs, avait fini par idolâtrer ces vulgaires statues dont l’Etat lui avait confié la garde.

D’une série de coups rageurs, je frappai du point sur le torse du dieu comme sur une porte qui refuse de s’ouvrir.

-  "Je ne vois ici qu’un bloc de pierre habilement taillé et rien de plus !"

-  "C’est un bloc de pierre ! L’un n’empêche pas l’autre !" me fit le Conservateur d’un air amusé qui ne me plu guère. Puis il m’invita à passer à table ce qui coupa court à l’argumentation.

Le repas fini, le Conservateur me souhaita une bonne nuit et pris congé alors que moi aussi je regagnais ma chambre où je comptais prendre un repos bien mérité. Mes affaires avaient été rangées dans l’armoire et je m’empressais d’y prendre ma robe de chambre et de quitter les vêtements sales et collants de sueur que je supportais depuis toute une journée. Puis je tombai sur le grand lit à baldaquin où j’espérai bien dormir du sommeil du juste.

*****

Je me réveillai en sursaut !

Mais les bruits horribles qui peuplaient mon cauchemar n’en disparurent pas pour autant ! Bien au contraire, j’entendais maintenant de manière distincte des gémissements et des plaintes qui semblaient venir du dehors.

J’ouvris la porte de la chambre : les bruits, les gémissements s’en trouvèrent renforcés sans que l’on puisse préciser nettement leur origine. Ils emplissaient l’espace du couloir et cela ne faisait que renforcer l’aspect lugubre de ces grands murs froids et humides qui formait le Musée.

Je m’avançais dans le couloir pour chercher la provenance de ces bruits. Les gémissements se firent plus forts, plus présents, plus effrayants. Ils vous pénétraient la chair, provoquant d’irrépressibles frissons dans tout le corps comme si un harpiste fou s’amusait à jouer avec vos nerfs pour cordes.

Je me sentais au plus mal et me précipitai vers la porte de ma chambre pour y trouver refuge mais elle se referma violemment avant même que j’ai pus l’atteindre et malgré mes efforts désespérés, elle resta close. Pris de panique, je me précipitais vers la porte en face de la mienne mais elle aussi résista à tous mes efforts. Je sentais que je perdais peu à peu le contrôle de moi-même et fébrilement, je me mis à forcer sur les autres portes autour de moi mais elles me résistaient toutes !

Peut-être était-ce une impression causée par la peur, mais il me sembla que les gémissements et les craquements devenaient de plus en plus pressants comme si toute cette vieille bâtisse allait s’écrouler sur moi. Il me fallait sortir de ce couloir au plus vite si je ne voulais pas perdre toute raison et je me mis à courir de toutes mes forces restantes vers le fond du couloir qui débouchait sur la grande bibliothèque mais plus je m’approchais, plus l’air semblait devenir dense et compact comme gluant et malgré tous mes efforts, je ne pouvais plus avancer !

Plus je me débattais, plus la force me résistait et je me sentais tel un insecte englué dans de l’huile !

Je réussis à freiner une montée de peur panique et décidai de regagner le milieu du couloir mais plus j’avançais, plus le couloir semblait s’allonger, s’allonger à l’infini et n’écoutant plus que la peur qui me broyait les entrailles, je couru vers la porte comme si j’avais le diable à mes trousses vers cette porte qui n’en finissait pas de s’éloigner. Et soudain, je réussi à atteindre la pièce opposée à la bibliothèque. Pris par mon élan, je trébuchais et m’affalai dans un des larges fauteuils en cuir du Salon des Statues !

Comme je tentai de me relever, mon regard se porta sur le couloir que je venais de quitter si précipitamment et qui avait apparemment repris sa taille normale. Mais se qui accrocha mon regard furent les parois massives de ce couloir qui semblait avoir été taillé dans un seul et unique bloc de pierre. En effet, elles semblaient vibrer comme si l’air du couloir était chauffé par quelque fournaise invisible. Cloué à mon fauteuil par la peur je ne pouvais qu’assister au spectacle qui se jouait devant moi. Les murs qui vibraient de plus en plus, les gémissements toujours plus forts, le tout peu à peu baigné dans une lumière rougeâtre qui renforçait le caractère effrayant de ces phénomènes. C’est alors que je compris que ce n’était pas l’air du couloir qui vibrait mais les murs eux-mêmes qui étaient parcourus de frissons comme s’ils étaient vivants. La texture de la pierre était toujours la même, mais les murs vibraient comme de la toile agitée par le vent et alors que je restais pétrifié par la peur, je vis, comme incrustés dans les murs du couloir, des formes humaines qui commençaient à apparaître, comme si peu à peu dans ses murs vénérables se gravaient des bas-reliefs, comme si des êtres tentaient désespérément de traverser les murs mais n’en émergeaient qu’avec une lenteur infinie.

Je ne pouvais esquisser un geste et restais à m’emplir de cette vision à la fois grandiose et horrible, car elle défiait le peu de logique qu’il me restait encore avant de sombrer dans la folie.

Tous ces corps, tous ces visages qui peu à peu apparaissaient semblaient marqués par d’effroyables douleurs, crispés et déformés par une souffrance infinie comme s’ils subissaient toutes les tortures de l’Enfer !

Leurs bouches figées dans un rictus de mort, leurs gémissements qui se répercutaient le long du couloir et me révulsaient : ils étaient maintenant sortis de la pierre et s’avançaient vers moi. Ils offraient à mon regard incrédule leurs corps nus et décharnés, leur chair semblait flasque mais avait gardée la couleur pâle et laiteuse de la pierre dont ils étaient issus ce qui renforçait leur aspect cadavérique. Ils ressemblaient à l’oeuvre d’un sculpteur démoniaque qu’un dieu fou aurait animée en une armée de damnés ! La lumière rouge qui emplissait aussi le Salon donnait à cette vision un arrière-goût de l’Enfer où erraient leurs âmes torturées. Pour moi qui n’avais jamais eu la foi, l’image n’en était que plus frappante et plus folle...

Alors qu’ils se rapprochaient inexorablement de moi, la peur laissa place à la haine et au dégoût, la fascination à l’abomination. Rassemblant mes forces, je me projetais hors du fauteuil et me retournais pour fuir. Le Salon des Statues m’offrit le même spectacle d’apocalypse : Toutes les statues qui y trônaient étaient elles aussi parcourues d’un semblant de vie qui les faisaient se mouvoir tels des pantins : Diane chasseresse, Vénus, Zeus lui-même se rapprochaient, la beauté de leurs corps était trahie par leurs faces déformées par la haine et par leur démarche pesante. Ce n’était pas la vie, c’était une mauvaise imitation de la vie, une pantomime maladroite qui se moquait des vivants. La rage que provoquait en moi cette mauvaise comédie m’ordonnait de me battre. Je voulais les détruire, les anéantir, les renvoyer d’où ils venaient, où que cela ait put être !

Mais les statues étaient déjà sur moi ! Zeus, dont la haute stature me dominait, me prit à la gorge et me projeta au travers de la pièce contre un des murs où je m’écroulai.

La douleur du choc me fit à moitié perdre conscience et alors que je tentais de me relever, je fus saisi par des mains de pierre qui, tels des étaux, me broyaient les membres ! Un éclair de souffrance me traversa le cerveau alors que les monstres de pierre m’arrachaient les jambes puis les bras qu’ils jetaient aux quatre coins de la pièce. J’entendis, au travers du voile de la douleur, la voix grave et tonnante de Zeus qui riait :

-  "Bienvenue parmi nous Sir Laurence !".

La vie et le sang s’écoulaient de mon corps tandis que des doigts de marbre me lacèrent la gorge et arrachèrent ma tête de mon tronc. La salle se mit à tourbillonner autour de moi... 

***** 

Toute la matinée Sir Laurence était resté introuvable bien que toutes ses affaires soient encore dans sa chambre qu’il avait semble-t-il quitter au beau milieu de la nuit comme le Conservateur vint lui-même le constater. Il décida qu’il fallait fouiller tout le Musée pour le retrouver.

Le Conservateur entra dans le Salon des Statues suivit de Johnkin, son second et se figea sur place, l’effroi striait des rides sur son visage :

-  "Regardez, le Buste !"

Il se précipita vers le fauteuil de cuir sur lequel le buste reposait négligemment.

-  "C’est bien le Buste d’Eros !"

Il prit le buste de pierre auquel il manquait jambes, bras et tête et le remit droit. La rage le faisait crier sans qu’il s’en rende compte :

-  "Ces imbéciles de transporteurs l’on laissé là sans même me prévenir ! Johnkin ! Aidez moi à le mettre en place voulez-vous."

Ils prirent le buste de pierre et ne furent pas trop de deux pour le porter dans le fond du Salon où l’attendait le socle vide.

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