Lune Rouge

L’armoire

Sommaire => Français => Fantastique et S.F. => Textes

 

smiley Attention : ce texte peut choquer les personnes sensibles ! smiley

L’Armoire

Lionel Allorge

 

L’homme était rentré presque subrepticement dans la pièce. Il regarda autour de lui. La petite pièce disparaissait au regard sous une couche imposante de poussière. Il s’en souvenait comme d’une pièce plus grande qu’elle ne l’était en réalité. Il faut dire qu’il ne l’avait pas revu depuis sa plus tendre enfance. Il marcha vers le mur de droite, laissant derrière lui la seule fenêtre de la pièce.

Elle était toujours là à l’attendre. Comme si le temps n’avait pas eut de prise sur elle. Son bois chaud et luisant comme au premier jour. Contre le mur se tenait l’armoire. Une grande armoire de bois, belle dans sa simplicité, dans sa rusticité. Une armoire dont aujourd’hui enfin il avait la clé...

Il se souvenait lorsqu’enfant, ses parents lui avaient toujours défendu de s’approcher de cette armoire. Alors bien sûr, il n’avait toujours eut qu’une envie, s’en approcher, la toucher et surtout pouvoir l’ouvrir, pouvoir en découvrir le contenu. Car si on le lui cachait, c’était forcément quelque chose d’intéressant, quelque chose de tellement précieux que ses parents refusaient de le partager avec lui et le gardait jalousement par-devers eux. Et aujourd’hui il en avait enfin la clé.

Cette clé, il se souvenait l’avoir volée à ces parents quand il était encore enfant. Il était allé la prendre dans le tiroir du haut du bureau de son père. Il avait rapidement gravit les marches qui menaient au grenier. Il avait poussé la porte de la pièce qui servait de remise. Lentement, cérémonieusement, il s’était approché de la gigantesque armoire qui le dominait de sa masse imposante. Il avait fait pénétrer la clé dans la serrure et l’avait tourné d’un tour puis de deux. Il dû prendre sur sa peur pour se saisir de la poignée et la tourner. La porte se mit à grincer horriblement. Il s’apprêtait à découvrir le secret qui se cachait dans l’armoire. La porte s’entrouvrit. Il vit une ombre passé devant ses yeux. Et il prit la plus magistrale claque de sa vie. Le choc sur sa joue le projeta au sol. En se relevant, il découvrit au-dessus de lui, le dominant de toute sa hauteur, la silhouette de sa mère ! Le visage courroucé de celle-ci ne lui disait rien qui vaille.

-  "Je t’y prends à fouiner, sale voleur !"

Il s’était à peine relevé qu’il reprit une paire de claques retentissantes. Il se mit à pleurer. Sa mère, qui avait eut le temps de refermé la porte de l’armoire et de glisser la clé entre ses seins, dans son corsage, le prit par l’oreille et l’entraîna vers la sortie en le maudissant :

-  "Tu vas voir ce que ton père va dire lorsqu’il va rentrer ! Tu vas passer un mauvais quart d’heures, crois-moi !"

Mais son père se contenta de le sermonner sur les méfaits du vol puis il le fit asseoir face à lui et lui demanda :

-  "Sais-tu pourquoi nous t’interdisons d’aller fouiller dans cette armoire, Marc ?"

-  "Non, pa’..."

-  "Et bien, c’est parce que nous ne voulons pas qu’il t’arrive malheur... Car dans cette armoire est caché l’une des portes de l’Enfer !"

Marc, les yeux grand ouvert, buvait les paroles de son père.

-  "A Moi, ton Père, on a confié la garde de cette porte ! Et si jamais tu ouvrais cette porte, tu ferais échapper tous les monstres de l’Enfer ! Des bêtes horribles, hideuses et gluantes qui te déchirerait en mille morceaux et te dévorerait tout cru !"

Marc s’était mis à trembler de peur devant l’évocation de toutes ces monstruosités que décrivait son père. Il n’en comprenait pas tous les termes mais leur seule sonorité lui indiquait qu’il ne s’agissait pas de choses agréables :

Les démons, succubes, harpies et autres fétus gluants furent décrits dans le moindre détail par un père à la verve insatiable.

Ils lui firent promettre de ne plus jamais recommencer. Mais la promesse était inutile, car il n’avait plus aucune intention de transgresser l’interdit. Cette nuit-là, il ne dormit pas. Les suivants non plus d’ailleurs. Il se réveillait en sueur après d’horribles cauchemars ou les êtres de l’Enfer venait pour le prendre et en faire leur victime. Puis les mois passèrent. Les cauchemars disparurent peu à peu mais pas la peur de l’armoire et de ces secrets innommables. Il grandit, partit à la ville pour étudier et devint quelqu’un de respectable. Et la semaine dernière sa mère avait suivit son père dans la tombe. Et il avait hérité de la maison. Et aujourd’hui, il avait enfin la clé !

Bien sûr, il savait que tout ce que ses parents lui avaient raconté n’était que légendes pour lui faire peur. Que son père, fonctionnaire anonyme, ne pouvait être le gardien d’un tel secret. Que leur pauvre maison, dans un si petit village, ne pouvait receler l’une des portes des enfers. Et pourtant ! Il avait toujours cru et pratiqué la religion de ses parents.

Même une fois à la ville, il avait continué à suivre assidûment les offices religieux. Et il continuait encore aujourd’hui...

Alors ! Était-il possible que son père ait dit vrai ?

Il n’y avait qu’un seul moyen de le savoir. Ouvrir l’armoire !

Lentement, comme tant d’années auparavant, il s’approcha de la double porte. Il introduisit la clé dans la serrure et la tourna deux fois. Puis, avec une crainte latente qu’il voulait faire passer pour du respect, il se saisit de la poignée et la tourna. Encore une fois, la porte émit un long grincement comme une plainte, un gémissement. Le battant s’était entre ouvert mais l’obscurité ne lui permettait pas de voir à l’intérieur. Il dut se saisir du second battant et l’écarter avec un geste sec. Il fallu un instant à ses yeux pour s’habituer à l’obscurité. Mais peu à peu l’intérieur de l’armoire se révélait à lui. Et il refusait d’y croire !

Il refusait de voir ce que ses yeux lui montraient. Il refusait, il niait la réalité du spectacle qui s’offrait à lui. Ainsi cette armoire était bien une des portes qui mènent à l’Enfer !

Oui ! Il voyait maintenant les lueurs rougeoyantes qui se dessinaient dans le lointain alors qu’autour de lui l’armoire prenait son vrai visage celui d’une sorte de bouche verticale gigantesque qui s’ouvrait autour de lui pour le happer !

Les bords de l’armoire étaient devenus gluants et moites, palpitants au rythme des sourdes pulsations qui venaient des abysses insondables ou son regard se perdait. Plus qu’une bouche, c’était un énorme vagin humide qui l’attirait inexorablement vers lui. Au loin, au milieu de flammes gigantesques, il lui semblait distinguer des corps qui se tordaient sous la douleur. Partout, à l’infini, il ne voyait plus que des flammes et des corps torturés, mutilés, dépecés !

Il restait figé de peur devant cette apocalypse, ne pouvant, ne voulant esquisser le moindre geste. Une myriade de tentacules jaillir de la bouche et se projetèrent vers lui, l’agrippant, le serrant. Leur contact charnel et répugnant le révulsait mais il était trop tard pour lutter et il se laissa entraîner vers les flammes...

* * * * *

Les policiers avaient été prévenus par sa femme et ils s’étaient rendu dans la vieille demeure. Ils avaient trouvé le corps au centre de la pièce. Un corps sans vie. Le médecin légiste avait conclu à un arrêt cardiaque sans doute dû à un fort choc émotionnel. Une mort courante pour un homme de son âge. Sans doute la mort récente de ses parents...

Les policiers ne mentionnèrent pas dans leur rapport ce qu’ils avaient vu dans l’armoire grande ouverte en face de laquelle ils avaient trouvé le corps. Bien que ce qu’ils y avaient vu leur ait parus pour le moins curieux : Des cordes, des chaînes, des menottes, des fouets, et bien d’autres ustensiles...

Après tout la vie privée des gens ne les regardaient pas. Chacun à droit à son Enfer personnel...

chauvesouris.gif


A vous de jouer !

Vous pouvez vous aussi présenter vos oeuvres dans nos pages. Envoyez votre texte ou des photos de vos oeuvres par courriel au webmestre. Nous la présenterons gratuitement dans notre galerie. Seules conditions : vous devez être l'auteur de l'oeuvre et celle-ci doit avoir un rapport avec le Fantastique, la Science-Fiction ou l'Horreur.

Pour nous contacter, envoyez un courriel au webmestre. Copyright ©
Lune Rouge