Lune Rouge

Un aristocrate

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A l’époque je m’enlisais dans une joyeuse et tapageuse insouciance, oisif dans le domaine châtelain familial. J’occupais les heures vides de mes jours vides à rêver, à me prélasser ou à considérer les choses du monde qui m’échappaient. En effet, je prenais un philosophique plaisir à regarder les autres travailler. Bien que je ne saisisse pas très bien la nécessité de toute cette laborieuse et pénible agitation humaine, je ne manquais cependant pas de me laisser aller à ce sujet à maintes critiques, ce qui avait l’incomparable avantage de me distraire d’une partie de mon temps, lequel demeurait perpétuellement vacant. Au moins dans le spectacle gratuit et pittoresque du quotidien de mes semblables, je trouvais matière à curiosité, à réflexion, à méditation...

Je méditais ainsi au bord des champs péniblement labourés par mes gens, au pied de tas de rondins de bois consciencieusement coupés à la force de leurs bras, je méditais partout où mes pas me portaient, où que ce fût sur les vastes terres de mes géniteurs, riches et nobles propriétaires. Je méditais encore sur toutes ces sortes de choses, confortablement étendu dans mon lit, le corps amorti de tout choc éventuel et l’esprit fort loin de ce monde où j’évoluais... A vrai dire j’ignorais réellement où je me trouvais. Une chose me semblait pourtant certaine : j’étais quelque part dans ma tête, égaré dans un recoin cotonneux de mon cerveau si prompt à l’imaginaire et à la fantaisie...

Bref, je menais la vie à la fois complexe, plate, fastueuse et tout bonnement classique d’un jeune aristocrate désoeuvré, nourrit jusqu’à la lie de pompeux préjugés, de belles théories et de méchantes vanités qui venaient s’ajouter à de multiples mets aussi fins que possibles, plus consistants mais tout aussi délectables, cuisinés avec science (et sur commande) par les domestiques de ses parents, dont certains étaient d’ailleurs spécialement délégués à cette seule charge.

Et puis je fis un jour la connaissance de notre tendre et chère cousine, Mademoiselle de la Brissonnière. Comment la décrire ? A elle seule c’était tous les anges du Paradis, c’était le Ciel, la beauté incarnée... Il se déversait de ses yeux bleus toute la douceur du monde qu’on puisse imaginer ici-bas. Ses sourires ingénus, tendres et délicats faisaient songer à des pépiement d’oiselets, limpides, fluides, frais et purs. Ses propos m’enchantaient tant ils étaient inspirés par l’innocence, la candeur et la simplicité. De plus elle chantait et jouait du piano à merveille. Très vite sa société me devint impérieuse, et je me réjouissais chaque jour à l’idée de la rejoindre, trouvant dans sa compagnie un appréciable sujet de distraction. Avec elle les heures semblaient couler plus vite, et l’attente de l’heure du dîner passait au second plan de mes quotidiennes préoccupations.

Evidemment, en très peu de temps je tombai éperdument amoureux de ma cousine.

Un soir j’eus l’audace de tenter d’apposer mes lèvres contre les siennes, désireux de lui manifester la brûlante tendresse que lui portait mon coeur. En signe d’amitié ma chère cousine répondit de la même sorte à l’hommage que lui firent mes lèvres... Depuis ce prime baiser, Mademoiselle ma cousine devint Mademoiselle ma mie. Dans ses bras je trouvais un bonheur que je ne trouvais pas ailleurs, pas même dans mes méditations solitaires je ne ressentais un tel bien-être.

Mademoiselle ma cousine portait comme un ange les robes que Madame sa mère lui désignait pour ses bals galants. Ensemble nous valsions dans les salons mondains. J’avais contre moi la partenaire la plus convoitée de toute la baronnie. Les plus nobles, les plus fortunés, les plus illustres, les plus galants noms qu’il me fut possible de côtoyer enviaient jusqu’à mon modeste rang, pourvu qu’ils se fussent appropriés mon bonheur, qui était celui d’être aimé de Mademoiselle de la Brissonnnière, ma cousine.

On la savait muse de maints poètes, de littérateurs ou bien tout simplement de coeurs épris, âmes communes touchées au plus profond qui se puisse être et aspirant à s’élever au plus haut qu’il soit possible.

Depuis que je connaissais ma cousine je délaissais mes anciennes occupations, tout accaparé par mon bonheur nouveau. Aussi un beau jour je dus répondre de mon passé devant mon aimée :

-  Monsieur mon cousin, jusqu’à maintenant je ne vous connais point de charge, responsabilité ou fonction quelconque justifiées par le nom et le rang auxquels vous avez l’heur d’appartenir. Quelque secrètes que me soient vos occupations, je vous en prie, ne me laissez plus longtemps dans l’ignorance de vos rentrées pécuniaires, dévoilez moi les sources de vos affaires, si vous n’y voyez là rien de déplacé.

-  Mademoiselle mon ange, gardez-vous bien de cette espèce de curiosité. Que sert-il aux nantis de mon espèce d’étudier les rouages mystérieux qui les ont placés à la hauteur où ils se trouvent, quand on soupçonne tout simplement le Ciel d’être le bienveillant responsable de l’affaire ? En effet, le Seigneur notre Dieu n’a-t-il pas enseigné aux hommes qu’il ne leur fallait point se soucier du lendemain et faire confiance à la sainte Providence divine en lui déléguant la charge des vils soucis domestiques ? C’est, Mademoiselle ma mie, à cette ligne de conduite fort honorable que je me suis de tout temps soumis, sans jamais avoir eu à le regretter.

-  Mais Monsieur, vos richesses, ces terres sur lesquelles aujourd’hui vous vous promenez, ces forêts au sein desquelles vous me donnâtes hier le plus vif émoi amoureux, ce château où vous demeurez et où il se donne sur votre caprice toutes sortes de festivités dont tous jouissent ici, jusqu’au plus bas des domestiques, qui donc à votre place assure et assume la gestion de ces vastes affaires, qui donc pourvoit à tous ces besoins si pleins de futilités s’il ne s’agit, ainsi que je m’en doute, de Monsieur et Madame vos géniteurs ?

-  Mon amie, je ne me suis jamais piqué d’affaires. Ces choses-là ne sont point de mon ressort. Je me suis toujours borné à constater qu’en ce qui me concerne tout a toujours été pour le mieux sur le plan matériel. A partir de là, qu’ai-je besoin de tremper dans des affaires qui sont à rebours de ma nature, si éloignée de ces espèces d’activités ô combien prosaïques ? Mais pour répondre à votre curiosité, sachez Mademoiselle que, comme vous en avez soupçonné la cause, il me semble bien à moi également que mes parents, riches et prospères, sont à l’origine directe de l’aisance matérielle dans laquelle je nage depuis que Madame ma Mère me mis en ce monde par la sainte grâce de Dieu il y a une trentaine années.

-  Mon cousin, vous m’apparaissez aujourd’hui sous un tout autre jour que celui sous lequel il me plut à vous imaginer. Cette insouciance masque une réalité qui m’est énigmatique. Faisons ici une halte dans le cheminement commun de nos coeurs et dévoilez-moi donc les faits de votre vie passée...

Alors j’appris à ma cousine bien-aimée la façon de vivre à laquelle j’avais jusqu’alors été habitué, je lui dis mes convictions, la mis dans la confidence des secrets de mon âme, si nobles et si réfutables pourtant. Je lui dis tout ce qu’il se devait d’être dit à mon sujet, sans lui jamais rien cacher que ce fût. J’expliquais l’état des choses par les arguments et les certitudes auxquels je m’étais accrochés au fil des ans et des pensées, et qui étaient évidemment pour la plupart fallacieux.

Après que tout fut dit, Mademoiselle ma cousine fit un bref silence. Ses yeux se remplirent d’une lueur de grande bonté, elle eut un sourire compréhensif sur les lèvres, ce qui accessoirement fit naître en moi le désir frivole de les lui baiser, et su en un ton spontané et ferme me résoudre à entendre un discours qui était bien autre que celui que je venais de lui tenir. Et que je me tenais habituellement à moi-même, aveugle au monde au-delà des murs du château parental. Ce château qui s’érigeait comme une véritable forteresse face au réel, et ce depuis mon premier souffle de vie...

-  Monsieur mon cousin, vous vous devez de ne rien ignorer des choses du monde que les circonstances de votre éducation vous ont interdit de connaître. Je me fais aujourd’hui le devoir de porter ces choses à votre connaissance. Dès lors je réponds de votre éducation nouvelle. Considérez-moi comme votre précepteur mon ami.

Quelques temps plus tard le jeune aristocrate que j’étais, décadent, livré à lui-même et destiné à une éternelle oisiveté s’était transformé, sous l’amour qu’il portait à Mademoiselle sa cousine, en un vaillant et fougueux martyr du travail.

Du lever au coucher du Soleil je courbais le dos (déjà fort meurtri par les cailloux que je plaçais dans ma literie en guise de matelas), l’offrais aux rayons brûlants du Soleil qui éclairait les terres rocailleuses que je m’étais mis en tête de retourner en été. Je l’endurcissais de plus belle en hiver sous le vent de glace qui rendait dure comme la pierre cette même terre que je m’ingéniais à retourner une nouvelle fois. Ma pitance se bornait à un méchant guignon de pain noir plus dur que la terre hivernale que je travaillais. Le temps des menus fins et délicats était révolu pour moi. J’optais pour les rigueurs d’une vie authentique, saine, naturelle et simple à l’extrême. Parfois, trop affamé il me prenait la faiblesse de me confectionner au fond de mon champ en friches quelque soupe vaseuse vaguement comestible, faite de ronces et de racines. J’en faisais tout une fête ! C’était pour moi un véritable festin. Et puis, pris d’un légitime remord d’anachorète, je me faisais aussitôt vomir, déversant sur mes guenilles cette tiède substance un instant plus tôt ingurgitée, non sans par la suite me donner la discipline. Quelques dizaines de coups de lanières reçus sur le dos, lequel était, nous l’avons vu plus haut, déjà en fort piteux état, me ramenaient inexorablement dans le droit chemin. Et j’oubliais bien vite mes soupes de misère improvisées au bord de l’austère sillon.

Un jour Mademoiselle ma cousine vint me trouver au fond de mon champ. Sa robe bien propre resplendissait au-dessus du sol terne et boueux. Et cela formait un contraste hallucinant avec la nudité de mon corps taché d’excréments de boeufs et d’autres bêtes de toutes sortes, dont quelques-unes m’étaient d’ailleurs parfaitement inconnues. Ce corps voué aux plus extrêmes rigueurs du travail des champs était encore sali par la terre et meurtri par diverses blessures dues aux silex que je croisais sur mon chemin de labeur au détour pittoresque et coloré d’un sillon...

Le sillon, le saint sillon, l’irréductible, l’éternel, l’universel sillon, ce trait de terre inopiné par ailleurs âprement creusé à la force du mollet, du bras et de la foi... Cette dernière, si elle ne soulevait point encore triomphalement la montagne qui me faisait face, du moins elle soulevait humblement la stérile et revêche terre qui, capricieuse, résistait jusqu’au bout aux assauts épuisants que mes muscles opposaient à sa texture désespérément compacte. Arrivée à ma hauteur ma tendre cousine me tint ces propos :

-  Monsieur mon cousin bien-aimé, ne vous semble-t-il pas que, des leçons que vous avez tiré de mon enseignement sur les choses de la vie, vous ayez mis une ardeur et un enthousiasme immodérés propres à faire douter de votre santé mentale ? Ne pensez-vous pas que vous avez des conceptions quelque peu erronées et franchement radicales sur les choses de la vie ? Car voyez-vous, vos desseins à l’évidence m’échappent. Voilà en effet déjà quatre ou cinq fois que vous retournez ces terres depuis des mois. A quoi voulez-vous en venir à la fin ?

-  Non pas quatre ou cinq fois ma bonne mie, mais bel et bien sept fois, croyez-moi !

-  Soit. Sept fois si vous l’entendez ainsi. Là n’est point le propos. Mais de grâce, allez-vous me dire la raison de cette passion effrénée pour les choses de la terre ? Vous vous tuez sous mes yeux à ce travail de forçat, à cet ouvrage ingrat, intensément pénible autant qu’inutile puisque vous êtes né riche et que vous mourrez riche... Pourquoi grand Dieu ?

-  Mais pour rien mon Amour.

Raphaël Zacharie de Izarra raphael.de-izarra@wanadoo.fr


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