Lune Rouge

Saint-Valentin

Raphaël Zacharie de Izarra

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Je propose aimablement SEPT textes de mon cru pour rompre avec les mièvres, inconsistantes et insipides célébrations de la Saint-Valentin. Les traditionnelles guimauves de la fête de la Saint-Valentin ont été ici avantageusement remplacées par d’agréables sucettes au poivre.

Titre 1 : Laide et appréciée.

Mademoiselle,

Depuis le temps que je vous promène de salon en salon, laissez-moi vous dire que votre face de chèvre m’agrée singulièrement. En vérité vous êtes le plus beau laideron de toute la contrée. Et si généralement vous n’êtes point pour faire honneur aux garçons que vous approchez, lesquels vous fuient invariablement, vous ne me faites pas plus honneur pour autant, soyez-en persuadée. C’est que je suis comme les autres : je vous trouve laide moi aussi.

Mais votre laideur a cela de nécessaire à ma gloire, c’est qu’elle fait converger tous les regard vers moi. Je m’affiche tel jour en public en votre piètre compagnie et je me mets aussitôt à dos les rieurs pour les mieux contredire le lendemain. En effet, je remporte tous les suffrages lorsque je vous remplace par une plus flatteuse conquête. Et les rieurs de la veille d’applaudir le joli tour de passe-passe... Un jour je sors avec la poupée de chiffon, le lendemain avec la poupée de porcelaine. On me raille lorsque j’ai le torchon à mon bras, on se rallie chaudement à ma cause lorsque j’ai la serviette pendue au cou.

Avec vous, je fais des jaloux à bon compte. Je brille et fais briller, mettant en valeur les femmes qui sans vous se seraient senties bien médiocres. C’est que vous accentuez vraiment les contrastes, Mademoiselle. Tout votre art est là. Une vierge commune devient princesse à vos côtés. Elle se sent belle comparée à vos traits caprins, à votre silhouette bovine, à vos charmes de camélidé. Son hymen en devient plus accessible, considérant elle-même sa déchirure non plus comme une infamie mais comme un authentique honneur.

Vous êtes un chef-d’oeuvre de laideur. Votre tête terne fait devenir soleil la simple provinciale. Votre disgrâce fait rayonner la commune lessiveuse. Votre naissance de misère donne aussitôt du prix à l’ordinaire courtisée. Bref, votre difformité fait plaisir à voir.

Sortez toujours plus de l’ombre. Continuez à être mon faire-valoir, à être celle qui fait jaser. Soyez fière de m’accompagner.

Ne maudissez pas votre sort surtout : votre laideur est un cadeau pour les autres.

Raphaël Zacharie de Izarra

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Titre 2 : Laide et méchante.

Mademoiselle Dulcinée était une jeune fille fort laide, paysanne de son état qui vivait seule dans sa ferme. Et comme si cela ne suffisait pas, son coeur était rongé par les vers de la haine. La médisance était son pain quotidien, le fiel son vin du matin, l’amertume sa soupe du soir. Son âme venimeuse se nourrissait de la boue et des crapauds qui s’y vautrent. Nul ne l’aimait. Pas même les cochons qu’elle martyrisait pour son plaisir odieux.

Un jour un galant de passage qui devait avoir des goûts douteux en ce qui concerne les femmes fit irruption dans la vie misérable de Dulcinée. Peut-être un esthète dégénéré, à moins que ce ne fût un pauvre diable ivre mort. Bref, ils passèrent la nuit ensemble dans le fumier de l’étable. Ce qui était d’ailleurs là bien le genre de Dulcinée.

Le laideron perdit donc sa virginité entre l’âne et le boeuf. L’on aurait put s’attendre à ce que cette initiation aux émois de l’âme et de la chair adoucisse les moeurs de l’infâme... Il n’en fut rien. Curieusement, ni les tendresses de l’amour ni les vertus séminales n’opérèrent de miracle dans l’étable. Au contraire, après cette nuit passée dans les bras de son amant Dulcinée était devenue encore plus méchante qu’à l’accoutumée.

Après cela, allez donc comprendre les vieilles filles laides et méchantes !

Raphaël Zacharie de Izarra

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Titre 3 : Les vieilles filles.

J’aime les vieilles filles. Et lorsqu’en plus elles sont laides, c’est encore mieux.

Les vieilles filles laides, acariâtre, bigotes ont les charmes baroques et amers des bières irlandaises. Ces amantes sauvages sont des crabes difficiles à consommer, et il faut savoir se frayer un chemin âpre et divin entre leurs pinces osseuses. Quand les vieilles filles sourient, elles grimacent. Quand elles prient, elles blasphèment. Quand elles aiment, elles maudissent. Leur plaisir est une soupe vengeresse qui leur fait honte. Pourtant ce potage de fiel et d’épines, elles en raffolent. Tantôt glacé, tantôt brûlant, elles avalent d’un trait leur bol de passions fermentées. Les vieilles filles sont perverses. C’est leur jardin secret à elles, bien que nul n’ignore leurs vices.

Les vieilles filles sont des amantes recherchées : seuls les esthètes savent apprécier ces sorcières d’alcôve. Comme des champignons vénéneux, elles anesthésient les coeurs, enchantent les pensées, remuent les âmes, troublent les sangs. Leur poison est un régal pour le sybarite.

L’hypocrisie, c’est leur vertu. La médisance leur tient lieu de bénédiction. La méchanceté est leur naturelle coquetterie. Le mensonge, c’est leur parole donnée. Elles ne rateraient pour rien au monde une messe : c’est que leur cher curé est leur pire ennemi. Le Diable, c’est leur voisin de pallier, la jolie fille d’à côté ou le passant qu’elles épient scrupuleusement derrière leurs petits carreaux impeccablement lustrés. Elles adorent les enfants, se délectant à l’idée d’étouffer leurs rires. Elles aiment aussi beaucoup faire la conversation avec les belles femmes : c’est pour elles une vengeance subtile que de s’afficher en si flatteuse compagnie tout en se sachant fielleuses, sèches, austères. Elles portent le chignon comme une couronne. C’est là tout leur orgueil de frustrées.

Oui, j’aime les vieilles filles laides et méchantes. Contrairement aux belles femmes heureuses et épanouies, les vieilles filles laides et méchantes portent en elles des rêves autrement plus beaux et désespérés, et leurs cauchemars ressemblent parfois à des diamants dans la nuit. Elles ont des trésors dérisoires et magnifiques, à la mesure de leur infinie détresse. Contrairement aux femmes belles et heureuses, elles ont encore plus de raisons de m’aimer et de me haïr, de m’adorer et de me maudire, de me lire et de me relire, inlassablement, désespérément, infiniment.

Raphaël Zacharie de Izarra

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Titre 4 : Le laideron et le gant blanc.

Elle était laide et perverse, pauvre et vicieuse, propre sur elle et méticuleuse. Elle n’aimait personne et était cruelle envers les animaux. Sauf envers ses cochons qu’elle engraissait avec rage et vanité. Du matin au soir elle épiait ses voisins. Elle était sans cesse en quête de ragots à colporter dans le village. Ou de médisances à semer dans les coeurs.

Un jour elle tomba amoureuse d’un aristocrate tout de blanc ganté, au teint blafard, à la mine hautaine et qui parlait avec l’élégance des gens qui sont nés dans l’opulence et la religion. Mais le hobereau qui ne manquait pas de cruauté lui non plus, l’ignorait parfaitement et s’amusait même de ce chiffon humain qui tentait de faire la poupée. C’était pitoyable et ridicule, pathétique et vain. Bref, c’était là un spectacle particulièrement savoureux pour le oisif blanc-ganté.

Elle était si éprise de ce beau sang désoeuvré et arrogant qu’elle lui déclara un jour sa flamme en pleine face, droit dans les yeux. Le jeune et beau seigneur, offensé par tant d’insolence lui répondit par une gifle assénée à l’aide de son gant blanc. La gueuse s’en retourna à ses cochons, piteuse, le coeur plein de fiel, jurant qu’on ne la reprendrait plus à succomber aux charmes des gens de château.

C’est que dans ce monde on ne mélange pas les torchons avec les serviettes.

Raphaël Zacharie de Izarra =======

Titre 5 : Le plaisir des bigotes.

Plus que toutes les autres femmes, les bigotes abstinentes aiment se donner du plaisir. Enhardies par la honte, excitées par l’effroi du feu infernal, elles s’adonnent sans retenue à d’inavouables passions charnelles. Entre les bigotes et la vertu, c’est une grande, une brûlante, une pitoyable histoire : la haine.

Les bigotes décaties portent des masques de toute beauté, des dessous honnêtes et chastes, s’enroulent des chapelets rutilants autour de leurs doigts gracieux. Elles sont laides dans leurs églises, laides dans leurs maisons. Les curés peuplent leur imaginaire érotique, et les vierges en plâtre des églises sont leurs derniers garde-fou. Quant aux vierges en plastique ramenées de Lourdes, ce sont leurs petits diablotins. Indulgentes envers le péché, le Mal, les concessions et la licence la plus éhontée, elles ne supportent pas la pleine lumière.

Chez elles la pénombre est propice à la confession des pires péchés. Leur sexualité portée en sacrifice est leur passion, un calvaire délicieux. Digne d’une procession, pensent-elles... Ce sont des vestales à la flamme absente, au coeur décharné, à la voix suraiguë qui les fait chanter si bien à la messe. Leur hypocrisie jacassière est une sorte de chef-d’oeuvre balzacien. On pourra trouver délectable leur satané chignon. Désirables leurs courbes diaboliques. Charmants leurs crucifix comme des petits amants d’acier. Leur âme brille comme une éclipse de soleil. Leur toilette est provinciale, leur coeur sec, leur chair maudite. Et leurs moeurs sont dissolues, ne nous leurrons pas.

Bref, ces misérables qui hantent les églises sont les pires dépravées de notre société.

Raphaël Zacharie de Izarra

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Titre 6 : Le bossu vicieux et la belle naïve.

Un jour un vieux bossu décida de briser son couple en prenant des amantes. Il faut préciser que cet homme contrefait fut séduisant dans sa jeunesse. Avec l’âge il était devenu non seulement repoussant sur le plan physique, mais également odieux par son caractère.

Ses amantes étaient aussi laides et vieilles que lui. Sauf une qui s’appelait Vertu.

Cette amante était jeune et singulièrement belle. D’une beauté inaltérable. Elle aimait le vieux bossu d’un amour sincère et profond. Vertu était chaste par conviction, quoiqu’elle fût élevée chez les cochons. Elle était naïve et son coeur était pur, faiblesses dont abusait sans le moindre scrupule le bossu vicieux. Si bien que Vertu perdit bientôt sa virginité.

Le bossu qui était cruel et très avare se faisait inviter à l’auberge par Vertu et en profitait par la même occasion pour aller trousser les jupons de la pauvre servante. Lorsqu’un jour il mit la gueuse enceinte, le maître de l’auberge la battit avant de la renvoyer sans pain ni écu, ce qui réjouissait le bossu qui cherchait sans cesse à faire le mal pour le plaisir de faire le mal.

Voyant cela Vertu décida de quitter le bossu qui n’en prit pas ombrage. Il retourna vers sa légitime épouse, lui signifia qu’il convoitait son hymen, bien qu’elle fût vieille et laide, et tout rentra dans l’ordre. Il garda cependant ses autres amantes.

Ainsi sa vie n’était que laideurs, vices et vilenies.

Raphaël Zacharie de Izarra

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Titre 7 : Une idylle.

Elle était jeune, grande, blonde, fine. Belle.

En fait non, elle n’était pas belle. Elle était laide.

Elle n’était pas fine, mais sèche. Elle n’était pas grande, mais osseuse. Elle n’était pas blonde, mais artificielle. Ceci dit, elle était jeune, bien que déjà vieille dans sa tête : c’était une authentique vieille fille. Un vrai épouvantail. Personne ne la courtisait. Sauf la pluie, le vent et le chiendent. Elle n’avait vraiment rien pour elle parce qu’en plus d’être laide, elle était pauvre, orpheline, sans avenir. Bref, elle était née sous une bien triste étoile.

Sa vie n’était que déceptions, tristesse, amertume. Cette pauvre femme avait cependant un jardin secret comme tout à chacun. L’on aurait pu s’attendre de sa part à quelque beau rêve consolateur... En fait elle était perverse, vicieuse, scélérate. Elle ne cultivait que vengeance, haine, médisances, maudissant autant son infortune que ses voisins.

Un jour elle fut condamnée par un tribunal pour l’envoi de lettres anonymes calomnieuses. Lors du procès, elle trouva vite le parfait écho de sa perversité en la personne du greffier. C’est pourquoi elle fut enfin aimée, la plus aimée des femmes.

Par le préposé au greffe.

Raphaël Zacharie de Izarra

Textes : Raphaël Zacharie de Izarra © 2003.


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