Lune Rouge

La Viciation

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La VICIATION (nouvelle)

 

Georges Roland

 

L’aube. J’ouvre un œil incertain : la lumière est déjà là. La tenture opaque a du mal à retenir les
premiers rayons de soleil. Dans la chambre, tout dort encore, on dirait que le temps s’est arrêté hier
soir, et qu’il n’a pas encore repris son cours.
J’ai beaucoup remué, cette nuit, car les couvertures et le drap sont rejetés vers la gauche, et ma
jambe droite pend sur le côté du lit. Tout dort, tout est engourdi de sommeil. Je n’ai pas envie de
poser le pied sur le sol.
Au plafond, la lumière arrose des festons en saillie, s’accroche dans la rosace centrale, fait scintiller
la hampe dorée du lustre. Je suis bien. Il est six heures du matin, et l’univers est encore endormi. Tout
le monde doit profiter de cette matinée de dimanche, et ne pas écouter le ronronnement du réveil.
Elle dort toujours, à mon côté. Je suis bien, oui, je vais me retourner vers elle, me lover contre son
dos, poser la main sur un sein, et me rendormir dans sa douceur.
Il faut d’abord ramener ma jambe dans le lit. Ramener les couvertures sur moi, retrouver la tiédeur
du lit.
Penser à cette jambe m’amène tout à coup à sentir sur un orteil, comme un chatouillement. Ça se
déplace lentement, vers le cou du pied, puis à la cheville. C’est lent, incertain. S’arrête, repart. Comme
quelque chose qui cherche son chemin.
La sensation n’est pas désagréable. Juste, je me demande de quoi il s’agit. Doucement, je tends la
jambe à l’horizontale, pour apercevoir ce qui me semble être une araignée, montant le long de mon
tibia. Mais ce n’est pas une araignée ordinaire. Elle a une grosse tête flanquée de huit pattes, elle n’est
pas velue, fait environ trois centimètres de diamètre. Jusque là, oui, c’est bien une arachnide. Mais
elle est transparente.
Je plie le genou pour approcher cette vision, pour m’assurer que c’est réel. Je ne suis pas un
spécialiste, mais je ne me souviens pas avoir jamais vu une araignée transparente.
Le fait d’avoir remué ma jambe l’a effrayée. Elle s’est prostrée, comme en position de défense. Me
regarde-t-elle vraiment, ou ai-je la berlue ? J’aperçois maintenant une paire d’yeux à l’avant de cette
bulle munie de pattes. Ce sont de petites billes noires, immobiles, comme de petits éclats de charbon.
Après ce moment de stupeur, elle reprend sa progression vers le genou, qu’elle atteint sans s’arrêter.
Que dois-je faire ? Me lever, chasser cette sale bête, l’écraser sous ma pantoufle ? « Araignée du
matin :chagrin », disait ma mère. Mais je n’ai pas envie de la tuer.
Je pourrais la prendre sur un morceau de papier, et la jeter par la fenêtre, dans le jardin. Là d’où
elle vient, je suppose. Mais je n’ai pas de feuille auprès de moi. Sur la table de chevet, le seul papier est
un gros livre, trop épais pour la recueillir.
Je ramène ma jambe tout entière sur le lit, très doucement, pour ne plus l’effaroucher, puis
observe. Les huit pattes effectuent une translation parfaitement organisée. Jamais elles ne se heurtent,
ne se gênent. Cet être sans cerveau, sans viscères, au corps vide et transparent, se déplace comme un
automate. Il est cependant capable de sensations, je l’ai vu. Comment cela est-il possible ?
Elle fourrage maintenant dans la jungle des poils de ma cuisse, se cherche un chemin, résolument.
Le chatouillement redouble. J’ai une folle envie de me gratter. De la chasser d’un revers et d’apaiser le
besoin incoercible de passer mes ongles sur la partie atteinte.
Je suis tellement concentré sur ce phénomène, que je ne perçois plus ni la femme endormie à mon
côté, ni la chambre, ni le jour naissant. Rien ne compte plus que cette horreur en marche vers je ne
sais où, sur mon corps.
Elle se trouve dans le pli de l’aine, lorsqu’elle arrête sa progression, tourne sur elle-même,
m’occasionne un chatouillement insupportable. Ma main échappe à ma volonté, et se lève en un geste
agressif. L’araignée se tourne vers cette paume menaçante, attend un coup qui ne vient pas. Ma main
retombe doucement sur le lit.
« Tu vois, hein, que tu n’oses pas me frapper ! » semble ricaner l’araignée.
Puis elle fait un demi tour, semble jauger mon sexe. J’éprouve tout à coup un sentiment de nudité.
C’est ridicule ! Il s’agit d’une bête ! J’ai cependant envie de tirer le drap sur mon ventre. Cette
apparition a pris tant d’importance, que je la considère maintenant comme un être à part entière,
doté de conscience. Comme quelqu’un qui vous juge.
Mais c’est une bulle avec rien dedans ! Réveille-toi vraiment, mon vieux ! As-tu bien compté les
pattes ? Huit, c’est sûr ? Et les yeux ? Ils ont été peints sur la bulle, puisqu’ils sont immobiles. Tu t’es
rendormi, et tu rêves. C’est moins agréable que de rêver de de vacances avec ta femme, mais que veux-
tu, on ne commande pas l’onirisme.
C’est un peu moche, de rêver d’araignées, le matin.
Ça pique, ces bêtes-là ?
Cette question me vient brusquement. Devient ma préoccupation première. Ça pique, ou ça mord,
bien sûr, vous suce le sang, et vous laisse de grandes aréoles rougeâtres, qui vous démangent pendant
des jours.
Mais je ne veux pas ! Je vais l’écraser d’un coup de pantoufle, jeter le corps en bouillie par la
fenêtre, dans le jardin. Je vais ...
Mais je ne fais rien. Je me contente de regarder cette chose répugnante. Est-ce donc si répugnant ?
Pas vraiment. C’est une bulle transparente avec des pattes et deux yeux immobiles. Pas de corps noir
et velu, pas de sortes de pinces. Elle ne dégage aucune impression d’hostilité, au contraire. C’est
comme si elle venait me rendre visite, et me trouve encore au lit. Qu’elle sourie de me découvrir nu
comme un ver (une autre horreur ?) .
Holà ! Holà ! Je délire ! L’araignée qui sourit ! Comme une bonne copine qui vous chahute au saut
du lit ! Qu’est-ce que c’est ? Oui, je délire ! Une bataille de polochon avec une araignée transparente,
imaginez la scène ! C’est le pire cauchemar à faire. Je kafkaïse à tout va !!!

Mais elle ne se soucie pas de mes idées saugrenues. Elle s’est remise en route, traverse la forêt dense
de mes poils pubiens, débouche dans la clairière de mon nombril.
J’ai reposé la tête sur mon oreiller. La perspective est terrifiante. Au-delà des collines boisées de ma
poitrine, par la trouée, j’aperçois la grande plaine ombilicale, où survient la chose. Vue sous cet angle,
elle commence à me faire vraiment peur. Il y a dans sa démarche une espèce d’assurance, comme
quelqu’un qui sait où il va, et pourquoi il y va. Plus elle se rapproche, plus mes yeux la grossissent, lui
confèrent des attributs qu’elle n’avait pas auparavant.
J’aperçois maintenant, juste sous les yeux, une neuvième patte, nettement plus courte que les
autres, et non recourbée comme elles. Mais cette patte est extensible, et semble renifler ma peau au fur
et à mesure de la progression.
Je suis tétanisé. Plus aucun de mes muscles ne peut bouger. Seul l’écartement de mes pupilles,
servant à la mise au point de ma vue, peut encore fonctionner. Je sens un fourmillement au bout de
mes doigts, de mes orteils. J’ai l’impression que je vais me mettre à vibrer, de plus en plus fort, jusqu’à
trembler, jusqu’à projeter l’araignée à terre. Mais je ne serai pas maître de ces mouvements. Ce seront
des spasmes convulsifs, comme si j’étais attaché, pris d’une crise d’épilepsie.
Elle est passée sur mon ventre sans s’arrêter, juste quelques reniflements çà et là, de sa trompe
rétractile. Les yeux noirs sont maintenant soudés aux miens. L’araignée ne sourit plus. Quelque chose
a changé, dans son regard éteint. J’y reconnais une volonté, une rage, une violence incroyable.
Quelqu’un qui veut votre mort.
Quelqu’un ! Me voilà reparti avec mes inepties ! Deux yeux peints, te dis-je ! Deux petites pointes
de pinceau posées sur une bulle transparente, c’est tout ! Et la bulle : un chaton de poussière qui a
volé au gré d’un courant d’air ... Cette créature n’existe pas. Tu t’es encore pris au jeu de ton
imagination. Quelle naïveté !
Et les huit pattes ? Et le ricanement, lorsqu’elle se trouvait sur l’aine ? Et cette expression
assassine ?
Illusions, errements, vues de l’esprit. Tu t’es rendormi, te dis-je ! Tu fais un mauvais rêve.
Et ça veut dire quoi, de rêver d’une araignée ? Y a-t-il un oniromancien parmi vous ? Juste de quoi
me rassurer. C’est de bonne ou de mauvaise augure ?
Un peu d’esprit cartésien, s’il te plaît. J’écarquille les yeux : il y a bien une bulle transparente, et un
chaton de poussière n’est pas transparent. Il y a huit pattes qui bougent avec un ensemble coordonné,
donc ce n’est pas un courant d’air. Il y a une trompe mobile, et puis, des yeux. Des yeux qui
semblaient immobiles, mais dans lesquels il y a une expression très nette d’hostilité. Je ne rêve pas.
C’est une vraie araignée, une araignée transparente, sans organes, vide comme une bulle de savon.
Elle s’est immobilisée entre mes seins, la trompe descend et m’effleure la peau. Que veut-elle ? que
cherche-t-elle ? quel est le but de cette longue pérégrination sur mon corps ? Un frisson me parcourt,
des pieds à la tête, et au passage, fait trembler l’araignée. Son regard semble se durcir encore.
Je m’aperçois que la trompe ploie légèrement, comme si elle s’arcboutait sur la résistance de mon
épiderme. Puis, lors de la détente, une légère piqure me fait plisser les yeux : la trompe s’est enfoncée
en moi, dans la peau de ma poitrine.
C’est mon sternum, là, ma vieille ! Tu ne piqueras pas profondément ! À peine la peau sur l’os !
Pas grand-chose à se mettre sous la trompe ! C’est toi qui l’as dans l’os !
Mais elle se fiche de mes réflexions. Les pattes pliées dans un mouvement de levier, elle enfle
soudain. La trompe devient rouge. La bulle se rempli de liquide écarlate. Mon sang ! Elle me suce le
sang ! La bulle se charge lentement de rouge, grossit un peu, mais c’est sans doute un effet d’optique,
elle est si près de mon regard ...
Je n’ai pas mal, je ne sens rien. C’est plutôt amusant, de voir cette boule incolore devenir rouge au
fur et à mesure du flux de sang. La voilà pleine, écarlate. Une araignée rouge !
La trompe se rétracte, lentement. Les yeux se sont fermés, j’en suis sûr ! Elle est repue ! Il me
semble entendre un Aahh ! de contention, de satiété.
A ta santé, vieille branche ! j’espère que je suis assez sucré. (L’araignée rouge paraît-il, aime les
diabétiques, mais je ne crois pas l’être). Je te trouve bien gourmande : si, à chaque repas, je dévorais le
volume de mon propre corps, j’éclaterais ! Il est vrai que sans viscères, tu as de la place ... Je ris, à
présent, toute peur évaporée. Quel rêve stupide !
Elle fait demi-tour et se remet en route vers mon ventre. Derrière elle, une légère trace de piqure.
Toujours le chatouillement insupportable de ses pattes sur ma peau ! Cette fois, je vais l’écraser ! Mais
je serai tout éclaboussé de mon propre sang. Je ne vais pas faire ça ! Je vais attendre qu’elle s’en aille.
De toutes façons, elle ne me piquera plus, puisqu’elle est saturée. Elle va partir dans un coin sombre,
digérer mon hémoglobine, redevenir transparente. Je la chercherai, je la trouverai, je la tuerai ! Je
jetterai son corps par la fenêtre, dans le jardin. Et puis, je m’éveillerai, et me rendrai compte que cet
horrible cauchemar a une fin heureuse : la mort de la bête. Justice transcendante.
Elle est passée sur l’aine sans un « regard » pour mon sexe affalé. Elle a peiné dans la broussaille de
ma cuisse velue, puis a coupé au plus court, vers le drap de lit. Enfin plus de chatouillements ! Adieu,
sale bête, je te retrouverai, je te tuerai !
Je me rue hors du lit. J’ai beau chercher partout, sous le sommier, dans chaque anfractuosité du
plancher, des plinthes, dans les tentures : aucune trace ! Où est-elle partie ? Était-ce donc vraiment un
rêve ? Suis-je debout en dormant, somnambule inconscient ?
Mon vieux, les araignées qui se remplissent de sang comme un thermomètre à alcool dans une
étuve, ça n’existe que dans les voyages oniriques des alcooliques, cela s’appelle du delirium tremens ;
ou alors, il faut avoir fumé un sacré tabac ! Allons, réveille-toi, passe-toi de l’eau sur le visage, regarde-
toi dans la glace ! Tu es sain de corps et d’esprit, d’une logique, d’un bon sens irréfutables.

Et là, au fond du miroir de la salle de bains, je vois ...
Ma poitrine est couverte d’une grande tache noire, dont le centre est formé d’une aréole rouge,
juste entre les seins, là où l’araignée s’est arrêtée. La tache sombre grandit, atteint les épaules. Je
m’enfuis à toutes jambes :
ELLE ÉTAIT RÉELLE !!! ELLE ÉTAIT RÉELLE !!!

 

 

 

Georges Roland
Extrait du recueil "Les Démonomanes" éditions bernardiennes
© 2009 : Georges ROLAND et Bernardiennes
Site auteur : http://www.georges-roland.com
Courriel : lordan46@gmail.com
Reproduction interdite


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