Lune Rouge

Le peintre

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Le peintre

Laurent Dumortier

 

 - Mon Dieu, mais c’est une véritable horreur ! A votre avis, il était encore conscient ?

 - J’en ai bien peur. Le meurtrier lui a arraché la peau, morceau par morceau, et a récolté son sang. Il ne s’agit donc pas d’un meurtre ordinaire. Au contraire, je dirais qu’il a été ritualisé. Mais pourquoi cet homme plutôt qu’un autre ? Mystère. Il y a néanmoins un indice qui saute aux yeux : ce n’est sûrement pas un chirurgien, vu la manière dont il s’y est pris.

* * *

 - Inspecteur Carsena ! Quelle bonne surprise ! J’étais persuadé que vous ne viendriez pas !

 - Pour être honnête, c’est surtout ma fille qui a insisté pour que je vienne. Vos toiles sont exceptionnelles d’après elle !

 - Je suis content qu’elles lui plaisent ! Elle n’est pas avec vous ?

 - Elle va arriver d’un instant à l’autre. C’est elle qui a conduit son vieux père jusqu’ici !

 Tous deux éclatèrent de rire, tandis que la fille de l’inspecteur fit son apparition.

 - Monsieur Dufaux, je vous présente ma fille : Tania Carsena.

 - Enchanté, mademoiselle.

 - Enchanté, monsieur Dufaux. Vos toiles sont criantes de vérité : quelle technique utilisez-vous ?

 - Ce sont des pigments naturels. J’ai cessé d’employer les autres procédés il y a un an environ. Ce que je désire, c’est être le plus fidèle possible par rapport à la réalité. Venez, vous allez comprendre.

 - Vous voyez ? La couleur verte a été obtenue en pressant la tige. J’ai pratiqué de même pour la terre et les pétales.

 - Mais c’est tout bonnement génial ! On peut dire que ce n’est pas la représentation d’une fleur, mais la fleur elle-même.

 - Exactement ! Vous avez vraiment saisi le sens de ma démarche ! Vous vous intéressez depuis longtemps à la peinture ?

 - Cela fait déjà quelques années maintenant. Je me suis moi-même mise à la peinture il y a de cela un an environ.

 - Vraiment ? Et quelle technique utilisez-vous ?

 - La peinture à l’huile. Mais c’est vraiment en amateur !

 - Il faut un début à tout ! Je suis vraiment curieux de les voir !

 - N’hésitez surtout pas à venir ! J’aimerais vraiment avoir votre avis.

* * *

 Il était un peu plus de 21h30 lorsque Olga Tapioca découvrit le corps sans vie du directeur de « Novaes Technologies ». Ce dernier avait été énucléé.

 L’inspecteur Carsena et ses hommes ne trouvèrent rien de particulier, mais suspectèrent fortement l’existence d’un lien entre les deux affaires. Cependant, aucun point commun n’apparaissait entre les deux victimes, pas le moindre élément permettant de poursuivre une piste éventuelle. L’inspecteur Carsena avait demandé à ses hommes de relever les empreintes présentes sur place, tout comme ils l’avaient fait pour la première affaire. Peut-être que l’une d’elles serait commune aux deux meurtres et pourrait éventuellement permettre l’identification d’un suspect.

 Lors des comparaisons, il s’avéra qu’une empreinte était commune. Mais cette dernière n’était pas reprise dans le fichier central. Carsena en déduisit donc que le meurtrier n’en était qu’à ses débuts.

* * *

 - Alors, qu’en pensez-vous ?

 - Cela ne fait qu’un an que vous peignez ?

 - Oui, depuis novembre de l’année passée. Ca fait onze mois pour être précise.

 - Vous avez vraiment du talent ! Et une imagination impressionnante ! De quoi vous inspirez-vous pour peindre ces paysages fantaisistes ?

 - En fait, je n’en sais trop rien. Je laisse décanter et puis je visualise parfaitement ce que j’ai envie de peindre. Une fois que je sais ce que je veux, je commence par peindre par petites touches et puis je complète au fur et à mesure.

 - Vous n’avez jamais songé à peindre des natures mortes ?

 - Non, pas vraiment. Pourquoi cette question ?

 - Parce que j’aime les natures mortes. Ce que je veux par-dessus tout, c’est. Comment dire ? Les rendre vivants en quelque sorte. Vous voyez ce que je veux dire ?

 - Oui, comme la fleur à l’exposition. Ce n’était pas la peinture de la fleur, mais la fleur elle-même.

 - Voilà, c’est cela même ! s’exclama joyeusement le peintre.

 Leur conversation fut interrompue par le GSM du peintre.

 - Allô ?

 Le peintre coupa presque aussitôt son téléphone, furieux.

 - Un problème ?

 - C’est le petit plaisantin qui continue de me harceler.

 - Quelqu’un vous harcèle ?

 - Oui, cela fait un moment déjà. Quelqu’un m’en veut et j’ignore pourquoi. En fait, il m’a déjà menacé de mort.

 - Vous en avez parlé à la police ?

 - Non, je pensais que ça n’était pas tellement important.

 - Vous savez, papa a souvent été confronté à des cas bizarres : un enfant qui assassiné toute sa famille, des adolescents qui ont été traumatisés suite à l’exploration d’une maison maudite, j’en passe et des meilleures. A mon avis, vous auriez intérêt à porter plainte.

* * *

 - Alors, toujours le même meurtrier je suppose ?

 - Oui, inspecteur. A la seule différence qu’ici il s’est attaqué à une femme en la scalpant et en lui arrachant les ongles.

 - A-t-on la moindre idée sur sa motivation ?

 - Il semble qu’il tente de reconstituer un corps, morceau par morceau.

 - Reconstituer ? Mais il ne prend que.

 - Oui, et c’est cela qui est troublant, l’interrompit l’expert. Il ne veut que l’enveloppe extérieure du corps, que leur apparence. Il a besoin de corps différents car l’utilisation qu’il en fait ne lui laisse pas beaucoup de temps.

 - Inspecteur Carsena ?

 - Oui ?

 - Votre fille au téléphone.

 - Allô, Tania ? Rien de grave ?

 - Non, en fait cela concerne Maurice Dufaux. Il a reçu des menaces de mort.

 - Ton peintre a reçu. Ok, je vais me rendre tout de suite chez lui.

 - Merci, papa. A tantôt ?

 - Oui, à tantôt.

 Carsena raccrocha et retourna dans la pièce où se trouvait l’expert.

 - Tout va bien, inspecteur ?

 - Oui, cette fois, je crois que nous tenons une piste. Vous connaissez le peintre Maurice Dufaux ?

 - Euh. J’en ai vaguement entendu parler.

 - Il fait de la peinture. euh. Comment vous expliquer ? Enfin, il découpe une fleur en petits morceaux, en presse les éléments et met le tout sur un tableau. Or, il a reçu des menaces de mort. D’après ce que vous me dites, le meurtrier collectionnerait les cadavres pour reconstituer un corps. Mon hypothèse est donc la suivante : le meurtrier s’est inspiré de l’œuvre de Maurice Dufaux pour accomplir une sorte de création. Comme le peintre s’est servi des différents éléments d’une fleur pour la peindre, le meurtrier s’est servi des cadavres pour reconstituer son œuvre.

* * *

 Tout en roulant, l’inspecteur Carsena réfléchissait. Qui pouvait en vouloir au peintre ? Et surtout pourquoi voulait-il en quelque sorte « copier » son style ? En y songeant, il fallait peut-être chercher du côté d’un de ses anciens élèves ou d’un collègue.

 Il en était encore à ses réflexions lorsqu’il arriva enfin au domicile de l’artiste. Quelque chose de suspect l’interpella : la porte d’entrée était entrouverte, laissant le passage libre à n’importe qui.

 Le policier pénétra dans la maison, en ayant soin de sortir son arme. Il cria à l’intention du peintre, mais il n’obtint aucune réponse. Il poursuivit ses recherches et passa successivement en revue les différentes pièces. Il s’approcha du téléphone, décrocha celui-ci et constata que la ligne n’était pas coupée.

 Il avait inspecté tout le rez-de-chaussée et n’avait toujours rien découvert. Il poursuivit ses investigations en décidant d’aller explorer l’étage.

 Il allait emprunter l’escalier lorsqu’il s’arrêta. Quelque chose clochait. Tout semblait trop simple. Rien n’avait été déplacé dans les différentes pièces et le peintre n’avait pas répondu à ses appels. C’était comme si on avait voulu l’attirer à l’intérieur de la maison. Mais dans quel but ?

 Il se décida à appeler du renfort, ne sachant pas ce qu’il allait découvrir.

 Ses hommes prévenus, il grimpa l’escalier et accéda au second étage où il remarqua des taches sombres sur la moquette.

 - Du sang séché, pensa-t-il.

 Un peu plus loin, il en vit d’autres, fraîches celles-là. Les taches semblaient mener au fond du couloir, dans une pièce assez lumineuse qui était en fait l’atelier du peintre.

 L’inspecteur pénétra dans le local et n’en crut pas ses yeux. Face à lui se dressait une toile de deux mètres de hauteur, représentant un être humain, asexué, en proie à d’horribles souffrances et semblant se trouver en enfer.

 - Alors, inspecteur ! Qu’en pensez-vous ?

 - Dufaux ? Mais qu’est-ce que vous faites là ?

 - Je vous croyais plus intelligent, inspecteur ! Vous n’avez toujours pas compris ? Regardez cette toile. Elle ne représente pas la souffrance, elle est souffrance. Et mort, également.

 - Je n’ose pas comprendre. Vous êtes en train de me dire que le tableau en face de moi a été constitué de cadavres ?

 - Pas de cadavres, inspecteur. Mais d’éléments soigneusement choisis : la peau, le sang, les cheveux, les yeux. Ce sont ces éléments qui ont servi de base à cette toile.

 - Vous les avez tués en les faisant souffrir horriblement, c’est cela ? Mais pourquoi ?

 - Cette toile est le sommet de mon ouvre, inspecteur. Ils ont transmis leur souffrance et leur mort à la toile. La première nature morte représentant un humain et constituée d’humain. Cette toile n’est pas la représentation d’un être qui souffre, c’est l’être qui a souffert.

 - Dufaux, mes hommes seront là dans quelques minutes. Pourquoi m’avoir attiré jusqu’ici ?

 - Sans le vouloir, inspecteur, vous allez assurer la promotion de mon nouveau style. Cette toile va être exposée partout via les médias. Je deviendrai aussi connu que Dali ou Magritte !

 Tandis que les sirènes retentissaient au loin, Carsena lui passa les menottes.

 

 

Laurent Dumortier

Copyright © Laurent Dumortier


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