Lune Rouge

Nuit de tempête

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Nuit de tempête

 

Claude ROMASHOV

 

 La pluie noyait tristement la lande. La nuit descendait sur l’île tout en épaisseur et mystère. Au loin on entendait le grondement sourd des brisants contre les digues du phare. Un bruit régulier et angoissant pour Emilia qui connaissait la folie meurtrière des grandes vagues. Elle écarta une branche et continua d’avancer malgré la force du vent. Le temps, ce soir, après une brève accalmie s’était remis à la tempête comme souvent sur cette terre désolée qui plongeait ses racines dans l’océan. La houle venue du large hurlait à ses oreilles et lui donnait mal à la tête. Son courage l’abandonnait. Elle se demanda si elle s’était égarée mais son instinct la poussait dans cette direction. Au détour du chemin, la silhouette imposante du presbytère avec son clocheton se détacha noire et irréelle sous la clarté d’une lune obscurcie de lourds nuages fuyants.

 Elle passa une main rageuse dans ses cheveux ébouriffés, plia son parapluie et vérifia la tenue de sa jupe. Elle voulait faire bonne impression. Ne pas avouer que l’on est pauvre même si le prêtre accueillait volontiers les visiteurs qui lui faisaient l’aumône d’un repas ou d’un lit pour la nuit. La sonnette de cuivre qu’elle tira résonna loin dans les appartements. Elle en détailla le timbre aigrelet avec plaisir. C’était le même son que lui renvoyait sa mémoire, du temps où elle venait jouer dans les jardins du presbytère quand elle était enfant. Elle perçut un bruit de pas lourd, un souffle rauque puis la vieille porte de fer noir tourna sur ses gonds en gémissant. La jeune femme eut un mouvement de recul. Elle ne connaissait pas l’homme venu l’accueillir. Une silhouette immense, avec quelque chose de brutal dans les gestes. Il agitait une lampe tempête dont la flamme vacilla dans une bourrasque. Emilia se sentit soudain mal à l’aise. Où était donc la femme joviale qui la recevait habituellement ? Les traits de ce singulier personnage étaient plongés dans l’obscurité, elle ne put les distinguer malgré la lueur de la lampe car il ramenait les bords d’un capuchon trop grand sur son visage. Pour se protéger de la pluie pensa-elle. Elle essaya de le regarder en face, une force inconnue l’en empêcha comme si les muscles de son cou se tétanisaient. L’homme se détourna en maugréant. Emilia eut un mouvement de recul. D’instinct elle voulait s’enfuir. Mais elle se raisonna. Cet homme vivait ici, le prêtre accueillait volontiers les mendiants de passage. C’était sûrement un de ces gueux qui donnait un coup de main à son bienfaiteur pour le remercier de leur générosité. Il lui fit signe de la suivre. Fatiguée, elle lui emboita le pas.

 La terre n’arrivait pas à absorber toute la pluie tombée du ciel ces derniers jours. Emilia remonta sa jupe sur ses chevilles pour éviter les flaques. L’homme la devançait sans parler. Il avait la démarche pesante mais ne laissait aucune empreinte de ses sabots de bois. C’était un homme intrigant mais elle n’était pas d’humeur à s’interroger plus longtemps. Elle avait trop froid et envie de pleurer. En suivant ce curieux personnage, elle se sentait désarmée comme vidée de substance. Alors, elle redressa fièrement la tête et chassa les tristes pensées qui l’accablaient.

 Les appartements du prêtre étaient faiblement éclairés. Elle entra dans un vestibule glacé, se défit de sa veste trempée, l’accrocha à une patère et fut irrésistiblement attirée par une flambée vigoureuse dans la cheminée du salon. Les flammes projetaient des ombres familières et rassurantes sur les murs. La jeune femme se sentit ragaillardie et s’avança émue à la rencontre du vieil homme en soutane, recroquevillé dans une bergère tapissée de velours fané.

 Une odeur âcre lui sauta au visage. La pièce sentait le renfermé. Le prêtre était assis dans son fauteuil, un plaid sur les genoux. Il semblait dormir. Une lampe posée sur l’auvent de la cheminée s’éteignit brusquement. A la seule lueur des flammes, elle reconnut à peine l’homme d’église. Son cœur se serra. Il avait tellement vieilli depuis sa dernière visite. Le confident de son enfance était devenu ce vieillard rabougri en quelques mois seulement. Emilia ne voulait pas voir les marques assassines du temps, elle voulait se rappeler uniquement des moments heureux passés ensemble. Des légendes bretonnes qu’il racontait juste pour l’effrayer avant de lui servir un chocolat mousseux avec du pain blanc, du soutien et de l’affection qu’il lui avait témoignés lors de la disparition tragique de son père. C’était un homme sage, il ne posait aucune question quand elle lui rendait visite à chaque fois plus nerveuse, à chaque fois plus meurtrie par une vie de solitude et de misère. Ses mains s’agitaient convulsivement. Elle en maîtrisa le tremblement pour les poser sur celles du prêtre. Un peu surprise qu’il ne se réveille pas, elle augmenta la pression de ses doigts. Les larmes lui montèrent aux yeux aussitôt refoulées d’un revers de manche. Elle ne pouvait y croire. Etait-ce possible qu’il ne l’ait pas attendue ? Elle scruta son visage. Des rides d’amertume se dessinaient au coin de ses lèvres fines. Il avait le teint cireux et parcheminé et semblait perclus de rhumatismes. Une vieille bible à la couverture de cuir repoussé était posée sur un retable, Emilia en savait le pouvoir bienfaisant de ses versets. Elle détournait son attention pour se saisir de l’ouvrage quand un picotement figea son geste. Son bras devenait lourd comme une branche morte. Elle le frotta vigoureusement pour rétablir la circulation. Mais il ne voulait plus lui obéir et restait collé le long de son corps. Elle mit cette langueur sur le compte de la fatigue et ne prêta pas attention au bruit feutré, au léger glissement dans son dos. Il ne restait que des sarments rougis dans l’âtre. Emilia se précipita pour raviver le feu quand un cri aigu la fit sursauter. Le prêtre gisait sur le sol, les yeux exorbités et le corps secoué de spasmes. Il se tordait en proie à une lutte intérieure dont elle décelait chaque pic de souffrance. Cela ne dura qu’un court instant mais lui fit entrevoir la fin d’une des seules personnes qui lui avait témoigné de l’affection. Son ventre se noua. C’était une certitude qu’elle n’acceptait pas. Elle ne voulait pas perdre le dernier témoin de son enfance. Pas ce soir, pas maintenant. Elle s’agenouilla, lui soutint la tête et le supplia de revenir à lui. L’avait-il entendue ? Un peu de couleur teinta ses joues, il l’appela faiblement pour qu’elle l’aide à se rasseoir sur son fauteuil ce qu’elle fit avec douceur. Quand le vieil homme fut confortablement installé, elle se demanda pourquoi l’étrange vagabond ne lui avait pas prêté main forte pour soulever le prêtre. Il vaquait à ses occupations. Elle sentait sa présence et entendait le pas traînant et lourd. Une latte de parquet grinça tout près d’elle, un souffle court la fit frissonner. Il se racla la gorge. Peut-être était-il tuberculeux ? Emilia avait trop angoissée pour faire preuve d’indulgence. Qu’il sorte de cette pièce ! Qu’il les laisse en paix ! Elle se retourna brusquement… Il n’y avait personne, tout était silencieux hormis le vent qui redoublait et secouait avec fureur les pans d’un volet décroché au dehors. Elle était sûre de ne pas avoir rêvé. Cet homme était dans la pièce et surveillait chacun de ses gestes.

 Son mal de tête lui vrilla à nouveau les tempes. Une seule solution : prier pour ne pas voir l’inexorable mort qui rôdait comme le soir où elle avait prié quand son père, après lui avoir recommandé de prendre soin de sa mère, était parti sur un thonier pour passer plusieurs jours en mer malgré la tempête qui s’annonçait. Elle avait suivi le des yeux le bateau jusqu’à ce qu’il devienne un point englouti par l’océan. Les souvenirs douloureux affluaient à sa mémoire. Elle voulut s’enfuir loin du malheur qu’elle pressentait mais elle ne pouvait se résoudre à abandonner le vieillard, ce soir justement où il était si faible. Elle devait l’accompagner un bout de chemin car elle n’oubliait pas ses bras compatissants devant son grand chagrin d’enfance. L’homme de foi avait un peu remplacé le père disparu en mer un soir comme celui-ci, la laissant désemparée devant une perte irrémédiable.

 Elle se leva, ses pieds pesaient plus lourds que du plomb comme si des liens invisibles la retenaient au sol. Des liens qui blessaient sa chair. Les vrilles s’enroulaient autour de ses jambes. Elle sentait confusément qu’il ne fallait pas couper ces liens qui la rattachaient au passé. Les cordons qui la reliaient aux êtres qu’elle aimait. Ses pas s’enchevêtraient et elle dut faire des efforts presque surhumains pour gagner le vestibule. La porte d’entrée claqua brusquement, un courant d’air froid s’engouffra dans le salon et faillit éteindre les flammes dans la cheminée. L’air du dehors n’avait pas chassé l’odeur du salon, encore plus prégnante. S’y mêlaient des relents de putréfaction et de soufre. Elle essaya d’ouvrir une fenêtre mais le bois résista gonflé par la pluie de ses derniers jours. L’homme de peine était sorti et avait dû regagner sa chambre. Elle était seule désormais avec le prêtre et pas mécontente de ne plus sentir la présence du mendiant sans visage. Il était partout autour d’elle depuis son entrée au presbytère. Invisible, insaisissable. Cet homme lui faisait peur et bien qu’elle ne lui ait pas adressé la parole, elle sentait qu’il représentait une menace. Le prêtre s’était rendormi paisiblement, la main refermée sur la bible. Elle écouta son souffle régulier. Quelque part dans le presbytère un carillon égraina des heures longues. Le danger s’estompait et se diluait dans l’atmosphère saturée de la pièce. Elle décida de passer la nuit au presbytère. Les larmes lui montaient aux yeux. Oh elle aimait le vieux prêtre de tout son cœur et voulait chasser la mort qui le guettait. Elle se dirigea vers la chambre d’hôte non sans vérifier si la porte d’entrée était bien fermée. Elle était solidement verrouillée. L’homme avait bien fait son travail. Elle se dit qu’elle avait peut-être tort de se méfier de lui. Les placards de la cuisine étaient pleins, le ménage bien fait et le vieux garde manger rempli de victuailles venant des fermes avoisinantes. Il semblait très bien s’occuper du maître des lieux. Un peu calmée, elle se retira dans la petite chambre spartiate non sans avoir bien fermé la porte.

 Ce n’était pas le bruit du vent qui l’avait fait se dresser en sursaut sur sa couchette mais bien la peur. Une peur irraisonnable qui lui remontait des entrailles. Elle approcha en tâtonnant la lampe à pétrole posée sur le marbre de la table de nuit, gratta une allumette. Une odeur soufrée, la même que celle du salon, lui emplit les narines. Ses mains tremblaient, la sueur lui coulait dans le cou. Malgré la lueur bleue et jaune de la lampe, elle voyait leurs regards hallucinés. Les regards des marins en perdition au large de l’île. Elle sentait dans ses os les roulis des bateaux secoués et disloqués par une mer démontée, sursautait au bruit assourdissant des coques qui se fracassaient sur les rochers. Les terribles coups de boutoirs des vagues et leurs langues d’écume rejetaient sur la grève les corps désarticulés et exsangues des victimes prises dans l’œil du cyclone infernal. Les églises sonnaient le tocsin, les femmes en noir et coiffes de dentelles suivaient la procession au cimetière et les croix de granit dégoulinaient de sang. Toutes les âmes torturées, disparues depuis longtemps. L’âme des gens de sa terre. L’île qui craquait de toute part sous les assauts du vent.

 Affolée, elle se précipita au salon. Le feu n’était plus que cendres dans la grande cheminée, que cendres dans sa bouche. L’air était irrespirable. L’odeur de la mort avait pris ses aises. Son ami le prêtre n’avait pas bougé de son fauteuil. Il avait le regard halluciné des marins de son rêve. Un regard effrayant malgré la vie qui s’en était retirée. Le vieux prêtre avait eu le temps de voir les ombres qui rôdaient autour de lui. Les paupières qu’Emilia baissa pour recouvrir la vision d’épouvante refusèrent d’obéir à la pression de ses doigts. De plus en plus paniquée, elle se mit en quête de l’homme de peine. Elle savait qu’il n’était plus là, qu’il avait accompli sa mission mais elle appela puis explora tout l’appartement. En vain ! Les placards étaient bouleversés, les victuailles avaient disparu et dans l’évier s’accumulait la vaisselle sale. Plus de bruits de pas lourds. Plus de raclement de gorge. L’homme sans visage s’était volatilisé. Elle se précipita sur la porte d’entrée. Le bois émit une plainte douloureuse. La porte s’ouvrit facilement. Elle était verrouillée hier au soir et l’homme en avait la clé puisque le vieux prêtre ne pouvait plus se déplacer seul. Au dehors dans les premières lueurs de l’aube, la pluie noyait le jardin. Une pluie fine et intemporelle. Les branches jonchaient le sol. Il faisait froid mais le vent s’était tu.

 La jeune femme commençait à l’admettre. Les histoires les plus terrifiantes prenaient racine dans la croyance populaire. L’histoire de son île. Le sanctuaire de tous les disparus en mer depuis des siècles. Tous ces marins qui ne trouveraient jamais de repos, navigant entre deux mondes comme son père qui lui rendait parfois visite dans ses rêves. Le prêtre les avait rejoints dans un néant peuplé de corps suppliciés et d’âmes en errance.

 L’homme sans visage, l’annonciateur d’une mort imminente était présent hier soir. Elle l’avait croisé sans vraiment le voir. Il semait la terreur chez les gens simples, pétris de superstitions. Le cœur d’Emilia desserra son étreinte car son heure n’était pas venue.

 Mais le spectre de la mort ne la lâcherait jamais, elle en était sûre.

 

Texte © Claude ROMASHOV.

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